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Affaire Pasolini (l’) (2015)
de David Grieco
publié le mercredi 21 août 2019

par Simon Reibel
Jeune Cinéma n° 396-397, automne 2019

Sortie le mercredi 21 août 2019

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Quand, en 1975, c’était la Toussaint, on a entendu à la radio la nouvelle : "Pier Paolo Pasolini a été assassiné, on a retrouvé son corps écrasé sur une plage d’Ostie", ce fut un coup de tonnerre.

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Les cinéphiles français avaient vu tous ses films ou presque, y compris les courts des films à sketches, et ils l’associaient aux plus grands cinéastes italiens, Bolognini, Fellini, Bellocchio, Monicelli, De Sica.

Les politiques avaient lu aussi certains de ses livres, écrits théoriques ou poèmes. S’il faisait partie de ces incontournables intellectuels engagés des années 70, il restait parmi les plus difficiles à comprendre et donc à suivre, du fait de ses contradictions dont il semblait se jouer, qui appartenaient clairement à la fois à l’étrangeté d’une culture mêlant allègrement paraboles chrétiennes et dialectique marxiste, et à la rage (1) d’une personnalité paradoxale mêlant austérité militante et excès sexuels, dogmes rigides et culpabilité exhibée.

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Il était, enfin, pour les militants des GLH (2) qui commençaient à s’activer, une des figures lumineuses et sombres à la fois des luttes post-68, celles des réajustements de la vie quotidienne, même s’il restait difficile d’accepter qu’il soit contre l’avortement ou qu’il préfère un flic prolo qui cognait à un étudiant bourgeois qui élevait une barricade. Il fut même, parfois, à l’époque, traité de réactionnaire, parce qu’il défendait la culture populaire contre "l’aberration anthropologique" de la "modernité" du capitalisme (on peut mesurer aujourd’hui la dimension visionnaire de cette position).

Les agressions, les tortures, les assassinats d’homosexuels n’étaient pas rares. Le massacre de Pasolini, particulièrement horrible, s’il frappa les esprits, fut tout naturellement catalogué, par les Français en tout cas, moins au fait de la vie politique italienne et des débats de ses gauches, dans la catégorie "mœurs". (3)

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Le ragazzo Pino Pelosi fut arrêté, avoua, et on suivit ses procès avec désabusement et ses revirements avec détachement. L’événement prit sa place dans la chronologie des faits divers célèbres, on réédita l’œuvre de PPP en français, (4) il devint une icône lointaine et datée.

Le film de Abel Ferrara, en 2014, événement isolé, ne présenta comme intérêt que le choix de Willem Dafoe dans le rôle-titre. (5)
Aussi était-ce avec une grande curiosité qu’on attendait l’œuvre de David Grieco, La macchinazione, au Festival d’Annecy en 2016.

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Grieco, en effet, a une légitimité incontestable.
C’est dans sa propre famille qu’il a connu Pasolini, quand il avait 10 ans, et il ne s’en est plus jamais beaucoup éloigné ensuite, un petit rôle dans Théorème, un grand rôle d’assistant, par exemple quand il s’est occupé de Maria Callas au cours du tournage de Médée. Quand Pasolini s’est mis au journalisme, Grieco travaillait pour L’Unità, ils sont donc devenus collègues, sortant ensemble avec Ninetto Davoli, Laura Betti ou Franco Ciitti. Comme il le dit, ils furent "des amis d’enfance", malgré leur différence d’âge.

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Dans cette première fiction qu’il réalise, montrant les derniers mois de Pasolini, avançant en terrain connu, il ne pouvait qu’avoir le souci de ne pas trahir et le sentiment d’un devoir de mémoire. Il avait, par ailleurs, travaillé un moment sur le scénario du film de Ferrara, puis l’avait quitté, déçu par le manque d’ambition du projet, et il est vraisemblable que son film lui soit apparu comme une nécessité historique. Il avait les moyens de s’approcher le plus possible d’une vérité aux multiples facettes, puisqu’il avait collaboré avec l’avocat Guido Calvi et avait rédigé le mémoire du premier procès pour la famille Pasolini. Au risque de parti pris. Mais qui diable peut encore prétendre à l’objectivité de quelque récit que ce soit ?

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L’exergue du film annonce la couleur : "Le courage intellectuel de la vérité et la pratique politique sont deux choses inconciliables en Italie". Grieco considère que cette phrase, prononcée par Pasolini il y a plus de 40 ans, est plus que jamais actuelle et que les Italiens ont été précurseurs en la matière. Il déplace donc d’emblée la nature du crime, d’une affaire privée (représentation dominante) à une affaire publique (position minoritaire).
Pour préserver une distance, il adopte résolument un point de vue en surplomb du cas individuel de son ami, le vécu de PPP dans ces années de plomb italiennes ne pouvant être isolé de son contexte social brumeux et trouble.

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Ce faisant, il relègue au second plan l’ambiguïté réelle de sa pensée et de ses comportements. Il ne la nie pas pour autant, puisqu’il lui offre tout de même une scène : face à un étudiant fils de pauvre, qui lui reproche de vouloir, par ses déclarations publiques, le maintenir dans sa condition, Pasolini a du mal à trouver une réponse.

Débarrassé du crime de mœurs, Grieco le documentariste, tout le long de son film, s’attache à offrir, en contraste quasi symétrique, l’intellectuel militant, poète ténébreux et solitaire (6) préoccupé uniquement par sa tâche de recherche de pureté, et les autres.
Ces autres, les amis proches et la mamma, tout autant que les ragazzi ramassés dans la rue, les ennemis, les organisateurs de l’assassinat, les bénéficiaires secrets, il les remet bien en place, c’est-à-dire - qu’ils le veuillent ou non - compromis, embedded dans une société corrompue.

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C’est ainsi que, à travers un interprète idéal, Massimo Ranieri, (7) à la ressemblance étonnante, Grieco parvient à sculpter une illusion. Ranieri est plus qu’un sosie, il est un double, il est PPP. On n’est plus tout à fait dans une fiction, mais presque dans une sorte de cinéma direct, à forte teneur politique, l’apparence du crime de mœurs n’étant que l’habillage d’une pratique de l’extrême droite et de la pègre sicilienne, l’homophobie en étant d’ailleurs une des composantes non isolables (Cf. le précédent de l’assassinat de Garcia Lorca en 1936, 40 ans auparavant).

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C’est un Pasolini fatigué que le réalisateur et l’acteur nous montrent, usé même, par des combats vains - des persécutions sans fin en miroir avec d’inlassables provocations, une trentaine de procès -, mais déterminé malgré les dangers de son engagement.
Durant ces quatre derniers mois de sa vie, outre le montage et la production de son dernier film, Salò (8) Pasolini est en guerre. Il a écrit, dans La Stampa, qu’il connaît les noms des responsables des attentats de Milan en 1969, et de Brescia en 1974 (9). Il travaille à un nouveau livre, enquêtant sur un certain Eugenio Cefis et sur la mort de l’industriel Enrico Mattei en 1962 (10).

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Tout autour de son personnage principal, et son aveuglante lucidité, Grieco présente, dès leur origine et dans leur devenir, toutes les pièces au dossier, comme les menaces flottantes d’un destin qui attend l’avènement de sa cohérence de piège. Ce qui peut sembler effets inutiles - un noir & blanc solarisé qui devient couleurs, l’abandon soudain de la chronologie - sert ce dialogue avec l’invisible et la concentration de son héros en une seule entité : le poète, maudit par définition.

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Ces pièces au dossier, faits réels avérés ou délibérément occultés, ou faisant défaut par simple incurie ou déni, ces détails relégués et ces indices négligés, après coup, à chaque stade de l’événement - le crime et ses rebonds, les procès, les témoignages, les représentations, les polémiques -, c’est comme si PPP vivant les avait distingués à l’avance, lui, le spécialiste de l’interprétation des ombres. C’est comme si le film se déroulait au futur antérieur.

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Il se termine sur le crime lui-même, tel que Grieco l’imagine, avec plusieurs meurtriers, dans la lumière des phares et une pénombre glauque et terrifiante, événement à la fois fondateur et conclusif, corpus terminé à décrypter.
Ce qui se passa cette nuit-là sur la plage sale d’Ostie, ce ne fut, après tout, qu’une des innombrables morts - y compris ses innombrables morts posthumes - d’un poète désormais immortel.

Simon Reibel
Jeune Cinéma en ligne directe
Cf. aussi Festival d’Annecy Cinéma italien 2015, in Jeune Cinéma n° 377, décembre 2016.

1. Cf. Pasolini l’enragé de Jean-André Fleschi (Cinéastes de notre temps, 1966).

2. Les Groupes de libération homosexuelle (GLH) se sont formés dans les provinces françaises, dans le sillage du Front homosexuel d’action révolutionnaire (FHAR), fondé en 1971, notamment par Guy Hocquenghem et Christine Delphy.

3. Outre le Français Dominique Fernandez, même en Italie, beaucoup (essayistes, biographes) ont persisté dans cette vision du crime ni politique ni crapuleuse, seulement "sexuelle" : Giuseppe Zigaina ou Nico Naldini par exemple. Ce faisant, d’ailleurs, ils se positionnaient comme considérant de facto que la question de l’homosexualité était suffisamment politique en soi, en conformité avec les fondateurs des mouvements de l’époque.

4. Une vie violente (Una vita violenta, Garzanti, 1959) a été traduit par Michel Breitman, et publié en 10-18 en 1961. Les Écrits corsaires (Scritti corsari), recueil d’articles publiés entre 1973 et 1975 dans les colonnes des journaux italiens Corriere della Sera, Tempo illustrato, Il Mondo, Nuova generazione et Paese sera, ont été publiés chez Flammarion en 1976. De nos jours, l’œuvre entière de Pasolini est disponible en français.

5. Le Pasolini de Abel Ferrara (2014) raconte seulement le dernier jour de PPP. Ferrara s’est inspiré essentiellement des confidences variables et contradictoires de l’unique assassin déclaré, Pino Pelosi (1958-2017), mineur au moment des faits, condamné en avril 1976 à 9 ans et 7 mois de prison et libéré en 1983. Il ne voulait pas se risquer à "faire un film d’espionnage", affirma-t-il. Le film de Marco Tullio Giordana, Pasolini : Un delitto italiano (1995), 20 ans après les faits, s’était concentré sur le premier procès et posait déjà quelques bonnes questions.

6. Pasolini fréquentait les autres intellectuels italiens de son temps, ses amis, Moravia ou Calvino par exemple, mais il les critiquait comme "penseurs de salon" qui ne savaient rien de la rue.

7. Massimo Ranieri a reçu, pour ce rôle, un Prix d’interprétation amplement mérité, au Festival d’Annecy Cinéma italien 2016.

8. Salò ou les 120 Journées de Sodome (Salò o le centoventi giornate di Sodoma) de Pier Paolo Pasolini (1976), est une adaptation libre de l’œuvre du marquis de Sade (1740-1814), Les Cent Vingt Journées de Sodome, écrite en 1785 dans la prison de la Bastille. La transposition des excès sadiens, au 20e siècle dans la république fasciste de Salò (1943-1945), illustre la réification capitaliste des corps.

9. À Milan, l’attentat de la piazza Fontana, le 12 décembre 1969, a fait 17 morts et 88 blessés. À Brescia, l’attentat de la place de la Loggia, le 28 mai 1974, a fait 8 morts et 102 blessés. Ils préfiguraient l’attentat de la gare de Bologne, le 2 août 1980, qui a fait 85 morts et plus de 200 blessés.

10. Le livre, Petrolio, inachevé, a été publié chez Einaudi en 1992, et traduit par René de Ceccatty, en 1995 chez Gallimard. Eugenio Cefis président de ENI (Société nationale d’hydrocarbures) et de Montedison, membre de la loge maçonnique P2.
Cf. L’Affaire Mattei de Francesco Rosi, Palme d’or au Festival de Cannes 1972.

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Des livres à lire :

* Laura Betti, éd., Pasolini, chronique judiciaire, persécution, exécution, Paris, Seghers, 1979.

* Maria Antonietta Macciocchi, éd. Esquisse pour une biographie de Pasolini, actes du séminaire à l’Institut culturel italien puis à l’université de Paris VIII (10-12 mai 1979), Paris, Grasset, 1980.

* Marco Tullio Giordana, Pasolini. Mort d’un poète, un crime italien, Paris, Seuil, 2005.

* Gianni D’Elia, Il petrolio delle stragi, Pavia, Effigie, 2006.

* Giuseppe Lo Bianco & Sandra Rizza, Profondo nero. Mattei, De Mauro, Pasolini. Un’unica pista all’origine delle stragi di Stato, Milan, Chiarelettere, 2009.

* David Grieco, La macchinazione. Pasolini. La verità sulla morte, Milan, Rizzoli, 2015.

Et en ligne :

* Delphine Wehrl, L’Expérience hérétique de Pier Paolo Pasolini:Accattone comme clé de voûte d’une théorie esthétique, Mémoire de licence ès Lettres en Histoire et esthétique du cinéma, sous la direction du professeur François Albera, Faculté des Lettres, Université de Lausanne, 2010.

* Melinda Toen, Le Sentiment de l’histoire dans l’œuvre de Pier Paolo Pasolini : une poétique en prise avec le temps, Art et histoire de l’art, Université Panthéon-Sorbonne - Paris I, 2012.


L’Affaire Pasolini (La macchinazione). Réal : David Grieco ; sc : D.G. & Guido Bulla ; ph : Fabio Zamarion ; mont : Francesco Bilotti ; mu : Roger Waters. Int : Massimo Ranieri, Libero De Rienzo, Matteo Taranto, François-Xavier Demaison, Milena Vukotic, Roberto Citran, Alessandro Sardelli, Catrinel Marlon, Paolo Bonacelli (Italie, 2015, 100 mn).



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