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Stiegler, Bernard (1952-2020)
Une vie, une œuvre
publié le mardi 11 août 2020

par Sol O’Brien
Jeune Cinéma en ligne directe

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Bernard Stiegler (1952-2020) est mort jeudi 6 août 2020.

Même si cela peut sembler paradoxal, nous autres, pourtant démocrates sincères, nous avons une tendresse toute particulière pour les voyous, et une sorte d’admiration pour les contrebandiers de la légalité. Pas les corrompus sournois et les petits malins hypocrites - ceux qui s’en sortent, mais les francs du collier - qui y vont carrément, et qui se font prendre.
Ce n’est pas un truc récent qui viendrait de la propagation du genre polar à la télé, si c’était le cas, tout le monde aimerait aussi la police. Non, il s’agit d’un phénomène immémorial, le sens de la justice comme instinct, plus que comme éducation morale, en tout cas bien ancré dans l’inconscient collectif.
De Robin Hood à, disons, Mesrine, en passant par Mandrin, et Alexandre Marius Jacob (1) jusqu’à Roger Knobelspiess ou Serge Livrozet, sans compter les héros moins célèbres des mythologies personnelles, ni les femmes qui firent moins de bruit, tous font partie de l’aristocratie des outlaws, même clandestins et non-déclarés.

On pense à la savoureuse et discrète réplique hitchcockienne d’un film de la WWII (2)

- Je suis contre le vol !
- Espèce de fasciste !

On pense aussi à Juan le pauvre illettré, et Sean le révolutionnaire professionnel, deux faces de la même figure, attaquant la banque de Mesa Verde, dans la géniale complicité concoctée par Sergio Leone et Ennio Morricone. (3)

Bernard Stiegler, qu’il le veuille ou non, appartient à cette généalogie, même si ses braquages n’étaient pas d’essence politique, et même si sa période illégale fut courte.
Il a eu 16 ans en mai 1968, à cet âge de l’adolescence, à la fois ouvert à tous vents et résistant à tout va, les torrents de ce temps-là, lui furent forcément constitutif.

Il ne termina pas ses études officielles, rencontra la poésie, la musique et l’amitié hors circuit, rejoignit et quitta LO puis le PCF, éleva des chèvres en écoutant Charlie Mingus, tint un bar de jazz à Toulouse, "L’Écume des jours", se cassa la gueule financièrement. (4)
Alors, il braqua des banques en 1978, ce qui est quand même la première idée raisonnable en cas de nécessité, quand on ne peut plus s’endetter.
Il fit 5 ans de prison, il y apprit la philosophie avec son ami Gérard Granel, (5) et ce temps de réflexion fut, pour lui, comme un "An zéro". Entre 1978 et 1983, ce qui n’est pas indifférent, ça correspond à un tournant important, ce passage du temps de l’utopie révolutionnaire à celui de la riposte réactionnaire.

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Après, à la sortie, il est un homme nouveau, qui ne dérive plus, et connaît son chemin, grâce aux grands philosophes, les vivants qu’il rencontre et les morts qu’il travaille.
Mais pas dans n’importe quelle époque. Après la "gueule de bois" post-68, qui a mis du temps à s’évacuer, son temps à lui - les années de sa jeune maturité - est complètement nouveau, avec de vraies mutations économiques - un capitalisme déchaîné et malade -, des révolutions civilisationnelles - la numérique, par exemple, - des destructions massives en ligne de mire - la planète et l’humanité en voie de destruction avancée.
Le monde devient un terrain d’aventures, presque plus rien de familier, il va falloir "errer, penser, bifurquer" (6).

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Il est philosophe, non-violent, son destin n’est pas de devenir quelque Robin Hood moderne quel qu’il soit. Son outil de travail, c’est le langage, ce sont les idées, les appareils conceptuels sont aussi nécessaires que les rapports de force. Et là-dessus, les grandes références classiques, de Marx à Freud, de Nietzsche à Jaurès, de Bataille à Berlinguer, sont encore parfaitement valides. Par contre, il faut changer de "logiciel", passer de la vision du monde de l’entropie comme loi intangible à celle de la "néguentropie". (7) Il ne craint pas les jeux de mots qui engendrent toujours de la pensée. "L’Anthropocène, c’est l’augmentation de l’entropie", "Qu’appelle-t-on panser ? Au delà de l’entropocène"... Il invente des mots nouveaux et forge toute une batterie de concepts. Et, parce qu’il est aussi un homme d’action, il la met au service d’une "praxis". C’est ainsi qu’il fonde, en 2005, le groupe Ars Industrialis, et en 2006, l’Institut de recherche et d’innovation du Centre Pompidou (IRI). (8)

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Concrètement, l’objectif - l’enjeu vital - est de passer "un compromis historique" de bonne volonté, et d’inventer un nouveau "nous", planétaire celui-là, dans une "surhumanité", où le calcul ne serait plus la règle du jeu, le vivant n’étant pas calculable (9)
Parce que ça urge, (10) on en est au stade final de l’Anthropocène, pense-t-il.
Lucide donc pessimiste, mais sans cesser pour autant de penser qu’une "résilience" est encore possible. L’Apocalypse n’est pas inévitable, il faut juste réinventer l’humanité, et cela sans rejeter les technologies.

Hors-la-loi, utopiste, peut-être que c’est la même chose.

Sol O’Brien
Jeune Cinéma en ligne directe

1. Alexandre Marius Jacob et les travailleurs de la nuit de Olivier Durie (2016).

2. Cinquième Colonne (Saboteur) de Alfred Hitchcock (1942).

3. Il était une fois la révolution (Giù la testa) de Sergio Leone (1971).

4. Bernard Stiegler, "Entretien avec Philippe Nassif", Philosophie Magazine n°63, octobre 2012.

5. Gérard Granel (1930-2000).

6. Selon le titre du 2e épisode de la série que France culture lui a consacrée : À voix nue (février 2020) : Errer, penser et bifurquer.

7. L’entropie ; la néguentropie.

8. Ars Industrialis ; Institut de recherche et d’innovation du Centre Pompidou (IRI).

9. Bernard Stiegler, "Éviter l’apocalypse", Le Media, 12 novembre 2018.

10. Bernard Stiegler, "L’État d’urgence géopolitique", entretien Thinkerview du 17 avril 2019.



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