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Petites Marguerites (les) (1966)
de Vera Chytilova
publié le samedi 8 novembre 2014

par Andrée Tournès
Jeune Cinéma n°26, novembre-décembre 1967

Sorties les mercredi 15 novembre 1967 et 27 novembre 2013

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Vera Chytilova, c’était, il y a trois ans, l’auteur de Quelque chose d’autre, film au beau titre qui montrait la vie exaltante et sacrifiée d’une athlète. Attentive au réel, l’auteur cherchait une morale, une troisième voie entre la vie consacrée au public et la vie privée. (1) Puis ce fut, derrière Bohumil Hrabal, (2) pour Les Petites Perles du fond de la mer, le grand plongeon à six, avec Nemec, Schorm, Menzel, Jires, Passer. Sa perle à elle, c’était entre l’asile de Nemec et la maison du peintre fou de Schorm, ce Bar Univers, tout ruisselant de pluie pragoise et charbonneuse. Une suicidée, une mariée, un agent et un peintre abstrait y dansaient un ballet étrange qui se perdait parmi les arbres. Trop irisé, plus frou-frou que diamant. (3)

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Voici maintenant Les Petites Marguerites  : deux filles, entre 16 et 20, ont décidé "d’être pourries dans un monde pourri". À les voir danser, bafouer, bousculer, casser, couper, brûler, dévorer surtout, on croit rajeunir. Ces filles ont faim, comme Charlot dans sa cabane, comme Harpo l’émigrant à la table du capitaine ; elles découpent le cou avec le col, le bras avec la manche, aussi proprement que le pic-vert d’Universal.

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Premier repère : on pense qu’à Prague comme aux USA, comme à Paris - Entr’acte (4) -, il y a des affreux à gifler, des idiots qui aiment le charleston sur la scène et pas le yéyé dans la salle, qui croient s’amuser au concert, des maris trompeurs qui "respectent" leurs femmes, bref des bourgeois ou des pas débourgeoisés.
Mais à y repenser, ces affreux, mis à part le mari, les buveurs du restaurant, ce petit vieux amoureux, on ne les voit guère. Les marguerites ne cassent que la vaisselle, pas les gueules, décrochent les lustres, pas les puissants, et se renvoient l’une à l’autre leurs tartes à la crème.

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Alors on se demande si la déclaration finale que l’on croyait dirigée contre les bien-pensants ("ce film est dédié à tous ceux qui s’indignent pour une salade piétinée et oublient la bombe et les assassinats") ne vise pas plutôt ceux qui ne piétinent que les salades. Ces marguerites dont la violence (leurs ciseaux, couteaux et autres instruments tranchants) n’agressent qu’elles-mêmes ; elles, qui pour être libres, s’enferment à huis clos, et dont l’amour s’évente à se gratter le dos et la force destructrice à brûler des guirlandes.

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Mais alors, si telle est bien l’intention de l’auteur, pourquoi ce luxe d’inventions, cette profusion d’objets bizarres, ces pommes vertes en cire, ces papillons fous, ce lit-feuille, dont l’artificiel déplaît mais dont l’étrangeté attire et donne comme une sensation de liberté, une liberté toute prise dans les objets, jamais dans les gestes ou les mouvements des personnages ?

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La dénonciation, si dénonciation il y a, n’est pas claire, d’où un certain malaise. Au sortir d’un film des Marx ou de Chaplin, les gros riches éliminés, les amants réunis, quand toute la troupe se livrait au plaisir de danser, l’envie nous prenait de grimper aux réverbères ou de parler à nos amis.
Le film de Vera Chytilova nous laisse irrités - peut-être contre nous-mêmes - et soucieux de mettre au clair les raisons de cette irritation.

Andrée Tournès
Jeune Cinéma n°26, novembre-décembre 1967

1. Quelque chose d’autre (O necem jiném) de Vera Chytilova (1963) a été sélectionné au Festival de Mannheim en 1963, et a reçu le Grand Prix. Le film est sorti en France le 25 mai 1966.

2. Bohumil Hrabal (1914-1997) a commencé à écrire après l’Occupation allemande.
Perlička na dně (Petites perles au fond de l’eau), Prague, Ceskoslovensky spisovatel, 1963, est une de ses premières publications, un recueil de nouvelles très populaire pendant le Printemps de Prague, mais mal vu des "autorités" littéraires. Après l’invasion soviétique de l’été 1968, il sera interdit de publication pour pornographie entre 1970 et 1976, et publié en samizdat.

3. Les Petites Perles du fond de la mer (Perlicky na dne) est un film à sketches de Vera Chytilova, Jaromil Jires, Jiri Menzel, Jan Nemec, Evald Schorm, tourné en 1965 et sorti en Tchécoslovaquie en 1966. Il est tiré du recueil de nouvelles de Bohumil Hrabal : Perlička na dně (Petites perles au fond de l’eau), paru aux éditions Ceskoslovenský spisovatel, à Prague en 1963.
Le film n’est jamais sorti en salles en France, mais a été vu au Festival de Locarno 1965, et au Festival de films de femmes de Créteil 1987, dans le cadre d’une rétrospective Vera Chytilova.
La "perle" de Vera Chytilová s’appelle Automat Svet.
Deux autres courts métrages ont été tirés de l’ouvrage de Bohumil Hrabal : Un Fade Après-midi (Fádní odpoledne) de Ivan Passer (1964) (Grand Prix du Festival de Locarno 1966) et Brutalités récupérées (Sberné surovosti) de Juraj Herz (1965), qui n’ont pas été intégrés au film.

4. Entr’acte de René Clair (1924).


Les Petites Marguerites (Sedmikrásky). Réal, sc : Vera Chytilova ; sc : Esther Krumbachova, Pavel Juracek ; ph : Jaroslav Kucera ; mont : Miroslav Hajek ; mu : Jiri Slirt & Jiri Sust. Int : Jitka Cerhova, Ivana Karbanova (Tchécoslovaquie, 1966, 74 mn).



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