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Marinone, Isabelle (livre)
André Sauvage, un cinéaste oublié (2008)
publié le mercredi 3 décembre 2014

par Alain Virmaux
Jeune Cinéma n°322-323 printemps 2009

Isabelle Marinone, André Sauvage, un cinéaste oublié, Éd. l’Harmattan 2008.

Cf. aussi Études sur Paris (1928), Le monde Sauvage par Nicole Gabriel.

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Cinéaste "oublié" ?
 

D’autres (le regretté Philippe Esnault surtout) avaient dit : cinéaste maudit. Mais l’étiquette a été si galvaudée en tous registres, depuis plus d’un siècle, qu’on est fondé à y voir une sorte de facilité de plume.
Pourtant, et justement, à la lecture de l’ouvrage de Isabelle Marinone - le premier livre, la première enquête de fond sur André Sauvage - on en vient à se demander s’il n’a pas été frappé par une espèce de malédiction.
Car, sinon, comment expliquer que la longue vie (1891-1975) d’un homme si manifestement doué pour réaliser des films ait été jalonnée par une si incroyable série d’échecs ?

La Croisière jaune
 

Série où l’affaire de La Croisière jaune fait figure de point culminant, ou plutôt de point de non-retour.

Aux yeux du profane, c’est une affaire relativement simple. En 1933, André Sauvage fut brutalement dépossédé - par André Citroën - du film qu’il avait tourné et dont il était en train d’achever le montage. Dépossédé au profit d’un autre cinéaste, qui refit le montage de fond en comble et ne craignit pas de signer de son nom - Léon Poirier - une œuvre dont il n’avait pas filmé une seule image. Ainsi rafistolée, La Croisière jaune devint, citons Isabelle Marinone, "une publicité Citroën teintée d’impérialisme français" (p. 142). Dernière image : un drapeau tricolore claquant au vent.

À l’époque, le meilleur résumé de l’affaire, et le plus incisif, avait été donné, dans la NRF de mai 1934, par René Daumal, sous le titre "Un film assassiné" (1). Texte reproduit dans le présent ouvrage (p. 148-149), mais amputé d’une courte phrase où René Daumal esquissait un parallèle avec une autre affaire, alors récente.
Voici la phrase manquante : "Hier, l’écrivain "socialiste", Upton Sinclair, volait et violait l’œuvre de Eisentsein au Mexique". Rapprochement instructif : Que viva Mexico, le film interrompu, ne fut restitué aux studios de Moscou que très longtemps après, seulement en 1973, soit un quart de siècle après la mort (en 1948) de Eisenstein.
Encore ce dernier resta-t-il toujours considéré comme le véritable auteur du film, même inachevé et dégradé par des mains étrangères.

Même constat pour tels autres grands réalisateurs : Stroheim, Vigo, Welles, Ophuls. Si certains de leurs films furent manipulés par autrui, voire rendus méconnaissables, ils n’en restaient pas moins les auteurs véritables aux yeux de la postérité. La singularité du cas Sauvage, en l’occurrence, c’est qu’il fut longtemps dépouillé entièrement de son film, les dictionnaires attribuant durablement La Croisière jaune à un autre que lui.

Cas unique ? Un doute peut s’installer. Bien entendu, les exemples sont légion - et pas seulement aux USA - de films dont les réalisateurs ont été écartés du montage par les producteurs. Ce fut (et c’est toujours) une très longue bataille (2) qui rejoint celle, plus vaste encore, de la propriété artistique.

Mais dans cette querelle sans fin, il est d’autres sources de conflit que la responsabilité du montage. Rappelons un exemple dont il fut ici rendu compte (Jeune Cinéma n° 280, février 2003) : dans son livre Main basse sur le film (Séguier 2002), préface de Bertrand Tavernier), Frédéric Sojcher contait, sur un ton mesuré, comment il avait failli être évincé et expulsé du film qu’il tournait par son acteur-vedette. L’aventure avait paru représentative d’un certain nombre de non-dits dans l’histoire des tournages. Non-dits soigneusement masqués par le mythe de la "grande famille" du cinéma.

L’article cité de René Daumal montre bien que l’éviction brutale de André Sauvage, en 1933-1934, provoqua qelques remous, et qu’il trouva bien des défenseurs. Mais Léon Poirier (alors vice-président de l’Association des auteurs de films) était un personnage puissant, et beaucoup plus habile que André Sauvage. Il se plaignit dêtre victime d’une cabale ourdie par ce dernier. Une réunion publique fut organisée où les deux hommes devaient être confrontés. Mais André Sauvage, de caractère emporté, renonça à s’y rendre, par crainte (dira-t-il) d’y faire un éclat qui l’aurait déconsidéré. En son absence, Léon Poirier fut lavé par ses pairs de tout soupçon d’avoir manqué à la déontologie et à l’honneur, et le dossier déclaré clos.

On était en 1934. André Sauvage allait rester longtemps le simple "opérateur" de La Croisière jaune. Après sa mort, ses enfants relancèrent une procédure qui permit, en 1992, d’aboutir à une solution certes bancale, mais propre à créer un relatif apaisement. Le titre de "cinéaste" lui fut rendu à titre posthume, mais le film continuait (et continue toujours) à porter la signature de Poirier.

Le livre de Isabelle Marinone retrace avec minutie tous les épisodes de cette désolante saga. Elle montre assez de doigté pour ne pas accabler Léon Poirier, sur qui il serait facile de crier haro. Et n’exonère pas André Sauvage de toute responsabilité dans son, ou plutôt ses échecs.

La Traversée du Grépon, etc.
 

Car avant même La Croisière jaune, il y avait eu la triste affaire de La Traversée du Grépon, film d’alpinisme qui en 1923 avait connu un réel succès.

André Sauvage commit alors l’imprudence de confier l’unique négatif du film à un riche industriel américain, qui lui avait miroiter sa diffusion et sa vente aux USA. En 1928, coup de tonnerre : le réalisateur est informé de ce que la moitié du négatif a été volée par un personnage en fuite. Ses protestations n’y changeront rien, et on n’a pu sauvegarder du film qu’à peine six minutes.

Ce n’était pas sa première déconvenue. En 1925, il avait déposé le manuscrit d’un roman auprès d’un directeur de collection, qui était également un académicien Goncourt d’un certain renom. Lequel publia, en 1927, un roman où André Sauvage crut voir un plagiat, un démarquage de son propre manuscrit. L’académicien disposant d’appuis politiques importants, le cinéaste-romancier (notons qu’il était aussi peintre) se borna à ronger son frein.

Ce n’est pas tout. Il y eut dans sa vie des évictions moins nettement caractérisées, mais à peine moins cruelles. En particulier, l’affaire Pivoine  : court métrage de 1929, avec René Lefèvre, Line Noro et sutout Michel Simon en clochard (son premier clochard).
On est alors au tout début du parlant. Le procédé sonore adopté se révèle désastreux, et le film, resté muet, est abandonné par son producteur, Pierre Braunberger. Mais l’expérience ne fut pas perdue pour tout le monde, puisque ce clochard revivra, en 1931, à la fin de La Chienne de Jean Renoir, et surtout, en 1932, dans Boudu.
Là encore, André Sauvage aura tiré pour d’autres les marrons du feu.

On pourrait encore allonger la liste des ratages.
En 1937, - donc après l’affaire Croisière jaune - André Sauvage est pressenti, comme simple "assistant monteur", pour le tournage du film Records 37 que doivent réaliser Brunius et Jean Tarride sur un scénario de Jacques Bousquet & Jean Choux, avec un commentaire de Robert Desnos. Mais le producteur était Pierre Braunberger, et il fit en sorte d’écarter André Sauvage, en souvenir peut-être du fiasco de Pivoine.

Est-ce tout ?
La même année 1937, il écrivait à sa femme qu’après avoir "fait faire" (sic) un scénario, Les Secrets de la Mer rouge (d’après Henry de Monfreid) et plaidé le projet devant un producteur, il apprend tout à coup, par la presse, que le tournage du film vient de débuter (adaptateurs : Joseph Kessel & Carlo-Rim).

Négligeons d’autres épisodes de même tonalité, tel ce scénario écrit pour Alexander Korda, Le Chevalier des Touches et qui sera tourné par Jacques Feyder, avec Marlene Dietrich, sous le titre Le Chevalier sans armure (1937).

Ici, le lecteur est presque en droit de ne pas s’apitoyer : quel scénariste, quel réalisateur, même de grand renom, ne pourrait raconter vingt histoires de ce calibre ? Judicieusement, Isabelle Marinone évite avec soin de s’appesantir.

Sauvage porteur de guigne
 

Le certain est que André Sauvage promena assez vite dans le milieu du cinéma une image d’éternel malchanceux. Voire de celui qui porte la guigne. Et quand on sait à quel point les gens du spectacle peuvent se montrer superstitieux, on ne sera pas surpris d’apprendre qu’il ne trouva plus aucun engagement, ses propres projets étant écartés ou ignorés. Les amis ne lui avaient pourtant pas manqué : Jean George Auriol surtout, Brunius, Desnos, Max Jacob, Michaux, Saint-Exupéry, Gide et Marc Allégret, Renoir, Tedesco, Teilhard de Chardin, et bien d’autres. Rien n’y fit.

Sous l’Occupation, il devint agriculteur pour survivre.
Exclu à jamais de ses rêves de jeunesse, et se raidissant dans ce sentiment d’exclusion.
Nicole Brenez, dans sa ferme préface, rapporte un trait qui laisse pantois : André Sauvage aurait obligé "sa fille Agnès, danseuse qui souhaitait devenir comédienne, à refuser la rôle de Terry que Charles Chaplin lui offrit dans Limelight " (1952).
Véridique ou non, la touche complète à merveille le portrait de l’homme.

Beaucoup plus soigné dans sa dernière partie - "Une esthétique singulière" - le livre est d’une lecture presque toujours excitante. On ne s’attardera pas sur deux ou trois erreurs (3) qu’une réédition devrait permettre d’éliminer. L’auteur a réussi, non toujours sans mal, à ne pas se laisser déborder par une documentation qui pouvait l’engloutir : les innombrables "Carnets" laissés par André Sauvage, et que Agnès, sa fille, espéra longtemps publier séparément. Aux prises avec cette immense matière, Isabelle Marinone est parvenue à garder le cap et à rester pleinement lucide.
Son livre a chance de rester à peu près irremplaçable.

Alain Virmaux
Jeune Cinéma n°322-323 printemps 2009

1. L’article de René Daumal a été recueilli intégralement, dans un passé récent, parmi les Chroniques cinématographiques de Daumal (éd. Au signe de la Licorne, 2006). Auparavant, il avait figuré également dans le recueil Le Grand Jeu et le cinéma (éd. Paris-Expérimental, 1996).

2. Voir à cet égard le volume collectif Le Mythe du "director’s cut" (éd. Presses de la Sorbonne nouvelle, 2008).

3. Petites erreurs à rectifier :

* D’abord (p. 78), La Coquille et le Clergyman n’est pas un "long métrage", et le film n’a pas été "présenté" aux Ursulines le 9 février 1928, puisque le scandale surréaliste l’a empêché d’être vu ce jour-là. Il ne fut reprogrammé et effectivement présenté qu’en mai 1928.

* D’autre part (p. 97), il est gênant que Laure Peignot soit seulement définie comme "alors concubine de Georges Bataille". On pourrait au moins ajouter que Colette Peignot, alias Laure, est mieux connue aujourd’hui pour le volume Écrits de Laure (éd. Pauvert 1971).

* Enfin, on aurait apprécié que soient apportées des preuves et des références à l’assertion selon laquelle André Sauvage aurait "produit des critiques de cinéma dès 1926" pour le magazine Jabiru (p. 71).


Isabelle Marinone, André Sauvage, un cinéaste oublié. De La Traversée du Grépon à La Croisière jaune, préface de Nicole Brenez, Éd. l’Harmattan 2008, coll. Champs visuels, 254 p.



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