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Gatlif, Tony (né en 1948) (e)
Entretien avec Ginette Gervais-Delmas (1983)
publié le lundi 9 décembre 2019

Rencontre avec Tony Gatlif
À propos de Les Princes (1983)

Jeune Cinéma n°155, décembre 1983-janvier 1984

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Jeune Cinéma : Que connaissez-vous directement de la vie des gitans ?

Tony Gatlif : C’était la nôtre au moment où nous habitions en Algérie. Nous n’étions ni français ni musulmans. Moi, je n’ai colonisé personne, mais j’ai été colonisé depuis des siècles. J’étais sédentarisé depuis mon arrière-grand-père, les traditions, on les avait. (1)

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J.C. : Il y a un héritage culturel gitan ?

T.G. : Oui, et maintenant je le revendique. Avant, je ne voulais pas en parler, je ne me sentais pas prêt pour le faire. Au fond, gitan, ça ne veut rien dire, c’est quelque chose pour les gadjos, ils disent "gitan" et ils voient un homme avec un chapeau et une guitare. C’est très varié, on ne peut pas l’expliquer ou alors on le revendique.

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J’ai voulu englober tout le monde, ne pas montrer un groupe. C’est un film qui ressemble à tous. Attention, je ne suis pas un Gitan avec une roulotte ! J’ai un arrière-grand-père venu d’Andalousie et sédentarisé depuis trois générations. La Terre au ventre, (2) ce n’était pas un film sur l’Algérie, les Algériens l’ont dit : "Ce n’est pas un film sur nous !" C’était un film sur les Gitans et je n’ai pas voulu le dire à ce moment-là parce que ça ne m’intéressait pas de dire mes origines.

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Pendant des années, je les ai cachées, je disais que j’étais français, que j’avais fait les Beaux-Arts, que je ne faisais pas de fautes d’orthographe. Aujourd’hui, je dis que je ne suis ni français ni arabe, je n’ai plus de frein. À 37 ans, au moment de La Terre au ventre, j’étais encore sous l’effet de la maison de correction, je cachais les choses, je voulais plaire. Maintenant, je ne peux pas, je veux être moi.

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J.C. : Et votre manière de filmer, c’est à cause du sujet ?

T.G. : Non, mon film précédent, La Tête en ruine, (3) c’est filmé gitan pareil. Un Arabe ne ferait pas un film comme La Terre au ventre. Il y a une fuite, et la fuite, c’est quelque chose. Le Gitan, quand il est sur la route, il ne voyage pas, ce ne sont pas des vacances. Il est dans un village, il est obligé de partir, fuir, il fuit depuis des siècles, comme le Juif. Et les films que je fais, c’est une sorte de fuite, vous ne comprenez pas d’où je suis. Dans Les Princes, oui, j’explique.

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J.C. : Et l’idée de départ du film ?

T.G. : C’est l’interdiction du nomadisme. En 68, on a eu envers eux des méthodes très fascisantes. Il y a eu des carnets anthropométriques, chaque fois qu’un Gitan arrivait quelque part, il fallait qu’il pointe à la mairie, sinon, sans visa, il avait des amendes. Un carnet où le Gitan était photographié de profil, mesuré jusqu’aux doigts de pied, pire que des taulards qui ont tué. Les Gitans devaient faire tamponner leur carnet de nomade.

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Ce film boucle mon passé. Maintenant, je veux raconter des histoires qui ne me ressemblent pas. C’est très difficile, parce que tous les films que j’ai faits ont une odeur de souvenirs.

Propos recueillis par Ginette Gervais-Delmas
Jeune Cinéma n°155, décembre 1983-janvier 1984

* Cf. Les Princes, le film.

1. De son vrai nom Michel Dahmani, Tony Gatlif est d’ascendance à la fois gitane et algérienne, né à Alger le 10 septembre 1948.

2. La Terre au ventre, premier long métrage de Tony Gatlif, sorti en 1979, a pour toile de fond la Guerre d’Algérie.

3. La Tête en ruine, le premier film de Tony Gatlif (1975) est un court métrage inédit.


Les Princes. Réal, sc, mu : Tony Gatlif ; sc : Marie-Hélène Rudel ; ph : Jacques Loiseleux ; mont : Claudine Bouché. Int : Gérard Darmon, Tony Librizzi, Tony Gatlif, Muse Dalbray, Farid Chopel (France, 1983, 100 mn).



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