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Solanas, Fernando (1936-2020) (e) I
Entretien avec Andrée Tournès & Guy Hennebelle
publié le dimanche 15 novembre 2020

Rencontre avec Fernando Ezequiel Solanas
À propos de L’Heure des brasiers
Jeune Cinéma n°37, mars 1969

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Jeune Cinéma : Le film a-t-il été diffusé en Argentine ? Sinon quel type de diffusion envisagez-vous ?

Fernando Solanas : Le film n’a pas encore été diffusé. Nous nous définissons comme des auteurs nationaux, populaires, révolutionnaires. Nous destinons notre film à un public précis, un public militant. Mais nous souhaitons une diffusion normale. La film a été montré à la censure, les résultats ne sont pas encore connus. Étant donnée la récente loi sur la censure, il n’a aucune chance de recevoir l’autorisation d’être projeté. Toutefois le film répond à un tel besoin que les organisations politiques, étudiantes et militantes vont créer un réseau de diffusion indépendant pour pouvoir le voir, .
Il peut sembler paradoxal de présenter aux autorités un film si radical. La tentation des intellectuels est de se replier sur soi. Mais les idées n’ont de valeur que si elles sont diffusées. Nous tenons à faire passer notre culture dans les lois. Parce qu’en Argentine, il existe deux cultures en lutte. La leur, celle du système. Et la nôtre. Ce passage définitif dans les lois de la culture populaire-révolutionnaire ne se fera que par la prise du pouvoir politique. Pas avant.

J.C. : Quel sens donnez-vous dans ce cas à la diffusion de votre film à l’étranger, qu’en attendez-vous ?

F.S. : Un rôle d’informations. Montrer les données exactes de la lutte révolutionnaire en Argentine. Ces données sont mal connues de l’étranger, où on est mal informé par la grande presse et aussi par les partis de ta gauche traditionnelle.
Nous avons pris contact récemment avec la réalité des mouvements révolutionnaires dans les pays avancés, le mouvement du Black Power aux U.S.A., les mouvements étudiants en Europe. Il est capital que chaque mouvement connaisse l’état présent, les échecs, les réussites, les problèmes de chaque autre mouvement, ceci en vue de l’élaboration d’une action de caractère international.
Pour éviter les malentendus, je précise que par “partis de gauche traditionnels”, j’entends la chaîne des partis communistes pro-soviétiques. Ceux-ci s’appuient sur une solide organisation et grâce à cette structure, diffusent une information dite de gauche. Au nom de la théorie du passage pacifique au pouvoir, ils acceptent le génocide que perpètre l’impérialisme américain dans le tiers-monde, et ceci au bénéfice du développement soviétique. Infidélité à la pensée de Lénine selon laquelle aucune classe exploitante ne va se déposséder volontairement de son pouvoir, une pensée qui est celle de Marx, Engels, Mao et Fidel Castro. Je me réfère à la manière dont les partis pro-soviétiques ont condamné les mouvements de lutte armée en Amérique latine, je me réfère à Mai 68.

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J.C. : Vous citez Mao et Castro, vous n’ignorez pas les divergences qui opposent les lignes chinoises et fidèlistes. Pékin-Informations attaque La Havane de plus en plus ouvertement et ces divergences sont apparues récemment à propos de l’intervention soviétique en Tchécoslovaquie.

F.S. : Je n’ignore pas les contradictions qui s’élèvent entre ces deux mouvements authentiquement révolutionnaires, et je n’ai pas l’intention dans le bref temps de cet entretien de trancher entre les deux lignes chinoise et fidéliste. Mais, suivant le principe marxiste qui veut qu’on adopte une analyse concrète à partir d’une situation concrète, nous cherchons à trouver notre propre voie. Notre situation de pays d’Amérique latine nous rapproche de Cuba dont nous partageons la stratégie. La lutte de Cuba est la continuation de la vieille lutte pour l’indépendance, commencée au siècle dernier. Nous luttons pour parvenir au stade de la deuxième indépendance, c’est-à-dire nous libérer de notre situation de pays néo-colonialisé. Cette libération ne pourra être réalisée que par une révolution socialiste.
Il y a une certaine incompréhension de la situation concrète de Cuba qui, du fait du blocus économique est privé des ressources vitales pour son existence et acculé à des sacrifices considérables.
Chaque heure perdue, chaque jour non consacré à l’unification de la lutte contre l’impérialisme américain laisse faire le génocide qui s’accomplit au Vietnam ou en Amérique latine, où des milliers de gens meurent de faim chaque jour. La polémique sur les théories est nécessaire et importante, mais elle devient déplorable quand la discussion divise les mouvements et renforce l’impérialisme.

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J.C. : En Europe, le mouvement péroniste n’est pas considéré comme un mouvement révolutionnaire. Nous avons été surpris de la manière dont votre film le valorise.

F.S. : Cette conception est un exemple de la sous-information des pays avancés en ce qui concerne l’Argentine et le tiers-monde. Tout changement de régime est considéré comme un coup d’État monté par des généraux ivres. Les Européens jugent le péronisme à travers leur expérience du fascisme et du nazisme et n’y voient qu’une dictature. Nous, nous voyons dans l’impérialisme américain la forme avancée du fascisme. Il ne s’agit pas d’interpréter le péronisme comme le fait de la bourgeoisie, en terme de personne, mais en terme d’analyse de classe et d’analyse historique. La pensée de Lénine, "Qui est pour le nationalisme des opprimés est contre celui des oppresseurs", a été peu considérée dans l’analyse des mouvements de libération nationaux des peuples colonisés. C’est-à-dire que le terme de "nationalisme" dénigré en Europe a une signification très importante pour le tiers-monde. Péron a été à la tête d’un mouvement nationaliste à deux composantes comme beaucoup de mouvements nationalistes du tiers-monde : la composante révolutionnaire et la composante bourgeoise anti-coloniale. Le péronisme a été le premier mouvement de masse, le premier mouvement populaire, uni. Je ne dis pas prolétaire, mais populaire.
Les revendications qui se sont fait jour sous Péron ont été profondes. Pour les masses, Il reste objectivement leur dirigeant, ce qui fait leur cohésion, au-dessus des luttes. Il empêche par son prestige le morcellement du mouvement prolétaire, que la bourgeoisie tente d’opérer depuis de longues années. Il reste aussi le trait d’union entre l’aile radicale et la classe moyenne. Historiquement les masses vont vers le socialisme. Si Péron ne correspondait plus comme dirigeant aux aspirations des masses, celles-ci changeraient de direction.

Propos recueillis par Andrée Tournès et Guy Hennebelle
À propos de L’Heure des brasiers
Jeune Cinéma n°37, mars 1969

* Fernando Ezequiel Solanas (1936-2020) est mort du covid à Paris, le 6 novembre 2020. Cf. aussi sa nécrologie.

** Le n°37 de Jeune Cinéma, mars 1969 comporte un dossier sur le cinéma argentin, avec un article général du poète César Fernández Moreno (1919-1985), "Passé et présent du cinéma argentin", et des entretiens avec Fernando Ezequiel Solanas (1936-2020), Simón Feldman (1922-2015), Fernando Birri (1925-2017), Leopoldo Torre Nilsson (1924-1978).


L’Heure des brasiers (La hora de los hornos : Notas y testimonios sobre el neocolonialismo, la violencia y la liberación). Réal, sc : Octavio Getino et Fernando E. Solanas ; ph : F.S. et Juan Carlos Desanzo ; mont : Juan Carlos Macías, Antonio Ripoll et Norma Torrado ; mu : F.S. et Roberto Lar. Int : María de la Paz, Fernando E. Solanas et Edgardo Suárez, narrateurs, avec Fidel Castro, Ernesto ’Che’ Guevara, Zedong Mao, Eva Perón, Juan Domingo Perón, footage (Argentine, 1968, 260 mn). Documentaire composé de trois parties : Néocolonialisme et violence (95 mn), Acte pour la libération (120 mn), et Violence et libération (45 mn).



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