La Fédération Jean-Vigo
par Andrée Tournès
publié le mercredi 4 juin 2014

Quand la Fédération française des ciné-clubs de jeunes (FFCCJ) est devenue la Fédération Jean-Vigo, en juillet 1964, regroupant trois cents ciné-clubs, et quelque trente mille membres, Andrée Tournès (1921-2012) en a été nommée secrétaire générale.

Cf. Dates-Clés de Jeune Cinéma.
Cf. Andrée Tournès, Jeune Cinéma n° hors série, octobre 2012.

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Jeune Cinéma est issu d’une fédération de ciné-clubs, ce qui explique certaines de ses particularités. Au début des années soixante, la Fédération Jean-Vigo regroupait trois cents ciné-clubs, soit quelque trente mille membres, constitués en majorité de lycéens du second cycle, d’adhérents de Maisons de jeunes, d’enfants de maternelle et - expérience atypique - d’un réseau de soixante mini-clubs de paysans dans le Haut-Rhin.

Nous avions une conception ambitieuse de notre travail : sélectionner des films de qualité, faire découvrir le cinéma du monde, rendre visible les chefs-d’œuvre du muet et les classiques, refuser la censure et ses restrictions (1) et soutenir ce que nous appelions à l’époque le cinéma engagé. C’est dire que nous nous voulions indépendants de la distribution, de l’état, du goût ambiant.

Dès 1956, quand le nombre des adhérents (et avec eux celui des cotisations) le permit, nous fîmes notre grand bond en avant : cela signifiait faire œuvre nous-mêmes de distributeurs, acheter les droits non-commerciaux, établir le format 16 mm pour permettre la diffusion dans les lycées, tout en offrant aux Maisons de la Culture le grand format. Nos trois premières acquisitions furent Calcutta, ville cruelle de Bimal Roy, Le Dernier Milliardaire de René Clair et Ivan le Terrible en version 16 mm. (2)
Ajoutons que nous fûmes obligés en quelques mois de nous initier aux mystères des contre-types, des bandes longues ou courtes de sous-titres, des copies mauves et des doubles bandes.

Très vite, on se rendit compte qu’il fallait sortir de France pour découvrir des œuvres intéressantes. À la Cinémathèque française, Lotte Eisner, qui nous était favorable pour avoir animé un stage sur l’expressionnisme allemand au lycée de St-Germain, nous signala l’importance d’un court métrage passé à Bruxelles en 1958, d’un très jeune débutant polonais, Roman Polanski ; c’était Deux hommes et une armoire, que Mary Meerson nous prêta pour un stage en Alsace, à condition d’emmener un des deux porteurs d’armoire. (3)

En janvier 1964, sur les conseils de Pierre Philippe ("Il faut aller en Tchécoslovaquie"), un groupe de la Fédération partit pour Prague invité par l’association France-Tchécoslovaquie.
Quatre d’entre nous décidèrent de larguer le groupe, évitant la visite des usines Skoda et des studios de Barrandow, pour rester à Prague et rencontrer des cinéastes.
Pierre Philippe nous avait recommandés à l’auteur de Un jour, un chat, Vojtech Jasny, (4) qui nous mit en contact avec Jan Kadar, Jaromil Jirès, Milos Forman, encore simple auteur de courts métrages, et nous présenta l’ensemble de la production.

Une critique, Maria Benesova, nous facilita les contacts avec les ayants-droit, et c’est ainsi que la Fédération Jean-Vigo acquit et distribua L’Accusé de Jan Kadar & Elmar Klos, Avez-vous un lion chez vous ? de Pavel Hobl, Touha et Pèlerinage à la Vierge de Vojtech Jasny, Aventures fantastiques de Karel Zeman. (5)
Jan Kadar nous fit connaître Jiri Menzel qui nous parla de Bohumil Hrabal. Un autre cinémaniaque, éleveur de poulets à Sens et animateur de ciné-clubs, nous avait signalé la projection de Signes de vie, une œuvre et un auteur à découvrir. L’inconnu était allemand et s’appelait Werner Herzog (6).

À cette curiosité envers l’éveil tchécoslovaque, se liaient les découvertes polonaises.
Dès 1957, une délégation de la Fédération avait participé au Festival de la Jeunesse qui se déroulait, cette année-là, à Moscou. (7) Nous avions rencontré, lors d’un accrochage véhément entre elle et le vieux Lev Koulechov, une journaliste polonaise, Cristina Garbin, qui devint amie de Jean et Ginette Delmas. Elle nous signala ensuite l’existence du très jeune Jerzy Skolimovski, coscénariste des Innocents charmeurs de Andrzej Wajda, et surtout l’excellence de Andrzej Munk. Aussitôt su, aussitôt fait, au programme des ciné-clubs apparaissent Un homme sur la voie, De la veine à revendre et Les Innocents charmeurs. (8)

Dès 1963, nous discutions dans nos réunions de l’éventualité de fonder une revue, nos clubs étaient souvent réticents devant des œuvres inconnues que la grande presse ignorait. Cette revue serait un moyen d’informer les clubs, plus efficace que nos fiches, et la possibilité d’y écrire aurait un attrait certain. La participation au Festival de Venise de l’été 1963, notre bagage tchéco-polonais, la sortie à Paris du film d’un auteur que nous aimions, Freud de John Huston (1962) nous décident.

Jeune Cinéma apparaît en septembre-octobre 1964.
C’est bien la revue de la Fédération, ses rédacteurs sont ses animateurs, Jean Grissolange de Toulon, Jean Delmas de Nanterre, Ginette Delmas de Saint-Germain, Pierre Viali et moi de Montmorency. Des élèves y débattent.
Dans le n°2 se confrontent l’opinion d’un enfant de 9 ans, et celle du rédacteur en chef, professeur d’histoire, à propos de Avez-vous un lion chez vous ?
La longue route commençait.

Andrée Tournès
Jeune Cinéma n°291, septembre-octobre 2004

1. La Fédération batailla sans cesse contre l’interdiction aux moins de 18 ans, passa des films interdits comme Afrique 52 de René Vautier.
Et le premier club né après la fondation de la revue s’appela Anastasie.

2. Calcutta, ville cruelle aka Deux hectares de terre (Do Bigha Zamin)
de Bimal Roy (1953).
Le Dernier Milliardaire de René Clair (1934).
Ivan le Terrible (Ivan Groznyy) de Sergueï Eisenstein (1945).

3. Deux hommes et une armoire (Dwaj ludzie z szafa) de Roman Polanski (1958), court métrage de 15 minutes.

4. Vojtech Jasný (1925–2019). Un jour, un chat (Az prijde kocour) de Vojtech Jasný (1963) a obtenu le Prix du Jury du Festival de Cannes 1963.

5. L’Accusé (Obzalovaný) de Jan Kadar & Elma Klos (1963). Prix du Crystal Globe au Festival de Karlovy-Vary 1964.
Avez-vous un lion chez vous ? (Mate doma lva ?) premier long métrage de Pavel Hobl (1964).
Le Pèlerinage à la Vierge (Procesí k panence) de Vojtech Jasny (1961).
Le Désir (Touha) de Vojtech Jasny (1958). Sélection officielle en compétition au Festival de Cannes 1959, Prix de la meilleure sélection de Tchécolsovaquie.
Aventures fantastiques (Vynález zkázy) de Karel Zeman (1958).

6. Quand il eut largué son élevage, il créa en 1975, le festival d’avant-garde (festival 8/16mm) de Thonon-les-Bains à la Maison des Arts. qui fut une mine de découvertes. Il s’appelait Jacques Robert.
Signes de vie (Lebenszeichen) est le premier long métrage de fiction de Werner Herzog (1968), Ours d’argent au Festival de Berlin 1968.

7. Le Festival de la Jeunesse à Moscou en 1957 sur France Culture.

8. Cf. Les Innocents charmeurs de Andrzej Wajda, par Jerzy Skolimovski, in Jeune Cinéma n°1, septembre-octobre 1964.
De la veine à revendre (Zezowate szczęście) de Andrzej Munk (1960), sélection officielle en compétition au Festival de Cannes 1960.



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