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Souvenirs d’en France (1975)
de André Téchiné
publié le mercredi 9 octobre 2019

par Jean Delmas
Jeune Cinéma n°88, juillet-août 1975

Sélection officielle Perspectives du cinéma français au Festival de Cannes 1975*

Sorties les mercredis 3 septembre 1975 et 9 octobre 2019.

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Les jeunes cinéastes français semblent dominer de plus en plus rarement une alternative dangereuse qui se présente devant leur première œuvre : ou bien rester enfermé dans des expériences trop intimes, des fantasmes mal contrôlés, et produire une œuvre sans communication avec autrui sinon les copains, ou bien se couler au moule des formes commerciales, gagner peut-être le succès public, mais perdre l’expression singulière.

La réussite de André Téchiné, avec Souvenirs d’en France, tient peut-être à ce qu’il a su résoudre ce dilemme. Il s’installe dans le cadre traditionnel de l’histoire d’une famille, un genre avec lequel le spectateur est familier (parce qu’il est aussi un lecteur, et que Zola ou même Martin du Gard restent des auteurs populaires), mais en même temps, il fait éclater ce cadre par l’explosion d’un langage très personnel et surtout d’un rythme nouveau.

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Il y a bien peu de précédents à la tentative de Téchiné, et, soudainement, on est amené à se demander pourquoi ce genre, traditionnel dans la littérature, est si peu représenté au cinéma. On peut penser que la continuité minutieuse et psychologique suggérée par les modèles littéraires conduirait à dépasser de beaucoup la durée d’un film. La chronique de Souvenirs d’en France se déroule sur près de 50 ans, depuis le début du siècle (les origines de la prospérité familiale sont données dans un flash back) jusqu’aux années qui suivent la dernière guerre. Elle pourrait occuper plusieurs volumes d’un roman, elle est retracée ici dans un film de durée normale, où les événements de la vie familiale ne sont parfois traités que par allusion, où les événements de la vie nationale interviennent par détonations brèves, où les uns et les autres, cependant, se répondent dans une forme syncopée. C’est dans ce sens du raccourci qu’est à la fois la possibilité et la qualité du film.

L’histoire se situe dans le cadre d’une petite entreprise française de construction de machines agricoles (une trentaine d’ouvriers) dans le Sud-Ouest. Pédret, le fondateur devenu un peu le patriarche, était un immigré espagnol qui, par son énergie, est sorti de sa condition de prolétaire. Il a conservé de ses origines une verdeur, une rudesse, une indépendance relative par rapport aux normes de sa nouvelle classe.
Des trois fils qui sont associés à l’entreprise familiale, Prosper et Victor (et leurs femmes, Régina et Augustine) paraissent, chacun à sa manière, assimilés à cette nouvelle classe. Hector a mieux conservé la sève populaire : dans l’usine, il met la main à la pâte et son comportement le distingue peu des ouvriers. Mais pas plus que ses deux frères, il n’a la trempe qui lui permettrait de prendre la suite de Pédret.

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Cette suite, elle sera menée par une femme, Berthe - Jeanne Moreau, qui, avec la réserve de son jeu, fait ressortir la force du personnage. Berthe était une blanchisseuse comme Pédret était un ouvrier. Elle a été la maîtresse d’Hector. C’est Pédret qui, se reconnaissant en elle plus que dans ses enfants, contre l’avis de Lucie, sa femme, a imposé son entrée dans la famille.

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La famille est, tout au long, traversée par l’histoire nationale qui sert de réactif à sa diversité sans cependant jamais la rompre. C’est un cortège du Front populaire qui passe sous les fenêtres en provoquant des commentaires contrastés. C’est l’arrivée des Allemands avec laquelle coïncide la mort de Pédret. C’est Vichy et ses rengaines, acceptées par les uns, refusées par les autres. C’est la Résistance dans laquelle Berthe, en contradiction avec le vichysme ou l’attentisme, trouve l’emploi de son énergie jusqu’à obtenir, à la Libération, une décoration qui contribuera à son prestige.

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C’est finalement, après la guerre, une grève ouvrière à laquelle l’entreprise doit faire face. Et c’est Berthe, devenue "la patronne", qui, face à une grève, va se charger de discuter avec les ouvriers. Le clivage que chacune de ces circonstances provoque dans la famille montre une bourgeoisie d’ascension récente, qui n’est pas encore coupée de ses origines populaires, ni dans son comportement, ni même dans ses opinions - une bourgeoisie divisée en elle-même - certains (Hector, Pédret et même Berthe) y conservent du sang de gauche -, mais qui, tout en puisant aux sources populaires, s’établit et se régénère (Pédret d’abord, Berthe ensuite) avec le capitalisme.

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Il n’y a certes rien à dire contre cette image qui nous est proposée puisqu’elle est quelquefois vraie - et plus vraie qu’ailleurs sans doute dans ce Sud-Ouest imprégné de radical socialisme. Image vraie mais incomplète. Car il y a dans le film lui-même tous les éléments qui permettraient de montrer comment tombe en ruine cette légende dorée d’un capitalisme promotionnel. Après la Libération, une grève intervient dans l’entreprise. Berthe "descend" parmi les ouvriers et il semble qu’une bonne concertation résout facilement les problèmes. La classe ouvrière joue, dans le film, à ce moment, un rôle de simple figurant pour faire valoir la réussite finale de Berthe.

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Dans le même temps, la petite entreprise est menacée de faillite par la concurrence des grosses, et elle ne s’en tire que par l’apport de capitaux étrangers. Pourtant Téchiné ne laisse même pas entendre que là pourrait se briser l’histoire ascendante de cette famille, que là pourrait d’arrêter toute possibilité de survie pour cette bourgeoisie en balance.
Le "press book" (l’auteur du film ne l’a peut-être pas rédigé mais il a bien dû le lire) conclut même en happy end : "En fin de compte tout s’arrangera et la petite usine deviendra une grande usine". De happy end en happy end, le film en arrive à nier les conclusions logiques du processus social que, jusque là, il avait décrit à travers l’histoire de la famille.

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Dès lors, c’est une critique de l’intérieur (et non pas l’exigence abusive d’un film différent de celui qui a été réalisé) qui permet de constater les points faibles de Souvenirs d’en France. Téchiné dit que le film ne veut pas parler de la lutte de classes, veut parler seulement des contradictions de la bourgeoisie. (1) Mais en fait, il ne met pas à jour - même quand les réalités énoncées par le film y invitent - les contradictions de la bourgeoisie dans son ensemble, c’est à dire entre ses différentes couches. Il montre seulement les contradictions à l’intérieur d’une seule couche très mince, et incertaine de son destin.
D’autre part, faisant intervenir, par une grève, la classe ouvrière, il se retire le droit de mettre entre parenthèse la lutte de classes.

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Ce n’est pas une mauvaise querelle de parler, ici, de politique. Car le film est politique, et c’est son grand mérite. Il en reste au cadre limité sectoriel, d’une fraction de la bourgeoisie. Il n’est certes pas révolutionnaire, et d’ailleurs ne prétend pas l’être. Mais si Marx aimait tant lire Balzac, c’était pour y puiser, non pas une "exaltation révolutionnaire" dont il n’avait que faire, mais une connaissance concrète de la classe adverse.

Jean Delmas
Jeune Cinéma n°88 juillet-août 2019

* Au Festival de Cannes, la section parallèle Perspectives du cinéma français (1973-1991) a été créée par la Société des réalisateurs de films (SFR), elle-même née en 1968. Elle a aussi créé La Quinzaine des réalisateurs (en 1969), qui a survécu.

1. Cf. Entretien avec André Téchiné à propos de Souvenirs d’en France.


Souvenirs d’en France. Réal : André Téchiné ; sc : A.T. & Marilyn Goldin ; ph : Bruno Nuytten ; mont : Anne-Marie Deshayes ; mu : Philippe Sarde ; déc : Philippe Galland. Int : Jeanne Moreau, Michel Auclair, Marie-France Pisier, Claude Mann, Hélène Surgère, Julien Guiomar, Françoise Lebrun, Aram Stephan, Orane Demazis, Michèle Moretti, Pierre Baillot, Marc Chapiteau, Jean Rougeul, Alan Scott (France, 1975, 96 mn).



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