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Hommes contre (les) (1970)
de Francesco Rosi
publié le mercredi 14 janvier 2015

Uomini contro (Les Hommes contre)

Le film de guerre libéré de l’anecdote

par Jean-Pierre Jeancolas
Jeune Cinéma n°56 juin-juillet 1971

Cf. aussi la conférence de presse de Francesco Rosi au festival de Venise 1970.

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Quand un Français pense à la Grande Guerre, il pense aux Français et aux Allemands, puis aux Anglais, aux Russes, aux Américains… (1)

L’Italie vient après, loin, et avec un rire de condescendance. Une guerre d’opérette.
Le cinéma italien n’a pas fait grand chose pour effacer cette image. Un seul film, La Grande Guerre de Mario Monicelli aborde le sujet, et l’image qu’il donne de soldats "débrouillards", même dans un contexte réaliste, confirme plutôt le cliché, exploité là-bas, dans la veine qualunquiste.

Pourtant l’Italie a eu sa part de guerre : 5 250 000 mobilisés, un demi-million de tués.

Elle a eu aussi - et c’est plus exceptionnel - une proportion considérable de jeunes hommes qui ont refusé la guerre. Surtout des paysans de Sicile ou de Sardaigne qui prennent le maquis par un espèce de refus naturel de l’autorité de l’État.
D’après Marc Ferro (2), en 1917, le nombre total des insoumis était de 48 282, celui des déserteurs de 56 268, et ces chiffres étaient en constante progression : de mai à octobre 1917 seulement, on compta 24 000 nouveaux insoumis ou déserteurs.

De plus, la guerre eut des conséquences d’une gravité extrême : un émiettement définitif de la gauche socialiste, la transformation en leader nationaliste de Mussolini, puis une amertume et une misère qui allaient servir de fumier pour que germe et pousse le fascisme.

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D’où l’importance, en Italie et hors l’Italie, du film de Rosi.

Il adapte un livre de souvenirs d’Emilio Lussu (3), un Sarde né à Armungia (Cagliari), qui fut lieutenant sur le front de l’Altipiano (un plateau calcaire où Autrichiens et Italiens se livrèrent une longue guerre de position), avant de fonder le Parti d’Action Sarde, d’être déporté sur les Îles Lipari, de s’en évader pour prendre part à la résistance, et de finir sénateur socialiste.
C’est un sobre récit de guerre.
L’auteur y évolue d’une attitude belliqueuse (qui fut celle de beaucoup de jeunes intellectuels italiens pour qui la guerre à l’Autriche prolongeait les luttes du Risorgimento), à un pacifisme humanitaire né de l’expérience quotidienne des champs de bataille.

On retrouve, dans le film, le jeune lieutenant sarde, dont le nom est à peine modifié (Il s’appelle Sassu), incarné par Mark Frechette. Il suit la même évolution, mais - changement capital -, il est, à la fin du film, fusillé pour s’être opposé à l’exécution sommaire de ses soldats.
Dans son unité, il connaît un autre lieutenant, Ottolenghi (Gian Maria Volonté) qui est tué au combat en donnant l’ordre à sa section, en pleine bataille, de retourner ses armes contre les officiers italiens, qui, pour les pousser vers les lignes autrichiennes, leur font tirer dessus par leurs propres mitrailleuses.

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L’auteur de Salvatore Giuliano traitant de la guerre de 14, on pouvait attendre un film efficace et beau.
Le film est efficace et beau. Le langage est ferme, il possède par ellipses abruptes qui font démarrer sèchement les scènes d’action. Il tend cette action par des effets comme le coup de zoom en arrière, de la cible au tireur, au moment d’un coup de feu (c’était déjà le plan admirable de la jeep de carabiniers atteinte par une rafale de fusil mitrailleur dans Salvatore Giuliano.)

Les couleurs d’abord étonnent.
Du sépia et surtout du bleu. Bleu pâle, bleu métallique, bleu électrique. Bleu froid, bleu coupant.
À la différence de tous les films sur la guerre de 14, l’éclairage de jour et surtout de nuit est juste. Peut-être, d’ailleurs est-ce seulement dû au progrès dans la chimie des pellicules permettant d’éviter les réflecteurs ou les projecteurs, qui font de la nuit un décor de théâtre, dans Wesfront de Pabst, comme dans Les Sentiers de la gloire de Kubrick)

Dans Uomini contro, le champ de bataille paraît être éclairé seulement par les flammes que crachent les armes à feu, ou par les fusées qui descendent mollement sur les tranchées. Ainsi dans l’attaque du nid de mitrailleuses autrichien, l’écran est noir comme l’est la nuit, entre les rafales qui font clignoter un halo brun sur les sacs de sable.

Hors cela, le film est en apparence conforme aux lois du genre : la guerre comme toile de fond, un groupe d’hommes nombreux et anonymes - ils seront "les soldats") et quelques individus privilégiés.

Le paysan : ici, c’est le brave type abonné à la désertion, le groupe dans l’abri, ou celui qui, dans la scène traditionnelle de l’évocation nostalgique du village, ne joue pas le jeu et estime qu’il ne serait pas plus heureux chez lui, enchaîné à sa charrue qu’ici au front.

La ganache superbe : ici, le général Leone (Alain Cuny), aussi antipathique d’Adolphe Menjou dans Les Sentiers de la gloire, et pour les mêmes raisons. Le personnage, vraisemblable sans aucun doute, est devenu un personnage de pure convention.

Le "libéral" : généralement un jeune officier, étudiant ou juriste dans le civil, proche de "ses hommes", mais différent d’eux, déchiré. C’est lui, l’accoucheur de cette vérité (de cette morale) à laquelle l’auteur veut nous amener. Par exemple Kirk Douglas dans Les Sentiers ou Dirk Bogarde dans Pour l’exemple. Chez Losey comme chez Kubrick, l’officier-prétexte n’est que témoin écœuré et impuissant de l’action (boucherie, mutinerie, répression). C’est sur son écœurement impuissant que se terminent les deux films.

Dans Uomini contro, cet emploi, comme on dit au théâtre, est double : nous avons deux lieutenants. Le propos de Rosi paraît, du coup, singulièrement plus riche - et, au cinéma au moins, très neuf : les deux lieutenant sont acteurs et victimes d’une guerre dont l’absurdité est déplacée. Et la guerre elle-même n’est pas absurde pour Ottolenghi, qui (anarchiste ou socialiste ?) sait en démonter les mécanismes. Sassu est fusillé, pour l’exemple aussi - c’est-à-dire qu’on ne fusille plus seulement le paysan qui a voulu rentrer au pays, on exécute aussi l’officier qui a compris le paysan.

Mais plus importante encore est la mort d’Ottolenghi, mort d’avoir montré à ses soldats où était le véritable ennemi (comme est importante la séquence où les voix anonymes des soldats autrichiens crient aux Italiens de ne pas monter à l’assaut de leurs positions, qu’ils n’ont aucune chance, qu’ils vont se faire tuer bêtement).

Rosi nous emmène au delà du pacifisme. Losey et Kubrick terminaient leur films sur l’écœurement digne du juste. Ici le juste n’est plus écœuré, il est mort.
Mais à qui a su le voir, Ottolenghi a montré qu’une autre voie existait. Il est bon qu’on se dise que, de temps en temps, et pas seulement chez les GI hirsutes du Vietnam, des soldats qui tenaient un fusil se sont trompés de cible.

Le film n’attendrit pas, il émeut peu. Il met en colère. On en sort avec une rage froide. Je connais peu de films sur l’histoire qui aient le pouvoir d’allumer la colère. Uomini contro en est un. Rage froide parce qu’on se prend à penser que beaucoup d’Ottolenghi sont morts sur des Altipiano. On se prend à se demander si ces Ottolenghi restés vivants n’auraient pas pu empêcher Mussolini de monter la farce sinistre que l’on sait. On se prend à rêver d’une histoire autre.

Et aujourd’hui, on le sait bien, c’est bon de rêver : un rêve libre, c’est le début d’un combat.

On se dit aussi que Rosi, qui est un grand cinéaste, comprend l’histoire bien mieux que nombre d’historiens brevetés.

Jean-Pierre Jeancolas
Jeune Cinéma n°56, juin-juillet 1971

1. Cf. aussi Jeune Cinéma n° 40 de juin-juillet 1969 $$$
2. Marc Ferro, La Grande Guerre, Gallimard, 1969.
3. Emilio Lussu (1890-1975). Un anno sull’Altipiano, 1938 ; Les Hommes contre, Austral, 1995.

Les Hommes contre (Uomini contro). Réal : Francesco Rosi ; sc. F.R., Tonino Guerra et Raffaele La Capria ; décors : Andrea Crisanti ; mu : Piero Piccioni ; ph : Pasqualino De Santis ; mont : Ruggero Mastroianni. Int : Alain Cuny, Gian Maria Volonté, Mark Frechette (Italie, 1970, 101 mn).

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