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Princes (les) (1982)
de Tony Gatlif
publié le lundi 9 décembre 2019

par Ginette Gervais-Delmas
Jeune Cinéma n°155, décembre 1983-janvier 1984

Sortie le mercredi 2 novembre 1983

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Ces "princes", ces hommes réussis, ce sont les Gitans.
Le film nous les donne à voir dans la quotidienneté de leur existence. Quand il s’agit des "princes", quotidienneté ne s’identifie jamais avec ennui. À cause du "pittoresque" de l’existence tzigane ? Certes, mais, avec le film de Tony Gatlif, nous sommes très au-delà du folklore, plus près du "point de vue documenté" dont parlait Jean Vigo, un certain mode de vie, lié à un héritage culturel particulier, un mode de vie qui heurte notre façon de penser et nos comportements. Rappelons-nous comment les Gitans ont été traités par les nazis.

Il n’y a ici ni folklore ni ethnologie. Nous suivons une famille de Gitans, par exception très petite : une grand-mère, son fils et la fille de son fils.

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Nous suivons surtout la vie de l’homme, Nara. Au travail : un travail de maçon, où il est rapide, précis, ne ménage pas sa peine. Mais il peut encore rempailler des chaises et aussi chaparder. Il ne semble pas avoir d’occupation bien régulière, il aime rencontrer ses amis au bar des Princes, sur fond sonore de violon et d’accordéon, et aussi une jeune prostituée tuberculeuse, au charme de laquelle il n’est pas insensible.

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C’est un homme tout d’une pièce, avec des réactions d’une spontanéité déconcertante. Par cette absence de contrôle, il semble tout droit sorti de l’époque médiévale. Et c’est vrai que les Gitans vivent dans un monde pour nous anachronique. Ils ont conservé très vivantes les coutumes ancestrales, ils ne s’adaptent guère à la vie moderne. Repoussés, ils se referment dans leur orgueil, et sont - même entre eux - d’une susceptibilité ombrageuse. Au moindre conflit, notre Nara sort son couteau. Même leur aspect extérieur les met à part : leurs vêtements sont sans âge, les femmes adorent les grands morceaux d’étoffe imprimés de couleurs vives et se couvrent de bijoux à profusion.

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Tout de même, Nara ne vit plus dans une roulotte, il habite une maison qu’on n’ose pas qualifier de "comme les autres" : une cité de transit délabrée, aux murs lépreux. Tout autour, papiers sales, détritus, décharges publiques. Et les enfants au milieu des ordures. Les habitudes de la vie nomade font qu’on n’utilise pas les éléments de confort de ces immeubles : le logis ressemble toujours au campement. Une des séquences les plus réjouissantes du film nous montre un affrontement entre Nara et sa mère : il veut absolument faire monter son cheval dans l’appartement. La vieille, avec une obstination au moins égale, barre le passage. Nara ne peut pas comprendre.

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On voit aussi certains Gitans rouler en voiture, mais il en demeure toujours qui prennent la route dans leurs antiques carrioles. Tous vivent en un monde fermé, ignorant tout ce qui n’en est pas, méfiants avec les photographes, les enquêteurs.

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Il y a tout de même un point de contact, c’est l’école, quand les gitans veulent bien y envoyer leurs enfants. C’est le cas de Nara et sa petite fille est une excellente élève, vive, intelligente. Déjà, elle vit les drames posés par la rencontre des deux mondes : ses parents l’ayant envoyé chaparder quelques fruits ou légumes à l’étalage d’un commerçant, elle revient en pleurant : "Je ne veux pas être une voleuse." Le film ne s’attarde pas, mais la question reste posée.

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Tout cela est riche d’enseignements et vu sans a priori, jamais alourdi par des jugements de valeur pour le moins superflus. C’est encore plus sensible dans la manière d’aborder les traditions culturelles, car Tony Gatlif ne prend pas de distance par rapport à ses personnages, il nous introduit directement dans leur façon de voir les choses.

Nous sommes frappés par la force des structures familiales. Nara est plein de tendresse pour sa fille, lui apporte des petits cadeaux, comme ce chat tout ébouriffé, un vrai petit chat gitan, que la grand-mère range précautionneusement dans le réfrigérateur dont elle se sert comme armoire.

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Nara et sa mère passent leur temps à se disputer violemment. C’est qu’ils se ressemblent : même caractère volontaire, violent, même entêtement. Mais ils ont l’un pour l’autre tous les dévouements. De même, nous verrons les trois beaux-frères de Nara venir lui demander des comptes pour son attitude envers sa femme, qu’il a chassée et à qui il refuse durement de voir sa fille. On est tout près de s’entr’égorger, mais Nara réussit à expliquer : à l’instigation d’une assistante sociale, sa femme a pris la pilule, sans rien lui dire. Lui aurait voulu une ribambelle de gosses, à la mode tzigane. Les frères sont ébranlés : la faute est sérieuse. Ils essaieront seulement, sans succès, de s’entremettre.

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Nara se débrouille mal. La famille est chassée de son HLM. Il ne lui reste plus qu’à prendre la route, dans le dénuement le plus complet, chacun avec son baluchon., la petite transportant son chat dans un panier grand comme elle. C’est l’hiver, il fait froid, il pleut. En tête, marche la vieille femme. Jusque-là, c’était pour nous un personnage très pittoresque, fumant comme un sapeur, criant, n’en faisant qu’à sa tête.

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Cette fois, elle incarne tout le tragique de cette misère, et en même temps la volonté de ne pas se laisser abattre par l’adversité. Vitalité de Gitan plus authentique encore que lorsqu’elle se dépense pour le plaisir ou pour l’action. Insensible à toutes les objurgations, la vieille marche, marche… jusqu’à ce que mort s’ensuive.

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C’est la seule partie vraiment tragique d’un film qui refuse tout apitoiement, tout misérabilisme. Mais un refus égal de toute complaisance dans l’exposition d’une misère souvent si photogénique. On ne s’attarde pas sur le folklore, et pas davantage on ne peut parler d’un point de vue d’ethnologue.

Comment tous ces écueils ont-ils été évités ? Sans doute grâce à la nature particulière des liens qui unissent l’auteur à ses personnages. Liens certes très chaleureux, mais surtout liens entre des gens de plain-pied : ces relations sont celles qui naissent d’une complicité profonde. Ce qui facilite notre approche du milieu culturel des Gitans, et, pour un peu, nous penserions que ce n’est pas si mal d’avoir dans son appartement un cheval si sympathique.

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Cette sympathie, au sens propre, de Tony Gatlif pour ses personnages se traduit tout naturellement dans la manière dont il les filme. Les accents sont fortement marqués, les traits accusés, il y a une certaine brusquerie dans la manière dont surgissent les plans, le style est nerveux. On est tenté de dire que c’est filmé "à la tzigane. L’image est belle, ces paysages d’hiver dans le nord que semble affectionner l’auteur - on pense à La Terre au ventre (1) - sont émouvants, comme la pluie plus drue que nature qui tombe sur la vieille Gitane mourante. Le contraste entre la désolation agressive des vues de zones et la vitalité des Gitans donne toute sa dimension à leur fierté.
Il y a du style dans la façon dont ils assument leur misère. Ce sont des princes.

Ginette Gervais-Delmas
Jeune Cinéma n°155, décembre 1983-janvier 1984

* Cf. Entretien avec Tony Gatlif (1983).

1. La Terre au ventre, premier long métrage de Tony Gatlif, sorti en 1979, a pour toile de fond la Guerre d’Algérie.


Les Princes. Réal, sc, mu : Tony Gatlif ; sc : Marie-Hélène Rudel ; ph : Jacques Loiseleux ; mont : Claudine Bouché. Int : Gérard Darmon, Tony Librizzi, Tony Gatlif, Muse Dalbray, Farid Chopel (France, 1982, 100 mn).



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