Pesaro 2013
Zoom sur le nouveau cinéma chilien
publié le dimanche 25 janvier 2015

Pesaro, juin 2013, 49e édition

Le nouveau cinéma chilien

par Giovanni Ottone
CineCritica n° 70-71 (avril-septembre 2013)
Jeune Cinéma n° 356 décembre 2013
Traduction de Bernard Nave

L’édition 2013 de la Mostra internazionale del nuovo cinema de Pesaro a consacré l’essentiel de sa programmation au tout nouveau cinéma chilien et aux voies de l’expérimentation dans le cinéma italien.
Nous reviendrons sur ce deuxième volet du festival dans un prochain numéro.
Le choix de films chiliens proposés ne se voulait pas exhaustif mais permettait de dégager les principaux courants d’une cinématographie riche de potentialités dont nous ne voyons en salles qu’une très petite partie. La présence des réalisateurs a permis de mieux comprendre les enjeux de production et les choix aussi bien thématiques que stylistiques d’un cinéma où les jeunes tiennent une place de choix.

Les limitations budgétaires qui touchent de plein fouet la vie culturelle italienne n’ont pas permis à Pesaro d’éditer un volume sur le cinéma chilien.
Le journaliste italien, Giovanni Ottone, qui a participé à la sélection, nous a offert un long article qui embrasse un nombre de films plus grand que celui proposé durant le festival. Nous l’en remercions.
On consultera également avec profit le Dictionnaire des nouveaux cinéastes chiliens de Giovanni Ottone (1)
B.N.


À partir des années 60, le cinéma chilien a vu apparaître deux générations importantes de cinéastes.

Dans les années 70, s’est affirmé un groupe dans lequel nous nous souvenons de Miguel Littin, Helvio Soto, Patricio Guzman et Raul Ruiz.

Durant la dictature militaire, dans les années 80, et avec le retour de la démocratie, sont apparus des auteurs de qualité parmi lesquels : Silvio Caiozzi, Ricardo Larrain et Andres Wood.

Depuis 2005 on assiste à une renaissance du cinéma chilien grâce à l’apparition sur le devant de la scène de nouvelles générations de cinéastes nés dans les années 70 et 80, plus enclins à l’observation de microcosmes existentiels, à l’expérimentation de formes narratives et esthétiques et au dépassement des genres.
Il en découle des regards très personnels sur la vie des individus, sur les processus contradictoires de modernisation de la société, mais aussi sur l’héritage et les tragédies de l’époque précédente, celle de la dictature militaire commencée en 1973 et conclue au début des années 90 après une longue phase de transition.

Il faut retenir que la reprise de la production cinématographique (depuis 2006, 15 à 20 films sont produits annuellement) a été favorisée soit par des processus institutionnels et des mesures législatives, soit par des phénomènes de politique et d’organisation culturelles.

Dans le premier cas, l’adoption en novembre 2004 de la loi n° 19 981 de soutien et de promotion de la production audiovisuelle, connue comme "Ley de Cine", a été déterminante. Cette même loi a institué le Consejo del Arte y la Industria Audiovisual et le Fondo de Cultura Audiovisual, destinés à financer, sous diverses modalités, la production et la distribution des films chiliens.

Dans le second cas, il faut tenir compte de la création d’écoles de cinéma comme de la montée en puissance qualitative de festivals tels le Festival Internacional de Cine de Valdivia et le SANFIC de Santiago, qui accueillent les jeunes réalisateurs et les productions indépendantes, et le retour du festival plus traditionnel de Vina del Mar.

Dans un pays qui compte une population d’environ 17 millions d’habitants, on assiste à une augmentation continue du nombre de spectateurs dans les salles depuis 2000, plus nette encore dans les cinq dernières années, pour atteindre un total de 15,2 millions de spectateurs en 2012 dans les 320 salles (une pour 57 000 habitants). Par ailleurs, la part de marché des films nationaux est tombée d’une moyenne de 8% en 2008 à une moyenne d’environ 3% pour la période 2010-2012.

Fiction et mémoire, déclinaisons

Le nouveau cinéma chilien présente des œuvres de genres divers.
Les cinéastes qui ont débuté et se sont affirmés dans les dix dernières années ne se retrouvent pas unis autour d’un accord programmatique ou d’un manifeste commun, mais plutôt dans un refus des stéréotypes.
Ils expérimentent un nouveau réalisme en le déclinant sous diverses formes, ils dialoguent avec la quotidienneté et la contemporanéité de différents contextes générationnels et sociaux, ils révèlent une relation manifeste ou plus latente avec le passé politique tragique.

Ils refusent un cinéma fondé sur la parole, sur les explications et/ou sur la métaphore, les suggestions d’un réalisme magique et le pamphlet, ils tournent le dos à la paresse narrative et à la dénonciation si elle n’est pas soutenue par une forme efficace, en substance la prétention à se référer à une vision d’ensemble de la société à raconter.

Ils s’intègrent dans un petit, mais significatif, réseau d’auteurs et producteurs indépendants qui, dans certains cas, parviennent à engager des intérêts européens et américains dans leurs projets. En effet, ils se connaissent et collaborent, souvent les réalisateurs sont aussi producteurs de leurs propres films et de ceux de collègues plus jeunes.

De nombreux films dramatiques, sur lesquels nous reviendrons dans la suite de cette étude, concernent les contradictions d’identité dans la cadre familial ou sur le plan individuel et dénotent parfois un pessimisme latent devant la vie quotidienne et les perspectives d’avenir. Mais ils mettent souvent à jour d’importants thèmes politiques d’hier et d’aujourd’hui.

Le documentaire entre actualité et mémoire

Il existe au Chili une importante production documentaire qui concerne les difficiles conditions de vie comme celles des Indiens et surtout les problèmes politiques relatifs à la période de la dictature militaire, mais aussi contemporains.

Parmi ceux qui touchent aux Indiens et à leurs luttes pour maintenir l’intégrité de leur territoire assiégé par les activités d’extraction de minerais et les projets énergétiques des multinationales, souvent avec la complicité des gouvernants nationaux et locaux, nous pouvons en retenir deux.

Newen Mapuche, la fuerza de la gente de la tierra (2010) d’Elena Varela est un film militant qui documente, parfois avec la reconstitution fictionnelle de faits réels, les actions de lutte et de sabotage par des groupes semi-clandestins de Mapuche contre les grandes compagnies forestières. Le film montre aussi les actions de répression de la part des organismes de l’État pour appliquer la loi antiterroriste et poursuivre ces actions de résistance.

Parmi les films qui traitent de la dictature militaire, en remémorant des figures et des épisodes du passé mais aussi les histoires présentes d’individus qui ont participé à ce régime, nous en présentons seulement quelques-uns, tous de très bon niveau.

Calle Santa Fe (2007) de Carmen Castillo, présenté à Cannes, reconstitue les circonstances et la dynamique qui déboucha en 1974 sur l’assassinat de Miguel Hernandez, leader du MIR, mouvement d’opposition armée à Pinochet.
La réalisatrice, à l’époque compagne d’Hernandez, collecte les documents de manière émouvante à travers divers entretiens, les faits d’alors mais aussi la mémoire des mêmes témoins dans la situation politique présente.

El diario di Augustin (2008) d’Ignacio Agüero mène une enquête au sujet de l’implication d’El Mercurio, le principal quotidien chilien, dans la sournoise campagne de désinformation pour discréditer le gouvernement de Salvador Allende, et par la suite dans son soutien au régime militaire.
Le film suit les travaux menés par un groupe d’étudiants et de chercheurs de l’Universidad de Chile et met en lumière divers cas de violations des droits de l’homme justifiés par ce journal, thème peu connu à cause de la censure des média.

Mi vida con Carlos (2009) de German Berger-Hertz, présenté à Rotterdam, reconstruit le puzzle de l’histoire tragique d’une famille, communicant les émotions d’un mélodrame et les tensions d’un thriller.
Le réalisateur dresse le portrait de ses propres parents : le père Carlos, militant politique assassiné en 1973 par un escadron de la mort de l’armée chilienne et la mère, Carmen, avocate réputée engagée dans la défense des droits de l’homme.

El mocito (2011) de Marcela Saïd et Jean de Certeau, présenté à Berlin, parcourt l’itinéraire de Jorgelino Vargas qui, à l’âge de 14 ans, arrive à Santiago depuis sa province natale après le coup d’État.
Recherchant des protections, il devient la mascotte, à qui l’on confie de petits services, d’un groupe de tortionnaires du régime qui gèrent un centre de détention illégal et secret. Le protagoniste raconte sa condition d’exclu conscient de ne pouvoir être réhabilité, même s’il n’a pas été un véritable complice des délits commis par les bourreaux jusqu’alors impunis ou introuvables.
Il accepte aussi de retourner sur les lieux de sa tragique adolescence et de rencontrer certains membres des familles des victimes. Il s’agit d’un document brut et impressionnant sur le croisement entre destin individuel et histoire collective.

Pour finir, il est impossible de ne pas revenir sur le documentaire le plus emblématique des dix dernières années.

Nostalgie de la lumière (Nostalgia de la luz, 2010), du vétéran Patricio Guzmàn, célèbre pour ses documentaires politiques, philosophiques, scientifiques et artistiques.
Il s’agit d’une méditation qui explore la tradition culturelle d’un peuple et de la tragédie qu’il a vécue à partir de l’essence géophysique d’une région. Surtout, l’émotion provient de la force d’inspiration pour affronter avec lucidité des thèmes douloureux liés à la mémoire personnelle de l’auteur qui le replongent dans son enfance.
Le sujet du film est le désert d’Atacama au nord du pays. C’est un lieu unique, à des altitudes de 2000 mètres, totalement aride et riche de sel, déjà occupé par les Indiens à l’ère précolombienne. Guzman conduit un examen audacieux, illustrant la longue tradition d’observations astronomiques menées au Chili depuis la première moitié du siècle dernier, mettant à profit la transparence de l’air et du ciel au-dessus du désert pour étudier des galaxies à des millions d’années lumière, grâce à des télescopes géants.
En même temps, il donne la parole à des femmes (épouses, mères, grand-mères) de desaparecidos, les prisonniers politiques détenus dans célèbre camp de Chacabuco, crée par le régime de Pinochet en plein cœur du désert.
Guzman intervient personnellement dans le commentaire, croise les thèmes, opère des digressions et converse avec les différents interlocuteurs : astronomes, intellectuels, archéologues et femmes âgées à la recherche des ossements de leurs chers défunts. La lenteur du rythme est scandée par une rare tension poétique et une authentique spiritualité laïque (3).

Giovanni Ottone
CineCritica n° 70-71 (avril-septembre 2013)
Traduction de Bernard Nave

1. Cf. Giovanni Ottone, Dictionnaire des nouveaux cinéastes chiliens, de Matias Bize à Esteban Larrain (cf. Jeune Cinéma n°358 mars 2014) et de Ignacio Rodriguez à lui R. Vera (Jeune Cinéma n°361-362 automne 2014). Se procurer les numéros.

2. Nostalgie de la lumière, cf. Jeune Cinéma n°333-334 automne 2010.

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