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Rosi, Francesco (1922-2015) (e)
Conférence de presse (Venise 1970)
publié le mercredi 14 janvier 2015

à propos de Les Hommes contre (Mostra de Venise 1970)
Jeune Cinéma n°56 juin-juillet 1971

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Aux Italiens, en 1970, le film de Francesco Rosi révèle une période méconnue de leur histoire. C’est pourquoi la conférence de presse qui a suivi la projection du film dans le cadre de la Mostra de Venise 1970 s’est transformée en un débat plus général, avec, notamment, la participation de l’historien Enzo Forcella (1921-1999).
Il faut noter qu’après les événements de 1968, l’histoire de la Mostra de Venise, encore sous le statut fasciste, a été très agitée. De 1969 à 1979, elle a été non-compétitive, les salles étaient fermées, les projections et les débats avaient lieu en plein air. À la Mostra de Venise 1970 (19 août-1er septembre 1970), il n’y a donc pas eu de palmarès officiel, seulement un hommage rendu à Orson Welles (1915-1985), avec un Lion d’or pour l’ensemble de sa carrière. Quelques prix privés ont été décernés, parmi le quels le Prix Lino-Micciché du premier film.

J.C.

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Enzo Forcella : Je pense que ton film n’est pas réservé à une petite élite, mais à la grande multitude qui a été formée par l’école italienne. Ce public ignore toujours ce que la Grande Guerre a coûté en morts, en blessés, en destructions, beaucoup plus que la Seconde Guerre mondiale. Il ignore aussi qu’elle a amené le fascisme. Ton film s’insère dans cette profonde ignorance de ce que fut la réalité de cette guerre. Pour cette raison, il apporter des précisions nécessaires.

Francesco Rosi : Il faut dire les motifs qui m’ont poussé à faire ce film. Je considère, en effet, que la connaissance de l’histoire nous fait mieux comprendre le moment actuel que nous vivons. Mais les guerres touchent tout le monde. En Italie, la période de la Première Guerre mondiale est méconnue. Pourtant chaque pays, indépendamment du nombre de victimes, se sent concerné et pense avoir donné son sang. En Italie, autant que dans les autres pays, l’Angleterre, la France, ou l’Allemagne.
On pourrait donner des faits chiffrés, mais alors, que de choses, il faudrait dire ! Je crois que le manque d’informations sur cette guerre commence, depuis quelques années, à être réparé, en Italie.

Le premier qui a commencé à révéler des faits ignorés, à partir d’une documentation inaccessible au public, c’est Mario Silvestri, sur les batailles d’Isonzo entre 1915 et 1917. (1) Depuis deux ans, sont parus aussi le livre de documents de Enzo Forcella, Plotone di esecuzione, (2) et le livre de Piero Melograni, Storia politica della Grande Guerra 1915-1918 (3). Et enfin, le livre de Mario Isnenghi (4), qui fait une analyse attentive du phénomène culturel déclenché par la guerre, et des rapports entre guerre et culture. Ces livres sont fondamentaux pour écarter le voile d’inculture, historique et politique, qui couvre cette période. (5)
Car il ne suffit pas de dire le nombre de morts et de mutilés. Il faut aussi penser à un autre niveau. Cette guerre, comme toutes les guerres jusqu’à celle du Vietnam, est faite par des hommes qui décident de la faire ou des hommes appelés à la faire. Voilà le thème universel, je dirais même éternel, qui relie cette guerre à toutes les autres : un homme est appelé à prendre les armes et à risquer sa propre vie. Selon moi, il n’est pas de guerre juste ou injuste : la seule guerre juste est celle que l’homme fait pour se changer lui-même, donc la révolution. Uomini contro, c’est un film sur le comportement des hommes appelés à offrir ce qu’ils ont de plus personnel, non seulement leur vie, mais aussi leur dignité, et le respect de leurs idées. Le seul problème est celui de la prise de conscience : pourquoi faudrait-il offrir sa propre vie ?
Je ne crois pas que le processus de maturation vécu par le jeune officier que j’ai montré dans mon film ait été provoqué par l’horreur et le sang versé à la guerre. Ce jeune bourgeois, qui partage avec les soldats, heure après heure, jour après jour, non seulement les difficultés et les sacrifices, mais aussi leur opposition désespérée à un pouvoir oppresseur, éprouve dans ces circonstances, le besoin de prendre conscience.

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Le film suit un processus que j’ai développé après l’établissement du scénario, après le premier contact avec le livre de Emilio Lussu (6). Car c’est c’est le seul auteur qui ait su interpréter la guerre, en faisant apparaître des distinctions de cultures et de classes. J’ai cependant essayé d’étendre le thème, de le rendre plus vivant, plus libre. J’ai essayé de le libérer des anecdotes personnelles, et d’insérer les personnages dans un contexte historique politique humain.

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J’ai voulu orienter mon propos dans deux directions. La première direction, c’est celle de l’instinct de rébellion, qui pour moi est indestructible, la rébellion contre la grande violence qu’exerce le pouvoir. La violence étouffe et opprime l’homme. Il se rebelle, il relève la tête. C’est un cycle qui est représenté dans le film. L’autre direction, c’est celle de la solidarité humaine, non au sens chrétien, mais au sens biologique du mot. Dans certaines conditions, l’homme ne refuse pas de partager le sort qui touche un autre, il le sent comme un autre soi-même. Ce petit soldat, quand l’officier lui donne l’ordre de revenir en arrière et de ne pas s’exposer stupidement à une mort certaine, il répond : "Non". Mais avant cela, il a essayé d’empêcher son officier de s’exposer inutilement. Et ensuite il y va. Parce qu’il y a toutes sortes de chemins vers la résistance, et que le martyre peut être, lui aussi, un moyen de résister. C’est la signification humaine et idéologique que je donne à ce film.

Il y a d’un côté un culture bourgeoise représentée par la hiérarchie militaire, ici, le général. Ce n’est pas un lâche, c’est un homme qui offre sa vie. Mais pourquoi ? pour défendre un système. Et de l’autre côté, il y a les soldats, les paysans, qui prennent la guerre comme un phénomène naturel, comme la grêle ou un tremblement de terre. Ils la subissent avec une résignation et une patience qui proviennent de l’obscurité de leur ignorance. Une obscurité qui ne leur laisse aucune chance de prendre conscience de leur propre poids, de la force de leurs propres actes.

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Question : Pouvez-vous expliciter le sens de cette solidarité non-chrétienne ?

F.R. : La solidarité que ressent un homme hors idéologie, et hors morale. Un homme pour un autre, juste en tant qu’être humain.

Question : Ne trouvez-vous pas que ce film est trop cruel ? Ne croyez-vous pas que le général et ses colonels pourraient ne pas être si noirs, mais un peu plus gris ? S’ils étaient apparus comme plus humains, le film aurait été plus convaincant.

F.R. : Je ne crois pas que ce jugement soit très justifié par le film. Le général est un homme qui a une participation humaine très profonde, et qui ressent douloureusement les décisions qu’il doit prendre. Rendre les officiers plus gris ? Je ne vois pas très bien. Faire un tableau psychologique ? Mais il y a tant de personnages qu’on est obligé de les saisir dans les moments qui servent au récit. Les personnages ont tous une certaine complexité. Ottolenghi a une complexité à la fois humaine et politique, et les soldats sont dessinés avec des nuances.

Question : Je pense que cette intervention qui a soulevé des rires n’est pas sans fondements. Si au lieu de faire œuvre originale, vous aviez suivi l’histoire et les personnages de Emilio Lussu - ce que vous n’avez pas fait - vous auriez obtenu ce récit gris, cette atmosphère dont il est question. Je voudrais savoir si le sénateur Lussu est dans la salle. Je lui demanderais s’il a approuvé le film.

F.R. : Emilio Lussu n’est pas là, et je ne peux répondre pour lui. Mais je peux vous dire que j’ai parlé avec lui, qu’il était satisfait bien que, comme vous l’avez remarqué, il ait reconnu, avant même le tournage que film et livre sont deux choses différentes. D’autre part, il faut rappeler que son livre n’est pas un roman, mais un livre de souvenirs, un carnet de notes.

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Enzo Forcella : Je pense que le livre n’est pas trahi. Mais il y a une raison à cette objection et je voudrais simplement souligner l’ambiguïté qui existe dans le livre lui-même. C’est un "interventiste démocratique" (5), qui, ensuite, à la fin de la guerre, revient sur ses positions, mais jamais ne met en question les raisons pour lesquelles la guerre a été déclarée. Ainsi, on ne peut pas dire que le livre ait été trahi, et à vrai dire, Francesco Rosi non plus ne remonte pas non plus aux racines. Il s’agit toujours de refuser la guerre en général. Mais à notre avis, il s’agit, ici, d’une guerre précise. Lino Micciché a parlé de statistiques. Je voudrais ajouter qu’il y a eu 870 000 citations devant le tribunal de guerre. Sur ces 870 000, 470 000 furent contre des gens qui ne voulaient absolument pas entendre parler de cette guerre. Il y a eu 4000 condamnations pour crimes commis sous les armes. Le petit chapitre du film qui concerne les automutilations n’est qu’une brève allusion à une question qui est à la base de la guerre de 15-18. Il y a donc eu de très nombreux soldats-paysans qui, sans vouloir refuser le guerre de manière explicite, ont cherché, par tous les moyens, à faire comprendre qu’ils n’avaient aucun intérêt à soutenir les intérêts politiques et idéologiques pour lesquels on se battait.

F.R. : D’accord mais un film ne dure qu’une heure et demie et on ne peut tout développer.

Question : N’aurait-il pas été possible de donner au film un tempo plus rigoureux, au lieu de céder à ces gros effets faciles et extérieurs, qui auraient pu être éliminés en faveur d’un approfondissement critique des raisons de la guerre de 15-18 ?

F.R. : Donnez-moi, je vous prie, un exemple de ces "gros effets mélodramatiques et extérieurs ?

... Des gros plans de morts par exemple.

F.R. : Des morts en premier plan… comment savoir si c’est vulgaire ou mélodramatique ?

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Question : Je crois que cette intervention voulait dire que le film est une occasion manquée. Il manque les raisons pour lesquelles cette guerre est considérée comme un massacre inutile, et aussi les raisons pour lesquelles les hommes s’y sont opposés. On voit une guerre menée par des imbéciles et des tyrans. C’est la guerre juste, belle, bonne qu’il faut combattre.

F.R. : Si vous vous référez au livre, vous verrez que les généraux sont au-delà du grotesque que j’ai effleuré dans le film.

Gian Maria Volonté : Je vais répondre. La guerre de 15-18 a toujours été décrite chez nous comme une guerre belle. Ce film-ci, je ne puis le considérer comme un film manqué pour la bonne raison qu’il vient rompre toute une tradition. Penser autrement, c’est ignorer la signification qu’on a donnée à cette guerre jusqu’à maintenant.

Conférence de presse, Mostra de Venise 1970*
Jeune Cinéma n°56 juin-juillet 1971

* Cf. "Les Hommes contre" (1970), in Jeune Cinéma n°56 juin-juillet 1971.

1. Mario Silvestri, Isonzo 1917, Einaudi, 1965.

2. Enzo Forcella & Alberto Monticone, Plotone di esecuzione. I processi della prima guerra mondiale, Laterza, 1968.

3. Piero Melograni, Storia politica della grande guerra, Laterza, 1969.

4. Mario Isnenghi, La grande guerra tra storia e ideologia, Rovereto, Moschini, 1969.

5. Rappelons que la Grande Guerre, pour les Italiens dure de 1915 à 1918. Entre 1914 et 1915 : l’Italie se déclare neutre. À partir de mai 1915, apparaissent les interventiste (interventionnistes). Au début, ils sont minoritaires et politiquement composites, puis ils sont rejoints par ceux qui distinguent la Triple Alliance monarchique et les puissances de l’Entente, démocratiques.

6. Emilio Lussu (1890-1975).
Son ouvrage Un anno sull’Altipiano, a d’abord été publié en italien à Paris en 1938, puis à Turin chez Einaudi en 1945. Les Hommes contre, traduction de Emmanuelle Genevois & Josette Monfort, Paris, Austral, 1995, réédition chez Denoël en 2005.


Les Hommes contre (Uomini contro). Réal : Francesco Rosi ; sc. F.R., Tonino Guerra & Raffaele La Capria ; ph : Pasqualino De Santis ; mont : Ruggero Mastroianni ; mu : Piero Piccioni ; déc : Andrea Crisanti. Int : Mark Frechette, Alain Cuny, Gian Maria Volonté (Italie, 1970, 101 mn).



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