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Bob Dylan et le cinéma
Zim on the screen
publié le jeudi 13 octobre 2016

Zim on the screen.
Notes sur quelques images peu connues de Bob Dylan

par Lucien Logette
Jeune Cinéma n°314, décembre 2007

Bob Dylan, Prix Nobel de littérature 2016.

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1

 

Dylan et le cinéma : on ne suivra pas totalement Bernard Nave lorsqu’il y voit un ménage heureux.
Certes, les traces s’accumulent, depuis sa première apparition sur un écran, en 1962. Il y aurait même de quoi écrire un livre sur le sujet (1).
Mais les rapports entre l’un et l’autre se placent plutôt, comme ce que regrettait André Breton à propos de l’écriture automatique, sous "le signe de l’infortune continue".
Pas tant sur le plan de la réussite formelle - sur les dix principaux titres, tout est intéressant à divers termes - que sur celui de l’accueil.

Combien ont trouvé leur public ?
Ceux de Pennebaker, Peckinpah, Scorsese, Haynes, assurément - en quarante ans, quelques millions de spectateurs, moins que Les Bronzés 3.

Quant au reste, ce fut une belle succession de tentatives, d’espoirs et d’illusions perdues.

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2

 

Le week end organisé à Lyon par l’Institut Lumière en décembre 2007 a permis de faire le point, de façon somptueuse pour les amateurs (2) : vingt heures de films, clips, vidéos télé et épaves diverses, jamais tant de preuves rassemblées.

Ne manquaient, du côté de l’essentiel, que les quatre chansons de The Last Waltz (1978), les trois du 30th Anniversary Show (1993) - absences compensées par quelques superbes raretés : la vidéo de Blood In My Eyes, filmée à Londres en 1993 ou Things Have Changed, du film Wonder Boy (Curtis Hanson, 2000), dans ses diverses versions (clip, remise des Oscars).

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3

 

Un peu d’ordre : inutile de revenir sur Don’t Look Back (1967), captation de la tournée anglaise de 1965, sans doute un des plus beaux documentaires sur un chanteur jamais réalisés.
Dylan, deux ans plus tard, devant le film terminé, s’est déclaré trahi. Avec raison : il s’agissait d’une image dépassée ; il était déjà ailleurs.

Eat the Document marque la revanche du chanteur sur le cinéaste.

Pennebaker filme la nouvelle tournée européenne de 1966, Dylan rachète la pellicule (on simplifie) destinée à la chaîne ABC et se lance avec Howard Alk, un complice, dans le montage.

Quatre ans plus tard, le résultat obtenu est passionnant, en forme de portrait de l’artiste en chien fou : suite d’épiphanies électriques, de divagations inspirées et de coq-à-l’âne visuels, résonnant de la folie amphétaminée de l’époque (Dylan écrit parallèlement l’hermétique recueil Tarantula ). Le film est à la hauteur de sa mythologie. Musicalement, il retransmet ce "mercury sound" des concerts de 1966, aussi inoubliable que la mince silhouette sautillante, sanglée dans ses costumes étriqués.
Haynes, intelligemment, y a tout pris, gestes, déplacements, mimiques, pour faire de Cate Blanchett un clone presque parfait. Il lui a même carrément volé le superbe gros plan à l’harmonica qui clôt I’m Not There.

Eat the Document ou la beauté interdite : le film n’a connu que quelques présentations publiques, une seule main suffit pour les compter, entre 1971 et 2007.

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4

 

Pat Garrett and Billy the Kid lui a ouvert les yeux. "I’m not a movie star. But I’ve got a vision to put on the screen", déclare-t-il en 1974.

Vision qu’il tente de concrétiser l’année suivante.
Lançant la plus folle tournée de l’histoire du rock, la Rolling Thunder Review, et ses plusieurs dizaines de saltimbanques offrant des concerts de six heures dans des villes perdues de la côte Est, il embarque des caméras, et un scénariste, Sam Shepard.
Le scénariste n’écrit rien - mais il en tirera un livre (3).
Les caméramen filment quand ils sont lucides (rarement), chacun interprète son rôle sur scène et un autre dans une fiction parallèle, dans des jeux de masques en abyme où personne ne sait plus qui est qui.

Trois années de montage plus tard, émerge Renaldo and Clara, monstre biscornu et magnifique, multipliant les strates de réalités, ouvrant un kaléidoscope de significations auprès duquel I’m Not There n’est qu’un manuel de lecture pour CM1.

On peut s’y égarer à loisir - surtout dans la copie initiale de 232 minutes -, mais les versions des grandes chansons du mitan des années 70, Isis, Simple Twist Of Fate, transfigurées par cette troupe de baladins allumés, sont sans égales.

Renaldo, malgré son passage par Cannes 1978 (à la Quinzaine des réalisateurs), ne connut en France qu’une sortie furtive, en août 1979, dans une copie de 110 minutes - la seule encore visible, un peu rosie mais toujours émouvante (4).

Et guère plus de succès ailleurs, ni aux USA ni en Angleterre.
Dylan attendra 2003 pour retrouver l’envie de mettre sa vision sur un écran.

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5

 

Il paraît que Dylan aurait lui-même contacté le réalisateur Richard Marquand pour jouer la rock-star désabusée de Hearts of Fire (1986).

Quinze ans après l’expérience Peckinpah, sans doute avait-il envie de retrouver le plaisir de l’interprétation sans risque d’un rôle sans autre enjeu que d’être identifié au has been du film.

Dans sa précieuse Bob Dylan Encyclopedia, Michael Gray qualifie Hearts of Fire, suprême injure, de "Elvis movie".
Certes, il n’y a guère plus de second degré ici que dans Le Rock du bagne ou L’Idole d’Acapulco. Fiona, la vedette féminine, est peu supportable et Rupert Everett approximatif, entre Elton John, pour le sirop qu’il chante, et David Bowie, pour sa gestuelle en scène.

Mais, après plusieurs visions, reste le petit charme certain d’un film en roue libre, dans lequel Bob incarne avec une belle aisance les grognons dépassés, trayant ses vaches et nourrissant ses poules, en poussant quelques chansons parcimonieuses, certaines toujours officiellement inconnues.

L’accueil londonien, catastrophique, découragea toute autre sortie, même aux États-Unis et Hearts of Fire demeure inédit sur tout support honnêtement acquis.

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6

 

Sept ans plus tard, revenu sur des sommets de popularité depuis longtemps oubliés (des albums millionnaires en 1997 et 2001, des Grammy Awards, l’Oscar de la meilleure chanson en 2000), Dylan revient au cinéma, écrit avec Larry Charles, scénariste, producteur, mais pas encore réalisateur (il a depuis signé Borat ), un scénario sous pseudonyme, bat le rappel d’acteurs amis prêts à participer à une entreprise suicidaire et se lance dans l’aventure de Masked & Anonymous.

Il y est Jack Fate, rock-star emprisonné dans une dictature ubuesque, libéré pour animer un concert caritatif.
Nouvelle interrogation, après Renaldo, sur l’identité, l’argument accumule les pistes et les variations transparentes. Comme dans I’m Not There, chaque situation, chaque échange sont référentiels, trouvant leur source dans les centaines de chansons écrites depuis 1961, mais de façon naturelle.

Alors que chez Haynes, on admire le travail de reconstitution, la broderie respectueuse qui fait du dialogue une sorte de notes en bas de page continuelles (5), tout dans Masked coule de source, comme une réinvention de la désespérance de Desolation Row.

Le casting de choix, Jessica Lange, Jeff Bridges, Penélope Cruz, Val Kilmer, Mickey Rourke, John Goodman, n’a pas convaincu les distributeurs. Le film n’a connu, ici et ailleurs, qu’une sortie en DVD.

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7

 

Les trois jours de projection lyonnais n’ont pas épuisé les ressources, tant l’imagerie dylanienne a proliféré depuis quelques années.

Le temps où les collectionneurs se passaient sous le manteau des trésors au prix de l’uranium est révolu.
Internet a transformé le marché, et tout est désormais accessible, sans avoir besoin de clés compliquées, et à condition d’avoir une boussole qui ne s’affole pas dans cet océan virtuel.

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Alors, un autre rendez-vous, dans quelques années, pour continuer l’exploration ? (6)

Lucien Logette
Jeune Cinéma n°314 décembre 2007

1. Si ce n’était déjà fait : C.P. Lee, Like a Bullet of Light, The Films of Bob Dylan, London, Helter Skelter Publishing. La date de publication (2000) justifierait un second volume, tant les titres, films, passages télé et DVD se sont multipliés depuis.

2. Notons parmi ceux-ci, outre Thierry Frémaux, organisateur averti, Thomas Boujut, Melvil Poupaud, Gérard Camy et Édouard Waintrop, tous experts ès dylanologie - ainsi que de nombreux anonymes.

3. Rolling Thunder, Sur la route avec Bob Dylan, Naïve, 2005.

4. Programmée par la Cinémathèque française à Bercy le 22 février 2008.

5. Travail de connaisseur remarquable : aller chercher pour la bande son un titre aussi rare que I Can’t Leave Her Behind, nulle part référencé, juste fredonné quelques secondes dans Eat the Document, est méritoire - tout comme l’exhumation de I’m Not There (1956), géniale chanson oubliée dans un sillon des Basement Tapes intégraux.

6. Rappelons l’actualité éditoriale récente et ses deux titres nécessaires : François Bon, Bob Dylan, une biographie, Albin Michel, et Dylan par Dylan. Interviews 1962-2004, Bartillat. Et toujours, pour les amateurs.

Les dessins sont de Maria Zerres, qui furent exposés à la Biennale de Venise 2011, au Palazzo Donà Dalle Rose, sous le titre "Dylan Paintings".

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