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Themroc (1973)
de Claude Faraldo
publié le mercredi 1er juillet 2020

par Andrée Tournès
Jeune Cinéma n°70, avril-mai 1973

Sorties le jeudi 1er mars 1973 et le mercredi 1er juillet 2020

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Themroc s’inscrit dans une série de films qui, depuis Charles mort ou vif, (1) décrivent un décrochage et une libération. Cette fois, c’est un ouvrier - Themroc, fils et frère - qui lâche brusquement son usine à midi, rentre à la maison, se barricade dans sa chambre côté famille, éventre la muraille côté cour et jette par la fenêtre meubles et bibelots. La chambre vidée devient une tanière offerte aux regards, où Themroc dort, caresse et mange avec quelques voisins gagnés par la contagion. Les flics échouent piteusement à déloger les Themroc devenus invincibles.

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À la fin du film, c’est toute la ville qui se trouble à entendre le râle de plaisir qui s’élève de la chambre. Mais chez le voisin, un maçon mure de nouveau la fenêtre : seul un bras tendu à travers le ciment appelle au secours. Le choc qui déclenche la révolte vient d’une frustration sexuelle : Themroc, vieux garçon tenu par sa mère, aime sa jeune sœur. La vue d’une secrétaire affriolante comme une pin-up d’affiche transforme l’ouvrier en bête enragée. Premier effet de la révolte, il met la patte sur la jeune sœur et mure - à la lettre -, derrière des blocs de ciment, sa vieille mère, dont les hoquets de protestation ponctuent tout le film.

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Le propos du film est clair : Claude Faraldo décrit une société répressive. Le travail émascule. L’amour retrouvé constitue une force subversive. La classe ouvrière, avec son respect des tabous moraux, son goût pour le travail bien fait, peut être utilisée comme instrument de répression. Ce dernier thème est remarquablement illustré par la séquence des deux maçons. Le plus jeune se laisse gagner par le groupe de Themroc et démolit joyeusement le mur qu’il venait de construire. L’autre, au visage de flic, élève sans broncher la muraille qui emprisonne un voisin trop mou pour protester.

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Le film décrit, avec efficacité et drôlerie, la double aliénation familiale et ouvrière. À la maison, la mère est gardienne de l’ordre. À l’usine, le travail idiot, la séparation des tâches, la hiérarchie des responsabilités, la nullité des délégués, maintiennent solidement l’ouvrier dans son rôle. Efficace, par ailleurs, l’évocation de la grande colère de l’homme devenu fauve et qui abat à coups de masse les murs dérisoires du confort bourgeois.

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D’où vient cependant, une fois passé l’effet de surprise, que Themroc laisse insatisfait ? C’est que le film cogne dur, mais sans rigueur.Le travail industriel émascule, d’accord. L’homme qui a retrouvé son intégrité est invincible, toujours d’accord. Mais le saut est trop grand, de la description de l’aliénation à celle de la libération. D’autant que Claude Faraldo fait jouer le petit monde de ses prolos aliénés comme des marionnettes : il y a "le délégué", "la secrétaire", "le sous-chef", "le prolétaire".
Michel Piccoli, au contraire, joue Themroc en force, au naturel, maniant de vraies masses et démolissant de vrais murs. Si bien qu’il n’arrive jamais à figurer l’allégorie de "l’ouvrier ", mais reste un individu, un super homme, mais un individu.

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Pour Claude Faraldo, il semble que la libération ne puisse venir de l’usine domestiquée, mais de marginaux des quartiers : l’apprenti, la femme, les enfants brimés par père et mère, l’éboueur, l’émigré. Pourquoi alors avoir fait de Themroc un ouvrier, plus massif, plus grand que nature, avec son cuir et sa musette ?

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Et puis, cette révolte qui se confine dans une cour d’immeuble et s’installe dans la dimension privée ? On oublie en cours de film le monde de l’usine, qui continue hors-champ à produire des ouvriers domestiqués. Alors, Themroc, révolte ou démerdage individuel ? D’une certaine façon, L’An 01, (2) en douceur, allait beaucoup plus loin en évoquant l’alternative d’une production limitée aux besoins et à un superflu agréable.

Enfin, la métaphore de l’homme devenu fauve ou loup est ambiguë. Themroc rugit et chasse dans la ville-jungle. Régression nécessaire comme la table rase promise par les vieux chants révolutionnaires ?

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Peut-être, en effet, s’interdire le langage articulé, c’est libérer d’autres forces d’expression, comme l’a découvert le théâtre contemporain. Mais dans ce cas, pourquoi Claude Faraldo imagine-t-il toute la société - les asservis comme les libérés - privée du langage ? Faire jouer toute la troupe d’acteurs à coups de grognements, c’est un procédé drôle, mais dépourvu de signification et par lequel l’auteur se dispense de chercher si le langage est un instrument de libération ou d’asservissement.

On a dit de Themroc, en guise d’éloge, que c’était un grand poème barbare.
Mais il n’est absolument pas prouvé que la barbarie ne soit pas une étape vers tout autre chose que la liberté.

Andrée Tournès
Jeune Cinéma n°70, avril-mai 1973

* Avant sa sortie, Themroc a été présenté en compétition au Festival international du film fantastique d’Avoriaz en février 1973. Il a reçu le Prix spécial du jury, et le Prix d’interprétation masculine a été décerné à Michel Piccoli.

1. Charles mort ou vif de Alain Tanner (1970).

2. L’An 01 de Jacques Doillon (1973), adapté de la BD de Gébé.


Themroc. Réal : Claude Faraldo ; sc : Claude Faraldo, Robin Davis ; ph : Jean-Marc Ripert ; mont : Noun Serra ; mu : Harald Maury. Int : Michel Piccoli, Béatrice Romand, Jeanne Herviale, Marilu Tolo, Romain Bouteille, Coluche, Patrick Dewaere, Michel Fortin, Miou-Miou, Henri Guybet, Roger Riffard (France, 1973, 110 mn).



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