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An Elephant Sitting Still (2018)
de Bo Hu
publié le mercredi 9 janvier 2019

par Nicole Gabriel
Jeune Cinéma n° 391, décembre 2018

Sélection de la Berlinale 2018

Sortie le mercredi 9 janvier 2019

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Dès sa première projection publique à la Berlinale 2018, An Elephant Sitting Still a été entouré d’une aura mythique.
Première raison à cela : le suicide du cinéaste de 29 ans, Bo Hu, six mois auparavant, pendant la postproduction de son premier - et dernier - long métrage. Quelles qu’en aient été les raisons - et ses désaccords sur le montage final avec les producteurs Wang Xiaoshuai, auteur, par ailleurs, de Beijin Bicycle et Liu Xuan, l’épouse de ce dernier, semblent avoir pesé lourd -, cette disparition porte une ombre tragique sur l’œuvre.
La seconde découle de la longueur de près de quatre heures de la bande, dissuasive pour nombre de spectateurs déclarant forfait bien avant d’avoir pu entendre la vedette du film - le pachyderme -, resté indécelable plus longtemps encore que l’équidé dans Le Cheval de Turin (1).

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De ce fait, la réception critique du film de Bo Hu a eu ses inconditionnels comme quantité de détracteurs, exaspérés par la restitution en temps réel, voire plus, d’un quotidien poisseux.

Rappelons que le récit reprend et développe considérablement une nouvelle éponyme de Bo Hu. Tandis que dans celle-ci, l’éléphant blessé est indifférent aux lazzi et aux peaux de banane lancés par les visiteurs d’un zoo de Taipei, dans le film, l’animal est délocalisé en Mongolie, à la frontière sibérienne. C’est peu dire que dans les deux cas, c’est le mal de vivre qui domine.

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Nous sommes dans un véritable wasteland, une ville postindustrielle, au milieu de barres d’immeubles décrépits et de décharges à ciel ouvert. Hu a tourné à Jinxi, une ville proche de la région minière du Shanxi, où l’on renonce progressivement à exploiter le charbon en poussant massivement les ouvriers au chômage. Le smog pollue les hommes et les objets, et contamine l’image. Chao Fan, le directeur de la photographie, contraint ou forcé, privilégie donc le flou.

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Au début, on n’y voit goutte et, dans tous les sens de l’expression, rien n’est fait qui éclaire notre lanterne. Les silhouettes évoluent dans l’obscurité, les visages, pris de près, sont à demi éclairés, indifférenciables. Il est surtout fait usage du plan-séquence et du travelling ; on suit souvent les personnages de dos ; on cadre les épaules, comme chez les frères Dardenne.

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De l’aube à minuit, quatre destins se croisent.
Bo Hu reprend le topos des voisins, que l’on trouvait, sur un mode plus souriant, dans des films soviétique comme La Maison de la place Troubnaia (1928), mais également dans deux classiques chinois : À la croisée des chemins (1937) et Corbeaux et moineaux (1949) (3). An Elephant Sitting Still partage avec le premier l’obsession du suicide, avec le second, outre la métaphore animalière, le sujet de l’habitat indigne.
La question de la proximité / promiscuité avait fait retour dans les années 80 avec Les Voisins (1981) ainsi que dans Jeunes couples (1987) qui tendait à montrer la solidarité des "petites gens" en butte à une vie difficile (3).

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Pour Hu, c’est le malheur qui lie les protagonistes et les expulse, pour ainsi dire, de leur propre vie.
Dans trois cas, ils sont en partie responsables de leur sort. Un homme séduit, par désœuvrement et veulerie, la femme de son meilleur ami ; celui-ci le surprend et se jette du vingtième étage. Pour un portable volé, un lycéen pousse dans l’escalier un camarade de classe qui succombe à l’hôpital ; sa petite amie, dont ce même portable révèle la liaison avec le directeur de l’école, se trouve stigmatisée sur les réseaux sociaux. Le quatrième protagoniste, un sexagénaire, se voit traité comme la grand-mère réfractaire à l’hospice dans Le Rire de Madame Lin (4). Son fils et sa belle-fille le poussent à entrer dans un mouroir. Le sort s’acharne sur lui quand un molosse déchiquète son chien.

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Ces éléments mélodramatiques sont pourtant traités avec prosaïsme. La violence des rapports humains est extrême (les écoliers sont armés, les mafieux paradent, les conflits sont réglés par des bandes antagonistes) mais toujours latente. Le spectaculaire est tenu à distance. Ce parti pris esthétique distingue cette œuvre de A Touch of Sin (5), qui dresse un portrait tout aussi noir de la Chine sur fond d’animaux tutélaires.

Bo Hu n’est pas, on l’aura compris, un adepte de films de sabre où les vengeurs se libèrent dans une transgression jouissive, pour eux-mêmes comme pour le spectateur. Les personnages sont ici travaillés par une culpabilité dostoïevskienne, courbent l’échine, suivent des stratégies de fuite, d’évitement, restent dans une impassibilité morne. S’extirpant de leur bassesse ou de leur humiliation, les protagonistes s’embarquent pour Manzhouli, la ville de l’éléphant zen.

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En car, dans la nuit, ils vont de l’atopie à l’utopie. La caméra les suit jusqu’à un arrêt, sur l’autoroute, lorsque pris dans les phares du véhicule, on les voit jouer au foot comme s’il s’agissait de la piste d’un cirque.

Nicole Gabriel
Jeune Cinéma n° 391, décembre 2018

1. Le Cheval de Turin (A Torinói ló) de Béla Tarr (2011), Ours d’argent (Grand Prix du Jury) au Festival de Berlin 2011.

2. La Maison de la place Troubnaia (Dom na Trubnoy) de Boris Barnet (1928) ; À la croisée des chemins (Shi zi jie tou) de Shen Xiling (1937) ; Corbeaux et moineaux (Wuya yu maque) de Junli Zheng (1949).

3. Les Voisins (Lin ju) de Zheng Dongtian & Xu Guming (1981) ; Jeunes couples (Yuan yang lou) de Zhen Dongtian (1987).

4. Le Rire de Madame Lin (Last Laugh) de Zhang Tao (2016).

5. A Touch of Sin (Tiān zhù dìng) de Jia Zhanke (2013).

An Elephant Sitting Still (Da xiang xi di er zuo). Réal, sc, mont : Bo Hu ; ph : Chao Fan ; mu : Hua Lun. Int : Yu Zhang, Yuchang Peng, Uvin Wang, Congxi Li (Chine, 2018, 230 mn).



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