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Mocky, Jean-Pierre (1929-2019)
Une contestation politique obstinée (1971)
publié le mercredi 4 mai 2022

par Claude Benoît
Jeune Cinéma n°58, novembre 1971


 


Pas mal de choses distinguent un cinéaste français de ses confrères américains, italiens ou suédois, lorsqu’il s’agit pour lui, d’aborder comme eux les problèmes de son temps et de son pays : un baillon lui barre les lèvres, des boules de cire bouchent ses oreilles, un bandeau lui recouvre les yeux. Il a les mains liées derrière le dos.
Depuis toujours, pourtant, Jean-Pierre Mocky se tient droit. Il est debout. Ses yeux sont grands ouverts. Ce qu’il entend ne tombe pas dans l’oreille d’un sourd. Et quand il parle, il ne parle pas pour ne rien dire. Frémissant, il serre les poings. Il est le seul cinéaste français qui, obstinément, et sans faiblir, témoigne depuis plus de treize ans sur la dégradation et la pourriture de notre société. Lorsqu’en 1958, on enferme François Géranne dans un asile, et qu’il se cogne inutilement "la tête contre les murs", c’est à la France entière qu’ils ont passé la camisole de force. (1) Mais si François n’a pu s’échapper - et la France avec lui -, Jean-Pierre Mocky est demeuré un homme libre. Treize films sont là pour l’attester.

Certes, ces cinq dernières années, Claude Chabrol a régulièrement porté un regard féroce sur les seigneurs du régime en place. Des garagistes pareils en tous points au Paul de Que la bête meure. Les personnages interprétés par Michel Bouquet ne sont cependant pas sans grandeur. Charles, dans Juste avant la nuit, met un point d’honneur à se suicider au bout de sa félonie. Dans la réalité, Rives-Henry s’est tranquillement dorloté au soleil de l’Espagne franquiste. Aussi, l’affection de Claude Chabrol pour ses personnages fausse-t-elle notre jugement, et le sien. S’il ne paraît pas avoir entièrement rompu avec ses origines, Jean-Pierre Mocky est, lui, totalement étranger aux charognes qui, dans ses films, se décomposent. Ces gens-là vivent en bande, la médisance et la trahison sont leurs nourritures quotidiennes. Il n’a aucune tendresse particulière pour les rupins. Dans tous ses films, les riches assument leur bêtise, leur mesquinerie, leur prétention.


 

Ses traits les plus acérés cependant, Jean-Pierre Mocky les réserve aux policiers. Dans Un drôle de paroissien (1963), il a niché les flics à hauteur des poubelles. Il les enferme dans un réduit infâme, dans une cave insalubre, sans air, ni lumière, avec vue sur les tas d’ordures. Un grand moment "anti-flic" est celui où Marcel Pérès, chef de la police, juché sur une table sermonne ainsi ses hommes : "Vous laissez ridiculiser la brigade, et la brigade, c’est la police, et la police... - un temps, puis fort -, c’est la nation !.
Alcoolique - la confession hilarante de Francis Blanche, trois litres par jour, dans Un drôle de paroissien  -, impuissant - le brigadier de gendarmerie de Snobs  -, cocu et content - Les Compagnons de la marguerite  -, le flic, dans les films de Jean-Pierre Mocky, est une loque, un déchet. Pire, il n’existe pas.


 

Dans Les Compagnons de la marguerite (2), l’anarchiste Matouzec fait disparaître toute trace d’état-civil de l’inspecteur Leloup. Le flic n’est plus qu’un fantôme, une larve. Bien entendu, dans L’Étalon, le pékin le plus stupide de la Côte Vermeille se révèle être un prétentieux commissaire en vacances (Michel Lonsdale).
Dans Solo toutefois le ton change. Le policier n’est plus seulement ridicule, il est dangereux. Il tue. Le dispositif policier mis en place s’avère inquiétant. Les sbires du ministre de l’Intérieur s’installent commodément en gare de Reims, et exécutent Vincent Cabral sur le quai. S’il y a encore du Francis Blanche dans l’ultime réplique du commissaire Verdier (Henri Poirier) : "Tu viens boire un coup de blanc ?... moi, ça m’a donné la pépie, tous ces déplacements !", nous ne rions plus. Jusqu’alors, le cinéaste fustigeait l’hypocrisie et la nuit policière par l’utilisation du grotesque et de la satire, là, il met la vérité à nu. Et cela fait mal.
"Y’a pas besoin d’un uniforme / Pour être flic / Sous d’innocentes peaux de bique / Y’a des poulets qui dorment", chante Henri Tachan (3). On le vérifie à chaque image de Solo et de L’Albatros, loufiats, mariniers, ivrognes, pharmaciens, orthopédistes, citoyens en pyjama, tous éprouvent un peu malin plaisir à devenir indicateurs de police. On a l’impression, à voir les films de Jean-Pierre Mocky, que la plus large partie de la population française est constituée de "donneuses". Effectivement, elle l’est. Cette idée, le cinéaste la rend sensible grâce, surtout, à l’extrême malléabilité de ses acteurs. René-Jacques Chauffard, receleur et "donneuse" dans Solo est, dans L’Albatros, commissaire de police. Dominique Zardi, au contraire, juge d’instruction dans l’un, devient, dans l’autre, poivrot, violeur et à son tour "donneuse". Jean-Pierre Mocky nie, de la sorte, le mythe faisandé de la grandeur du milieu - style Jean-Pierre Melville et compagnie - car, on le sait, les truands et les maquereaux sont les meilleurs alliés de la police.


 

Snobs (1961)
 

On peut considèrer Snobs comme un film génial. Prenant pour prétexte l’élection du PDG d’une laiterie du littoral normand, Jean-Pierre Mocky, avec un humour superbement ravageur, fait défiler une galerie de bourgeois d’autant plus stupides qu’ils sont haut placés. Il y a quatre candidats. Tous sont représentatifs de la majorité UNR, alors fortement implantée dans l’Ouest de la France. Du catholique pratiquant (Lainé) au snob plein aux as (Dufaut) en passant par le combinard à tous crins (Courtin) et le paumé intégral (Tousseur), tous fricotent, peu ou prou, dans la majorité.


 

Évidemment, le combinard invétéré, le plus corrompu et le moins perclus de scrupules, domine sans effort ses concurrents ; ce qui est bien dans la morale de la "nouvelle société". Ayant dans sa poche les autorités ecclésiastiques et militaires, la presse régionale (que Jean-Pierre Mocky, par un remarquable montage d’animation, assimile au papier hygiénique) et les électeurs, il part gagnant. Dans leur lignée, se placent le fonctionnaire ridicule interprété par Michael Lonsdale dans La Grande Lessive - on nous le présente comme un proche collaborateur du général De Gaulle -, et ce député des Pyrénées-Orientales qui, nous dit-on dans L’Étalon, possède parfaitement l’art de retourner sa veste.


 

Solo (1970)
 

Avec Solo, Jean-Pierre Mocky va plus loin. Par deux fois, il fait s’exhiber les bourgeois dans leur occupation favorite - après celle qui consiste à gagner de l’argent bien sûr - la partouze. La partouze à rosette se déroule au Vésinet, lieu d’élection pour la bourgeoisie régnante. Celle des PDG a été reconstituée dans une ville où des ballets de toutes couleurs auraient défrayé la chronique, si le silence n’y était pas fait obligatoirement. Lors de cette séquence du restaurant Kelber, le cinéaste a une idée lumineuse : un PDG baisse la culotte et se fait tapoter les fesses par une dactylo, comme si elles étaient le clavier d’une machine à écrire.


 

Jean-Pierre Mocky, avec une audace rare et une vigoureuse impertinence, renvoie un moment de la vie des bourgeois affairistes - la partouze sinistre - à la représentation "artistique" qu’ils en donnent et qui leur est généralement réservée - les pornos minables dont ils se délectent. C’est très fort. Mettre les bourgeois le nez dans leur fiente avec une telle finesse est la marque d’un talent fou, du génie d’un grand cinéaste. (4)


 

L’Albatros (1971)
 

L’Albatros est dédié à son ami Bourvil (5).
En élaborant aussi soigneusement le film, Jean-Pierre Mocky monte encore d’un cran dans la révolte et dans la lucidité. Conçu d’abord comme un simple film d’aventures, L’Albatros dévoile vite une force et une profondeur exceptionnelles. Le scénario, subtilement agencé (6), se déploie sur quatre plans : la fuite, la compétition électorale, les rapports entre Stef Tassel et Paula Cavalier, la présence menaçante des "citoyens".


 


 

L’aura mystérieuse qui flotte autour du personnage de Stef Tassel ne se précisant que progressivement, nous suivons avec passion, et sans jamais relâcher notre attention, les moindres moments de l’intrigue. Mieux, cette relative complexité de l’anecdote permet à Jean-Pierre Mocky de multiplier par cent ses thèmes et ses obsessions. Dans ce film, une police puissante et disciplinée organise une chasse à l’homme de vaste envergure. Le cinéaste note, à cette occasion, le rôle répressif tenu par les motards de la route. Leur présence est, à proprement parler, asphyxiante.


 

Plus redoutable encore, la police locale apparaît étroitement liée aux intérêts particuliers. Les promesses et les menaces ont facilement prise sur le commissaire interprété par René-Jacques Chauffard. Ce flic, d’ailleurs, bien qu’il ne s’appelle pas Royer, donnera l’ordre de tirer sur Tassel, car "ça énerve les gens de voir faire l’amour". Pourtant, dans ce film, la part de la police est atténuée, et on insiste d’autant sur le rôle joué par ceux qui la guident et en usent à leur convenance : les hommes de la majorité.


 

Quand Stef Tassel, l’évadé, fait irruption dans une petite ville de l’Est de la France, la campagne des législatives bat son plein. Deux candidats sont opposés, identiques, interchangeables. Ils appartiennent tous deux à une même clique : à la grande famille de la majorité, à la droite. L’un, le président Cavalier, fait campagne pour "une France propre", l’autre, le conseiller Grim, pour "une France prospère ". C’est du pareil au même, l’idée d’ordre moral rejoignant inévitablement celle de profit. S’il fallait définir les tendances des deux personnages, on situerait plutôt Cavalier comme "un jeune loup" de l’UDR - il va consulter son secrétaire général -, et Grim, comme un centriste de la majorité - il a une assise locale très forte et une antenne au ministère de l’Intérieur.


 

De toute manière, comme le remarque Stef Tassel, ce sont deux crapules qui, pour se faire élire, emploient des méthodes analogues (7). On verra même, plus tard, le "bras-droit" de Cavalier sortir un "feu" de sa poche comme un vulgaire Gianni. Par un habile montage parallèle, Jean-Pierre Mocky nous montre Cavalier paradant devant un monument aux morts - où un crétin médaillé cite Charles Péguy - tandis, qu’au même moment Grim trône dans une église - l’histoire ne dit pas s’il est un converti de fraîche date.
Les politicards au petit pied de Snobs s’appuyaient déjà sur ces deux forces traditionnellement de droite : l’armée et la religion. Ajoutons-en une troisième : l’argent - ici, la promesse, faite à Marcel Pérès, de crédits débloqués, ou, dans Snobs, la commande annuelle des écoles privées. Jean-Pierre Mocky brosse ainsi avec bonheur un tableau complet de la vie électorale dans un pays pré-fasciste, où les campagnes d’affichage se règlent à coups de matraque, et où les débats-bidons, à la radio et à la télé, endorment le public. Car, on s’arrange dans son dos : "Désistez-vous et la prochaine fois, non seulement je passe la main, mais je vous soutiens", propose Grim à Cavalier. Et Jean-Pierre Mocky, en passant, fait une brève allusion aux affaires Ben Barka et Markovic, ce qui, sous ce régime, est toujours ça de pris.


 

N’en déplaise à Michel Capdenac - du reste, auteur d’un très remarquable article (8) sur L’Albatros - l’analyse politique du cinéaste n’est pas "un peu courte". Elle est même d’une grande justesse et d’une parfaite exactitude. La gauche n’est pas "bizarrement", absente. Elle EST absente. Tout simplement. En effet, dans le Bas-Rhin, aux élections de 68, tous les candidats UDR sont passés au premier tour avec 70 % des suffrages. Par exemple, dans la circonscription de Molsheim, à vingt kilomètres de Strasbourg, le candidat UDR, Gérard Lehn obtient 24 600 voix. Le premier candidat de "la gauche", le communiste, arrive troisième avec 2 400 voix. Les chiffres parlent d’eux-mêmes.
Jean-Pierre Mocky n’a pas besoin de les tronquer. Car il n’est récupérable par personne. Dans ses films, petits commerçants et "bons français" qui figurent aussi dans l’électorat du PCF, en prennent un sérieux coup. Souvenons-nous de l’orthopédiste de Solo. Sa réaction immédiate est de dénoncer Vincent Cabral à la police. Il n’en a pas le temps. Vincent l’assomme à coups de béquilles, le ligote sur une chaise, puis lui plaque la figure contre sa télé, et dit : "Tu as de quoi t’instruire comme ça ! N’oublie pas que tu appartiens au peuple le plus intelligent de la terre". Ce "Y’en a marre" absolu, nous ne pouvons actuellement l’attendre d’aucun parti de gauche. Dans L’Albatros, l’orthopédiste a un semblable, un pharmacien, et le "peuple le plus intelligent de la terre" se relève la nuit pour faire, en pyjama, la chasse au fugitif.


 

Quelques sourires éclairent tout de même cet univers bouffi de flics et de politicailleurs, de pochardes déguenillées et de gardiens goitreux. Ainsi, le sourire qui fleurit sur les lèvres de Paula Cavalier à mesure qu’elle ouvre sa conscience. Le sourire d’enfants étrangers que l’on sent gentiment complices : c’est la seule fois, à leur contact, que Stef Tassel détendu plaisante vraiment. Pendant quelques précieuses minutes, il se retrempe, l’esprit libre, à la fraîcheur de l’enfance. Le sourire de son unique ami, un avocat qui n’hésite pas à lui faire passer clandestinement la frontière, et dont l’infirmité symbolise celle, plus grave, de notre démocratie. Le sourire d’une adolescente, enfin, que Stef aperçoit au bal, un court instant, et qu’il garde bien au fond de sa mémoire. Le frêle visage de cette jeune fille représente l’innocence que Tassel a perdue un soir sous les coups imbéciles d’assassins assermentés.


 

Ce visage, Stef se le remémore à chaque instant où il est au plus bas, et il en fixe l’image en mourant. Cela ne veut certes pas dire qu’il retrouve dans la mort l’innoncence perdue. Il ne le peut plus. De toute évidence, Stef Tassel découvre, à sa dernière seconde, que s’il existe un endroit sur terre où peuvent vivre la beauté et l’innocence, sa mort n’a pas été inutile. C’est l’envol majestueux de l’albatros, jusqu’alors "exilé sur le sol".
Dans Solo, il n’y avait d’autre sourire que celui, crispé et sceptique, de Vincent Cabral, un sourire qui s’effacera - "Vous avez gagné, malins". Mais le personnage de Stef est plus étoffé que celui de Vincent. En substance, L’Albatros commence là où se termine Solo  : le point d’aboutissement de l’un est le point de départ de l’autre. Le long et amer itinéraire de Vincent - "À vous entendre, je commence à comprendre " -, Stef l’a parcouru en une seconde, malgré lui, dans un commissariat de police.
Le personnage de Stef a un poids terrible, d’abord par ce qu’il représente. Qui, ayant été roué de coups dans un commissariat, n’a pas eu envie de tuer un flic ? Il y a loin pourtant de la pensée à l’acte. Quand cet "incident", se produit, trois possibilités se présentent : cacher sa honte et son humiliation, jouer à l’ancien combattant du "tabassage", tuer un flic. Stef a choisi la troisième, celle qui lui a permis de reconquérir rapidement sa dignité d’homme. Stef n’est cependant pas un tueur, Jean-Pierre Mocky prend soin de nous le préciser, à preuve, la séquence du policier, le visage dans la boue, et celle du motard qui ne veut pas "être décoré à titre posthume".


 

La grandeur anarchiste de Stef Tassel réside, avant tout, dans son individualisme absolu. Un individualisme farouche et intact (9). Stef ne veut rien devoir à personne, en aucun cas. C’est la raison pour laquelle il repasse la frontière et cherche à faire évader Paula. Il ne faut pas y voir qu’un simple "truc" de scénario : Tassel est un être d’une humanité fragile. On en trouve déjà l’ébauche dans Solo, lorsque Vincent Cabral, offrant un collier à Annabel, précise : "J’ai d’autant plus de plaisir à vous l’offrir que je ne vous dois rien". Solo contient d’ailleurs en germe bon nombre des grands moments de L’Albatros. La provocation finale - la scène d’amour en public - y surgit déjà de manière très feutrée. Vincent et Annabel faisant l’amour sous la bâche d’un wagon, Jean-Pierre Mocky marie joliment dans Solo le rouge et le noir. Cependant, en rassemblant dans une même séquence de L’Albatros - la dernière - quatre éléments tabou : le sexe (l’amour physique), les prisons, la police et "l’opinion publique", faisant s’écrouler les murs de l’hypocrisie, le cinéaste lève les masques des hypocrites. Mais lui-même n’est pas dupe. La voix de Léo Ferré couvre les explications possibles entre les amants, qui tombent ensuite chacun d’un côté du mur. Car il est finalement impensable que la fille d’un grand bourgeois rejoigne réellement un libertaire conséquent.


 

Jean-Pierre Mocky, acteur et réalisateur
 

La place manque pour dire, comme on le voudrait, tout le bien qu’on pense de l’acteur Jean-Pierre Mocky. Comédien de classe, il hausse son interprétation de Tassel au niveau des grands évadés du cinéma américain : Paul Muni dans Je suis un évadé (1932), Henry Fonda dans J’ai le droit de vivre (1937), Kirk Douglas dans Seuls sont les indomptés (1962), Paul Newman dans Luke la main froide (1967). On tremble à l’idée que des producteurs auraient pu lui imposer un acteur comme Alain Delon. Tout aurait été fichu en l’air. Mais le film ne se serait pas fait. En tout cas, le beau talent du cinéaste s’affirme de manière fulgurante. Solo comptait déjà des moments de très bon cinéma - la séquence de l’orthopédiste, et celle du camion en flammes. Dans L’Albatros, tout est parfait, de l’évasion du début, admirablement construite, à la provocation finale, qui explose littéralement. La séquence, difficile, du bal où Tassel danse en tenant son revolver à hauteur du sein droit de Paula brille d’un éclat particulièrement somptueux.

On ne craint donc pas de situer Jean-Pierre Mocky au rang des vingt meilleurs cinéastes actuels. Et s’il se retrouve le seul cinéaste français dans ce cas, c’est qu’il est aussi le seul à annoncer, toujours, clairement la couleur. On aime par-dessus tout, que dans Solo, au moment où il nous expose le choix de son héros - tirer sur les flics, et ne plus pouvoir revenir en arrière - Jean-Pierre Mocky fasse, à son tour, un choix irréversible. En effet, lorsque Vincent se met à tirer, les balles viennent pulvériser un écriteau. On peut lire : "Fragile, ne pas tamponner". La caméra se déplace alors légèrement sur la gauche et détache un autre écriteau : CNC. Les balles, de plus belle, déchiquètent les lettres. D’aucuns penseront qu’on exagère, que cette certitude de reconnaître en "cet homme vêtu de noir" un cinéaste libérateur est une illusion, que Jean-Pierre Mocky est tout juste un anarchiste "façon café du commerce". Cela les regarde, c’est leur problème.

Claude Benoît
Jeune Cinéma n°58, novembre 1971

1. Jean-Pierre Mocky a collaboré a son premier film de Georges Franju, La Tête contre les murs (1959), en adaptant le roman de Hervé Bazin, paru en 1949. Il a également joué dans le film.

2. Nous y retrouvons Pérès au cœur d’un autre moment comique essentiel. Simple policier, cette fois, il se lance à la poursuite de Claude Rich et de ses compagnons. Sur un solex, roulant derrière eux, il hurle : "Arrêtez-les, arrêtez-les !", et, parvenu à leur hauteur : "Arrêtez-vous, arrêtez-vous" !, puis les dépassant et perdant le contrôle de son véhicule : "Arrêtez-moi, arrêtez-moi" !. Avant d’aller valdinguer dans le décor.

3. Dans le n°35 de Jeune Cinéma, René Prédal rapproche Jean-Pierre Mocky de Pierre Perret. C’est très inexact. Ses films s’apparentent plutôt aux chansons de Jehan Jonas, Henri Tachan, Maurice Fanon, Jacques Debronkart. Et de Léo Ferré, évidemment, qui a composé la musique de L’Albatros et, à l’écouter, on devine qu’une communion, tant intellectuelle qu’esthétique, est née entre le chanteur et le cinéaste.

4. Cf. "Solo", Jeune Cinéma n°45, mars 1970.

5. Bourvil (1917-1970) devait jouer dans L’Albatros mais il est décédé d’un cancer en septembre 1970. Exploitant sa mort, la chroniqueuse de France-Inter s’est livrée à une attaque indirecte contre Jean-Pierre Mocky. Utiliser un mort illustre pour abattre plus aisément un vivant détesté, alors que ce mort et ce vivant étaient amis, et menaient un même combat (en l’occurrence L’Étalon), voilà une vilenie inoubliable.

6. En alléguant la "faiblesse insigne" du scénario, Jean de Baroncelli dénigre insidieusement le film. L’Albatros doit être considéré dans son unité et non selon les résumés qu’en donnent les guides des spectacles. Sinon, autant dire que le beau script de Dalton Trumbo pour Seuls sont les indomptés (Lonely Are the Brave) de David Miller (1963) est d’une "faiblesse insigne", la démarche de Jean-Pierre Mocky étant comparable à celle de Dalton Trumbo.

7. On s’est bien diverti, cet été, en lisant dans Combat, un éditorial de Henry Chapier. Le critique y prenait la défense du principal animateur de la Civile Foncière, un nommé Roi, et tentait maladroitement de faire un distinguo entre cet heureux homme et le "pauvre" Henri-Rives de Lavaysse. En quelque sorte, il voit dans L’Albatros une différence entre frère Grim et le Cavalier servant. Nous pas. Ce sont deux requins de la finance qui, spéculant sur la décomposition d’un monde, s’enrichissent sans vergogne. On comprend mieux alors l’article haineux qu’il a consacré à Solo. Il est des camouflets qu’il encaisse mal.
À l’égard de L’Albatros, changement d’attitude le silence. Henry Chapier qui pense le plus grand bien du stupide Soleil Rouge, ne daigne point accorder une ligne au film de Jean-Pierre Mocky. N’ayant, il faut dire, que le choix entre se rétracter et s’enfoncer encore plus dans le ridicule, il a le courage de ses opinions : il la ferme. Il est vrai qu’il avait mieux à faire à Venise où, la chasse aux "gauchistes" étant ouverte, il y est allé de ses couplets, fort indignes du journal de Maurice Clavel et de Pierre Bourgeade.

8. In Les Lettres françaises n°1400), malgré une timide tentative de récupération. Celle de Gérard Langlois est plus visible. Il titre : "Jean-Pierre Mocky : bonnet blanc et blanc bonnet". Or, nous ne trouvons pas trace de ce slogan dans l’interview de Mocky. Rendons donc à Duclos ce qui est à Duclos, et à Mocky ce qui est à Mocky.

9. Léo Ferré confie à Philippe Paringaux, dans Rock&Folk de janvier 71) : "L’anarchie de toute manière, c’est la solitude, et comme personne n’y connaît rien..." Et il répète : "L’anarchie c’est la solitude. La solitude". On croit qu’il a aimé Solo. Le critique du Monde libertaire n°160, lui, n’y avait rien compris.

* On trouve les films de Jean-Pierre Mocky, réédités en blu-ray, chez ESC Distribution.



* Snobs ! Réal : Jean-Pierre Mocky ; sc : J.P.M. & Alain Moury ; ph : Marcel Weiss ;
mont : Marguerite Renoir, Catherine Vitsoris & Michel Leroy ; mu : Joseph Kosma ; déc : Donald Cardwell Int : Francis Blanche, Elina Labourdette, Véronique Nordey, Pierre Dac, Jacques Dufilho, Jean Galland, Gérard Hoffmann, Michael Lonsdale, Claude Mansard, Henri Poirier, Jean Tissier, Noël Roquevert, Jean-Pierre Mocky (France, 1961, 90 mn).

* Solo. Réal : Jean-Pierre Mocky ; sc : J.P.M. & Alain Moury ; ph : Marcel Weiss ; mont : Marguerite Renoir & Sophie Tatischeff ; mu : Georges Moustaki ; déc : Jacques Flamand & Françoise Hardy. Int : Jean-Pierre Mocky, Anne Deleuze, Denis Le Guillou, René-Jacques Chauffard, Marcel Pérès, Henri Poirier, Christian Duvaleix, Dominique Zardi (France, 1970, 83 mn).

* L’Albatros. Réal : Jean-Pierre Mocky ; sc : J.P.M., Claude Veillot & Raphaël Delpard ; ph : Marcel Weiss ; mont : Marie-Louise Barberot, Françoise Merville, Annie Baronnet &Martine Baraqué ; dial : Claude Veillot ; mu : Léo Ferré ; déc : Jacques Flament, Jacques Dor. Int : Jean-Pierre Mocky, Marion Game, André Le Gall, Paul Muller, René-Jacques Chauffard, Francis Terzian, Jean-Marie Richier, Marcel Pérès, Michel Delahaye, Dominique Zardi (France, 1971, 92 mn).



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