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Chytilova, Vera (1929-2014) (e)
Entretien avec Heike Hurst (1999)
publié le jeudi 5 novembre 2020

Rencontre avec Věra Chytilová (1929-2014)
Jeune Cinéma n°260, février 2000

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Ça faisait longtemps qu’on n’avait pas vu de films récents de Vera Chytilova.
Alors que Les Petites Marguerites (1) fait depuis longtemps partie des trésors du cinéma mondial, les nouvelles de la belle Vera se faisaient rares.
Trappes (2) était sélectionné à Venise, mais programmé en section parallèle, l’événement n’avait pas été répercuté. Ou alors, question impertinente, les hommes journalistes craignaient pour leur pièce de conviction ?
Car l’histoire ne manque pas de piquant : une vétérinaire (jeune et belle) castre toute la sainte journée des animaux, organise des inséminations artificielles, etc.
En panne, elle attend du secours sur la route, quand deux hommes s’arrêtent : un politicien, un publicitaire. Ils l’assomment, l’un la tient, l’autre la viole.
Elle organisera sa vengeance, implacable. C’est une histoire vraie. le film n’a toujours pas trouvé de distributeur.
Conversation avec l’artiste.

H.H.

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Jeune Cinéma : Que diriez-vous aujourd’hui sur votre cinéma, vos films ?

Věra Chytilová : Que tous mes films interrogent le sens de la vie. Ce que je veux dire par là ? C’est la question que je me pose le plus dans mon métier. Car on ne voit pas beaucoup le sens de la vie quand on observe comment les gens vivent. Nous ne sommes pas éternels. Tout au contraire, la vie est assez courte. On dirait que très peu de gens ont conscience de cette évidence.

J.C. : Dans vos films, la question des choix est souvent posée.

V.C. : Dans mon film sur la gymnaste (3), je ne voulais pas montrer son hésitation entre la compétition et la maison, mais que les autres essaient de réduire ses possibilités qui sont multiples. Le choix n’est pas seulement entre une vie privée et autre chose. À la base de tous mes films, il y a une éthique. Regardez, quand nous étions tous pas libres du tout de quitter la Tchécoslovaquie. Quand Milos Forman ne pouvait pas réaliser des films comme il voulait, il est parti. Son choix, c’était d’être libre. Le cinéma, ce n’est pas quelque chose pour moi-même, c’est un message, une façon de partager les problèmes avec les autres. La vie n’est jamais égocentrique, faire des films ne peut être égocentrique.

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J.C. : Votre veine comique, votre humour, c’est Schweik fait femme ? (4)

V.C. : En tout cas, j’aime utiliser l’humour et l’ironie. J’ai le sens des blagues et des mots d’esprit, j’aime manier l’ironie et les sarcasmes. La vie, c’est une comédie, nous devons la voir comme telle. Il faut être capable de se moquer de soi-même.

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J.C. : Panelstory est un film où l’on rit tout le temps. (5) Pourquoi ce film n’a-t-il jamais eu de distribution ? Partout en Europe, on construit de grands ensembles et on aurait tous ri ensemble.

V.C. : C’est drôle, parce que chez moi, tous ont dit : "C’est typiquement tchèque, inexportable." Le film a été particulièrement attaqué par les journalistes des pays de l’Est. Pour eux, Panelstory était un film antisocialiste, alors qu’ils l’ont apprécié et y ont beaucoup ri. La distributrice que j’avais ici m’a dit à l’époque que cela n’intéressait personne. Moi je crois en revanche que c’est la comédie humaine qui nous touche tous, car elle est en chacun de nous.

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J.C. : Parlons de votre film Trappes. Pièges aurait été un meilleur titre, ne croyez-vous pas ?

V.C. : Oui, je crois. Trappes repose sur un fait divers. La femme était en prison et je ne l’ai pas rencontrée. Nous ne pouvions pas parler finalement de ce fait réel, cela a été étouffé. Quand je l’ai découvert, c’était un entrefilet dans les journaux. Mon film est seulement inspiré de cette histoire très contradictoire. J’ai utilisé cette situation dramatique pour parler de la violence dans le monde en général.

J.C. : A-t-elle été enfermée dans un asile ?

V.C. : Non, je voulais simplement faire comprendre qu’on allait tout faire pour la faire taire. Mon message était plutôt : toute seule, on ne peut rien, on se détruit, même. Son histoire, c’est un prétexte pour réfléchir sur sa situation : elle n’a personne sur qui compter, son amant la trahit, personne ne l’aide. Chercher son chemin toute seule, c’est terrible. En même temps, je voulais dire que tous nos actes sont importants, on est marqué à vie par tout ce qu’on fait. Nous sommes responsables de nos actes. Ça vous forme et ça vous transforme. Les hommes autour de moi voulaient un happy-end : le bourreau doit tomber amoureux de sa victime. J’ai dit : "Ce n’est pas vrai, cette histoire ne peut pas s’arranger dans un lit. C’est un désastre". Je ne voulais pas une fin romantique pour apaiser toute cette histoire. Un homme, dans un débat à Créteil, m’a dit que grâce à mon film, il a compris qu’un viol est quelque chose de terrible, que c’est un crime et qu’avant, il ne l’avait pas compris. Une femme m’a dit qu’elle avait réfléchi au film toute la nuit. Pour les autres réalisatrices présentes, il donnait matière à réflexion, un peu comme je l’avais fait à partir du fait divers.

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J.C. : Les acteurs ont facilement accepté de jouer des hommes violeurs et ensuite des hommes castrés ?

V.C. : Il y avait des tempéraments, des psychés et des caractères très différents à incarner. Dans la mesure où leur métier c’est de jouer, ils ont accepté après avoir lu le scénario. Il était important pour eux que le film évite l’exhibitionnisme. Je pense que le plus terrible dans tout ça, c’est la peur. La peur rend violent. C’est ce qu’il y de plus dangereux, c’est incontrôlable.

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J.C. : Vos projets ?

V.C. : Je vais réaliser un film sur les enfants martyrisés. Ensuite sur les femmes et la solitude. Ces sujets, je vais les tourner pour la télévision. Un autre projet est un film sur les vieux, les abandonnés, les délaissés. Un autre qui me tient à cœur est un projet sur l’euthanasie à l’hospice. Un film sur le droit à une mort digne. Ils ont mis une infirmière en prison parce qu’elle avait aidé un vieux à mourir. On en a parlé à la télévision. Pour tous ces films, j’ai un contrat et ces films seront diffusés. Mais je dois trouver le financement, les sponsors, il faut que je me transforme en businesswoman. Et les entreprises qui ont de l’argent ne s’intéressent pas à l’art.

Propos recueillis par Heike Hurst
Jeune Cinéma n°260, février 2000
Entretien réalisé pendant le Festival de films de femmes (Créteil, mars 1999), avec l’aide de Jitka Cerhova.

1. Les Petites Marguerites (Sedmikrásky) de Věra Chytilová (1966) est sorti en France le 15 novembre 1967. Sur les 30 films réalisé par Věra Chytilová c’est un des quelques films sortis en France, avec Les Fruits du paradis (Ovoce stromu rajských jíme, 1970) sorti en 1971 et Le Jeu de la pomme (Hra o jablko, 1977), sorti en 1978. Et Quelque chose d’autre, cf. note 3.

2. Sur IMDB, le titre anglais est Traps (Pasti, pasti, pastičky) de Věra Chytilová (1998). Le titre français évoqué dans l’entretien, Trappes, dans l’entretien semble n’avoir été utilisé qu’au Festival de films de femmes de Créteil 1999, 10e édition.

3. Quelque chose d’autre (O necem jiném) de Vera Chytilova (1963) est son premier long métrage. Il a été sélectionné au Festival de Mannheim en 1963, et a reçu le Grand Prix. Le film est sorti en France le 25 mai 1966.

4. Allusion à l’œuvre satirique de Jaroslav Hašek (1883-1923), Les Aventures du brave soldat Švejk pendant la Grande Guerre (Osudy Dobrého vojáka Švejka za první světové války) publié en quatre tomes de 1921 à 1923.

5. Panelstory (Panelstory aneb Jak se rodí sídliste) de Věra Chytilová (1980) a été présenté au Festival de San Remo 1981. On s’est souvenu du film au Festival de Toronto, en 1987. Et à la Berlinale 2009.



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