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Études sur Paris (1928) (film)
de André Sauvage
publié le vendredi 11 septembre 2015

Le monde Sauvage
par Nicole Gabriel
Jeune Cinéma n°359, printemps 2014

DVD Carlotta

Cf. aussi de Isabelle Marinone : André Sauvage, un cinéaste oublié (2008) par Alain Virmaux.

Les Archives françaises du Film ont restauré le film d’André Sauvage, Études sur Paris (1928) que Carlotta a édité en DVD, accompagné d’une plaquette d’Éric Le Roy réunissant plusieurs textes présentant le cinéaste.

En bonus, quelques minutes du premier opus de Sauvage, un film de montagne, La Traversée du Grépon (1923), des chutes de son documentaire Portrait de la Grèce (1927), et deux courts métrages, Édouard Goerg à Cély, jusqu’ici inédit et Pivoine déménage où le rôle-titre, celui d’un clochard, est tenu par Michel Simon.

Les Études sur Paris ont fait l’objet de deux restaurations.

La première, chimique, à partir de 1991, quand le film a été reconstitué à partir des négatifs originaux nitrate, non montés. Les notes d’André Sauvage fournies par sa fille Agnès et une copie d’époque incomplète ont permis de tirer un nouvel interpositif, un contretype et des copies. Cette sauvegarde a fait l’objet d’un traitement numérique récent par l’Immagine ritrovata de Bologne. On a cru bon d’illustrer ce film en l’accompagnant de la bande son d’un DJ à la mode en provenance directe de Detroit…

Les images d’un noir et blanc éclatant donnent un aperçu de l’œuvre d’un cinéaste qui, toute sa vie, a joué de malchance.

En effet, le négatif de son premier documentaire lui est "emprunté", mais jamais restitué, par un riche Américain passionné de montagne ; il perd la matrice du second.

De même, quand il aborde le film sonore, il connaît des problèmes techniques tels que l’exploitation de son court métrage Pivoine s’avère impossible.

Pour couronner le tout, La Croisière jaune, qu’il avait filmée avec de gros moyens pour l’époque et dont il devait signer la réalisation, déplaît à son commanditaire, André Citroën, qui fait remonter le film et efface son nom du générique.
L’œuvre est signée par Léon Poirier qui avait déjà réalisé La Croisière noire mais qui ne voulut pas être du voyage en Asie.

Là-dessus, André Sauvage décide d’abandonner définitivement le cinéma et se reconvertit dans… l’agriculture.

Le sort semble s’être acharné sur ce réalisateur atypique, ce qui fait dire à Béatrice de Pastre, à la suite de Philippe Esnault : "On peut, pour une fois sans exagération, (le) qualifier de cinéaste maudit !"

Une des raisons qui peuvent expliquer, selon nous, l’oubli dans lequel est tombé Sauvage est que son film sur Paris se situe entre deux chefs-d’œuvres incontestables et incontestés de l’histoire du cinéma : Berlin, symphonie d’une grande ville (1927) de Walther Ruttmann et L’Homme à la caméra de Dziga Vertov (1929).
En France même, la concurrence ne manquait pas : Dimitri Kirsanoff explorant Ménilmontant ( Ménilmontant, 1926), Georges Lacombe la marge ( La Zone, 1929), Jean Vigo et Boris Kaufmann la Côte ( À propos de Nice, 1930).

L’œuvre de Sauvage est composée de cinq "ciné-poèmes" qui pouvaient et peuvent encore se voir séparément : Paris-Port, Nord-Sud, Petite Ceinture, Les îles de Paris, De la Tour Saint-Jacques à la Montagne Sainte-Geneviève.

On se doit de reconnaître les qualités plastiques d’un film où Paris se découvre au fil de l’eau.
Les canaux, les écluses et leur mécanisme, les usines sur les berges et leur architecture de pylônes, de châteaux d’eau, de cheminées et de grues, le passage des péniches, les chantiers sont autant d’éléments décrivant les activités diurnes de la ville.
Du coup, l’image est lumineuse, rayonnante, solaire. Les plans semblent avoir été tournés dans les conditions optimales d’éclairage naturel.

Cette vision idyllique de l’activité humaine et du monde du travail n’a ni l’aspect de critique sociale de Vigo, ni les accents misérabilistes de Kirsanoff, ni la dimension expressionniste d’un Fritz Lang.
Le côté abstrait des prises de vue de la Nouvelle Objectivité manque également.

Sauf une fois, avec la remarquable séquence souterraine du canal Saint-Martin, belle comme les premières photos des catacombes prises par Nadar : dans la pénombre, les puits qui laissent passer le jour forment une succession rythmique d’arcs lumineux.

Des notations impressionnistes et inattendues sont en nombre. Flâneurs et passants sont pris sur le vif, qu’ils soient clochards, bibliophiles, pêcheurs à la ligne ou couples d’amoureux se promenant sur les quais. La caméra capte le passage sous les ponts en contre-plongée et révèle des détails jamais vus, masques, médaillons, ou le pied d’une statue. Les monuments les plus célèbres de la ville–lumière apparaissent, mais ils se découvrent au gré de la promenade et sont là au même titre que les terrains vagues en bordure des fortifs.

Plusieurs temps coexistent dans la capitale où abondent les voitures à cheval à côté des autobus et du métro aérien. Le cinéaste dresse le bilan de la modernité (cf. la scène à la piscine des Tourelles), mais il ne s’en fait pas le chantre.
Il est amusé, bienveillant, attentif au détail. Il y a aussi des effets d’accélération ou de décélération, quelques surimpressions et un déroulement à l’envers.

L’œuvre n’a ni la puissance ni l’ampleur de celles de Ruttmann ou de Vertov, mais le propos de Sauvage n’est pas révolutionnaire. Il annonce plutôt le réalisme poétique des années 30, celui du Renoir de Boudu, le populisme bon teint d’un Marcel Carné, l’univers tendre, peuplé de gens simples, de Robert Doisneau.

Il s’agit d’études, au sens musical du terme, de variations autour du thème de la cité et celui de l’eau. "Chaque image épie une douleur ou un ridicule. Chaque bulle participe de la décomposition ou du bouillonnement qui anime la ville.

On doit à André Sauvage la première exploration cinématographique de Paris qui en ait réellement décelé le pittoresque, l’insolite et le mouvement" écrivait fort justement Jacques-Bernard Brunius en mai 1929, dans le n° 3 de la revue Du cinéma.

Nicole Gabriel
Jeune Cinéma n°359, printemps 2014

Études sur Paris. Réal, mont : André Sauvage ; ph : Jean de Miéveille et André Sauvage (France, 1928, 76 mn). Documentaire.

Le film est en ligne sur Internet.

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