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Vecchiali, Paul (livre)
L’Encinéclopédie. Cinéastes "français" des années 1930 et leur œuvre (2010)
publié le dimanche 28 décembre 2014

par Philippe Roger
Jeune Cinéma n°338-339, été 2011

Paul Vecchiali, L’Encinéclopédie, cinéastes “français” des années 1930 et leur œuvre, Éditions de l’Œil, 2010.

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On a dit le 19e siècle le siècle des dictionnaires.
Que dira-t-on de notre temps ?

La floraison de ce type d’ouvrages est grande en ce 21e siècle mal assuré.
Les raisons en sont différentes.

Au 19e, c’était la certitude, la foi naïve dans le progrès continu des connaissances et des mœurs qui poussait une société sûre d’elle-même et de son horizon à mettre l’univers en lexique.
Aujourd’hui, ce serait plutôt le contraire : c’est l’incertitude généralisée d’un monde qui s’estime sans avenir, d’une civilisation qui se vit comme une fin, qui favorise l’éclosion de dictionnaires, comme un rempart imaginaire au vide soupçonné.

Cela dit, il y a dictionnaire et dictionnaire ; littéraire, le genre est varié, par nature.

Celui du dictionnaire de cinéma a connu déjà nombre d’occurrences.
Le livre de Paul Vecchiali - écrit voici plusieurs années, mais la frilosité des éditeurs l’empêchait de voir le jour (grâce soit rendue aux éditions de l’Œil pour leur audace !) - tranche sur le lot.
Il n’y a guère que le Lourcelles (1), paru voici déjà presque vingt ans, qui puisse lui être comparé ; un auteur signant un dictionnaire entier, d’une même ampleur (1700 pages environ dans les deux cas).

Le Vecchiali, comme on dira désormais, est lui aussi l’ouvrage d’un homme seul, d’un cinéphile également ; d’une génération antérieure à Lourcelles.

Paul Vecchiali est né en 1930, et son livre tient d’ailleurs de l’autobiographie.
Le cinéma dont il retrace la geste est celui qui l’a vu naître, le cinéma français des années trente. Un cinéma dont il s’est nourri, jusque dans son œuvre de cinéaste.

Aussi L’Encinéclopédie (tel est le titre ludique de l’entreprise) peut aussi se lire comme une façon de revenir, en la clarifiant, sur sa poétique personnelle.
Ce qui fait de Paul Vecchiali un cinéaste à part, si attachant - son attitude qui l’a toujours poussé à créer du lien, à bâtir un pont entre passé et présent, à montrer que le passé, qui fut présent, est aussi ce qui donne au présent sinon sa substance, du moins son sens -, on le retrouve tout entier dans cette aventure lexicographique résolument hors normes.

Il y parle avec liberté des films, de tous les films, parce qu’il est leur contemporain. C’est au présent de leur vision qu’il s’autorise à en parler, à leur parler.
Dialogue ininterrompu du passé - d’un passé tutoyé, familial - et du présent. Comme Lourcelles, Vecchiali a revu la plupart des films pour écrire son dictionnaire.

Ceci posé, la tentative de Vecchiali est plus risquée, en un sens, que celle de Lourcelles, puisqu’il ose adopter le parti pris de l’exhaustivité.
Tandis que Lourcelles procédait classiquement à une anthologie (puisant dans l’histoire du cinéma selon ses goûts), Vecchiali ambitionne de restituer l’ensemble d’un cinéma, celui des années trente françaises.

Ce qui l’amène à procéder, qui plus est, à d’étonnantes annexions de corpus. Non content de tenter une véritable encyclopédie (c’est-à-dire faire le tour des connaissances) des films tournés durant une décennie fondamentale (celle, si inventive, du premier cinéma parlant) dans un cadre précis (la France), l’auteur s’est fixé des règles du jeu qui le mènent à une extension inattendue de son champ d’investigation.

Non seulement tout cinéaste ayant tourné un film en France durant cette période se voit étudié pour cette œuvre.
Mais surtout Vecchiali considère qu’il doit poursuivre au-delà des années trente, pour ceux qui ont débuté dans cette période bénie, l’ensemble d’une carrière se trouvant de ce fait prise en compte.

Autre originalité de L’Encinéclopédie, qui la démarque cette fois de la frilosité universitaire coutumière et l’apparente au courant le plus vigoureux de la cinéphilie d’après-guerre : la mise en avant du jugement personnel.
D’abord par un système de cotations (allant de quatre piques à quatre cœurs) pour l’avis de l’auteur, auquel s’adjoint une notation (cette fois sur une échelle de dix) pour l’accueil public - on soulignera l’intérêt d’une telle double cotation, qui confronte l’avis du passé, collectif, et celui du présent, individuel ; l’avis du passé s’appuie de façon historienne sur la lecture assidue, là aussi quasi exhaustive, des journaux de cinéma d’époque.
Ensuite, par le style lui-même, Vecchiali revendique la subjectivité de son écriture, bien au-delà de celle de Lourcelles.
C’est toute la saveur des débats cinéphiliques qui resurgit ainsi, en leur vivacité contagieuse et leur belle tenue.
On se souviendra que Paul Vecchiali fut entre autres l’un des débateurs les plus mûrs et vifs d’un des centres vitaux de la grande cinéphilie classique, le Studio Parnasse de Jean-Louis Chéray (et ses fameux mardis).

Cette subjectivité ne dessert pas l’ouvrage.
Il va de soi que le lecteur ne partagera pas toujours l’avis de l’auteur. Même le plus libre des cinéphiles, le plus indifférent aux modes, pourra parfois trouver à redire aux éreintements ou enthousiasmes vecchialiens (si pertinents par ailleurs, très souvent) ; cette prise de distance, générée par le texte lui-même, est en réalité l’une des vertus de l’ouvrage.
Sa lecture s’apparente à la discussion avec un ami dont on connaît les goûts, dont on attend les réactions pour les mieux discuter.
La subjectivité de L’Encinéclopédie n’est donc pas un frein. Sa cohérence même autorise une libre circulation de la pensée sur les films.
Au lieu de figer l’histoire du cinéma en un nouvel académisme, ce dispositif (cette mise en scène, devrions-nous dire) l’ouvre à la vie (des œuvres), au mouvement (de la pensée).
En fin de compte, la subjectivité se trouve finement équilibrée par l’ambition d’exhaustivité du dictionnaire.

Idée féconde que d’avoir ainsi, en connaissance de cause, fait dialoguer subjectivité de l’amateur et objectivité du mémorialiste.
Sans doute faut-il conjuguer l’amateur passionné et le connaisseur historien pour être un cinéphile accompli, entre émotion et mémoire.

Sur ces points, Paul Vecchiali rappelle Jean-Pierre Melville, et sa longue liste de cinéastes américains d’entre-deux-guerres (chez Vecchiali il y a aussi liste : on en trouvera la quintessence dans la conclusion de l’ouvrage, au tome deux. Et je reconnais partager le tandem de tête, Grémillon-Ophuls : affaire de sensibilité, sans doute, mais aussi d’une certaine vision, une certaine pensée du cinéma). Le paradis se nommait l’Amérique des années trente pour Melville ; pour Vecchiali, ce sera toujours la France des mêmes années.

Ce dictionnaire est d’abord celui des cinéastes, comme l’indique son sous-titre : cinéastes “français” des années 1930 et leur œuvre.

C’est alphabétiquement, par nom d’auteur, que se trouvent regroupés les ensembles de textes.
Pour chaque cinéaste, chaque film, rangé chronologiquement, fait l’objet d’une notule indépendante ; cette série par films, qui se poursuit jusqu’à la fin de la carrière de chaque auteur, se trouve complétée par un texte conclusif, une synthèse dédiée cette fois au seul cinéaste.

L’un des premiers effets de l’ouvrage est de mettre en lumière des auteurs et des films remisés depuis longtemps dans l’ombre épaisse de l’oubli.
Façon intelligente de faire remarquer que les histoires officielles, quelles qu’en soient les mérites, ne peuvent contenter les vrais amateurs, les vrais connaisseurs.

On laissera au lecteur la surprise de ces découvertes, qu’il faudrait pouvoir étayer par leur vision. C’est rarement possible.
Aussi l’ouvrage est-il un appel aux ayants droit et éditeurs de DVD pour rendre accessible ce trésor délaissé, cette partie immergée de l’iceberg cinéma. Vecchiali appelle de ses vœux une mise à disposition de ces pépites de cinémathèques.

Bien d’autres aspects se dévoilent progressivement, à la lecture de L’Encinéclopédie.

En premier lieu, une politique des acteurs, comme dirait Luc Moullet.
Le dictionnaire est d’abord celui de cette théorie innombrable de comédiens qui ont fait la richesse du cinéma français.
Pour ceux qui persistent à croire qu’il est difficile de parler sérieusement des acteurs au cinéma, on recommandera donc la lecture du Vecchiali.
Politique des auteurs, aussi. Grande affaire, d’écriture filmique, selon Paul Vecchiali. Concept qu’il développe au fil des pages, avec ceux de synthèse et de dialectique.

L’écriture ne caractérise pas seulement les cinéastes que prise Vecchiali : elle est sensible dans le style même de l’auteur, style écrit, jusque dans ses échappées d’oralité.

Quant à la pensée, qui revendique la pérennité d’une cinéphilie sans culpabilité ni oukases (sont visés les ultras qui privilégient la cécité), elle tend à faire se rejoindre esthétique et éthique : "L’écriture filmique existe surtout à travers l’éthique de l’auteur."
Dont acte. Tout le cinéma de Paul Vecchiali peut être cité à l’appui de sa thèse. L’Encinéclopédie est le complément d’une vie en cinéma qui n’a décidément pas dit son dernier mot.

Philippe Roger
Jeune Cinéma n°338-339, été 2011

1. Dictionnaire du cinéma. Les films, Robert Laffont, collection Bouquins, 1999, 1760 p.

Paul Vecchiali, L’Encinéclopédie, cinéastes “français” des années 1930 et leur œuvre, Montreuil, Éditions de l’Œil, 2010, 2 volumes, 884 & 734 p + plus un fascicule 124 p.

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