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Berlin 2009 II
Hors compétition
publié le mercredi 11 février 2015

Berlin, février 2009, 59e édition

Les sections spéciales

par Heike Hurst et Andrée Tournès
Jeune Cinéma 322-323, printemps 2009

*Hors Compétition
*Cinéma allemand
*Forum
*Panorama

À Berlin, la liste des films hors compétition s’allonge chaque année, comme à Cannes. À Berlin, ils sont rassemblés sous le vocable "Sections spéciales", qui comporte notamment le Cinéma allemand, le Forum, le Panorama, ou, "sobrement" : le "hors compétition".

Hors compétition

On savoure The Dust of Time, le dernier Angelopoulos, deuxième partie de son triptyque sur l’histoire du 20e siècle. Le film semble avoir erré dans tous les festivals avant de trouver un accueil hors compétition à Berlin où la première partie avait déjà été programmée.
Ce nouveau volet de la trilogie du maître Angelopoulos, la suite de la vie d’Eleni, fait défiler notre siècle de barbarie, les amours meurtries, les camps subis et fuis et l’issue incertaine pour les personnes exposées à des douleurs inhumaines… Oubliée la gêne qu’on y parle anglais (Piccoli, Ganz, Jacob), envolé l’ennui devant des films étouffés par leurs sujets, c’est l’enthousiasme de voir de vrais plans-séquences d’un véritable cinéaste. C’est de toute beauté.
Piccoli, Irène Jacob, Bruno Ganz forment le trio amoureux, engagé dans les tourments des grands militants. L’enfant de leurs amours, joué par Willem Dafoe, est un metteur en scène pour le moins contrarié dans sa création, bloquée par des mouvements de foule et des révoltes inexpliquées. Il cherche sa fille qui a disparu.
Ainsi toutes les histoires qui convergent dans ce film permettent à Angelopoulos de franchir des années en un instant, de changer de pays et de décennie en quelques plans. Il maîtrise ce genre de choses de main de maître et sait accorder juste assez de vraisemblance aux faits et aux personnes pour que la question de la langue ne se pose plus.
Les réactions de la salle montraient néanmoins que ce genre de films est devenu tellement rare que la majorité des spectateurs ne semble plus capable de décoder un cinéma de la mémoire et de l’histoire européenne.
Il est urgent de rappeler que les grands festivals ont cette mission aussi : pas seulement nous informer sur l’état du monde, mais aussi nous donner l’occasion d’apprécier le cinéma comme art, malgré un public de plus en plus habitué aux productions télévisuelles, qui dispensent une nourriture narrative conventionnelle où tout est expliqué.

The Reader (Der Vorleser) de Stephen Daldry (2008)
Qu’un sujet éminemment allemand comme Le Liseur soit traité par un cinéaste non-allemand n’est pas le problème. En revanche, que les Allemands parlent anglais en est un et il est de taille.
Ainsi Bruno Ganz qui incarne le professeur a droit à un seul mot allemand ! Il amènera ses étudiants au procès d’Auschwitz, qui se tenait à Francfort de 1962 à 1965, qui jugeait 22 gardiens et aucun haut responsable. La femme qu’il avait aimée adolescent fait partie des accusés.Il apprend, consterné, ce qu’elle a fait, et il réalise qu’elle sera chargée de toute la responsabilité au lieu d’admettre qu’elle ne sait ni lire ni écrire, ce qui lui donnerait des circonstances atténuantes.
Comme quoi la honte d’admettre ce qu’elle considère comme inavouable est plus grande que la peur de pourrir à perpétuité dans une prison.
Étrange histoire d’amour sur fond de grande Histoire : il respectera ce qu’elle a choisi de vivre en expiation. Il enregistrera tous les livres qu’il lui avait lus et beaucoup d’autres, en reconnaissance de ce qu’elle lui avait offert auparavant.
Dommage que Ralph Fiennes, comme amoureux adulte, ne convainque pas, et que Kate Winslet soit maquillée en vieille de façon grotesque. Les producteurs du film, Anthony Minghella et Sydney Pollack, sont morts, et Stephen Daldry aura été le troisième homme aux commandes du film. La reconstitution est pleine de poussière, certes dorée, mais seules les scènes d’amour entre Kate Winslet et le jeune David Kross vont rester dans les mémoires.

Cinéma allemand

Les films allemands, toutes sections confondues, de cette 59e édition allaient se charger de traiter à fond les souffrances individuelles et collectives. Dans la compétition, c’était le rôle de Sturm (La Révélation) de Hans Christian Schmid de Alle Anderen de Maren Ade, ou du film collectif Deutschland 09 - 13 kurze Filme zur Lage der Nation.

Dans le même ordre d’idées, mais, hors compétition cette fois, il s’agissait de retrouver un "bon" Allemand, un second Schindler, dans la personne de John Rabe, le juste de Nankin, (1).
Le personnage est méconnu, à réhabiliter certainement, mais fallait-il une telle superproduction pour honorer sa mémoire ?
À la vision du film de Florian Gallenberger, où tous les Japonais sont des brutes épaisses, tous les Chinois des victimes, un seul personnage trouve grâce à nos yeux, même si Ulrich Tukur qui joue John Rabe est crédible : Valérie Duprès, jouée par Anne Consigny, bouleversante en responsable de la Croix-Rouge et instigatrice de cette zone de protection pour les civils de Nanking, présidée par John Rabe.

Parallèlement à cette réhabilitation coûteuse, d’autres productions nous proposaient des femmes célèbres qui n’avaient pas besoin d’être réhabilitées, mais qui gagnaient néanmoins à être connues.
Par exemple Effi Briest, d’après le roman de Fontane, une Madame Bovary prussienne, déjà porté à l’écran par Fassbinder avec Hanna Schygulla.
Le roman est adapté à nouveau et cette version est plus fidèle à la vraie Effi qui inspira l’écrivain. Réalisée par Hermine Huntgeburth, elle ressuscite une héroïne (Julia Jentsch) qui a su divorcer, s’émanciper et échapper à la victimisation généralisée. Mais des conditions de production ont dû influencer le projet initial. L’adaptation trop sage ressemble hélas à un film de télévision.

Même constat pour le film sur Hildegard Knef : Hilde de Kai Wessel.
Vous voyez son visage allongé, son regard de toute beauté, c’est elle qui nous émerveille dans le premier film allemand d’après-guerre, Les assassins sont parmi nous (Die Mörder sind unter uns) de Wolfgang Staudte (1946).
Heike Makatsch qui l’incarne, dans Hilde ne joue pas mal, mais n’arrive pas à nous faire oublier l’original.
Knef - les Américains disaient Kneff - contribue avec ses textes de chant parlé et des extraits de ses nombreux romans à insuffler par moments un semblant de vie et de réflexion à cette triste sosie-fiction d’une icône du cinéma allemand dont le public trop prude ne voulait plus, après une scène de nu dans Die Sünderin de Willie Forst (1951).

The Architect de Ina Weisse était peut-être un des plus beaux films du festival, avec un argument tout simple et un leitmotiv : ne jamais discuter mais simplement s’en aller tout seul.
L’architecte Georges Winter part pour son village natal, dans le Tyrol, pour assister à l’enterrement de sa mère. Il y va avec sa femme et ses deux enfants, une très jeune fille un peu pâlotte et un garçon un peu révolté. La crise couve.
La voiture et les personnages noirs, dans un pays de neige et par temps mauvais d’avalanches, vont devoir affronter un passé confus et refoulé.

Dr Aleman de Tom Schreiber. L’étudiant en médecine Marc Jimenez Tränker a choisi pour son année de stage Cali en Colombie.
À l’hôpital, il s’aperçoit que ses malades sont blessés par balles. Il est heureux dans cette ville, se lie d’amitié avec la tenancière du kiosque qui lui fait connaître les quartiers difficiles et dangereux.
On l’appelle le docteur Aleman. Il joue avec les enfants qui lui ont vendu un peu de cocaïne. Il essaie de rencontrer un criminel du quartier pour lui prendre une interview, il s’en sort mal. C’est seulement à son départ qu’il se sert de son revolver. Un film proche du documentaire, basé sur les lettres d’un ami vivant à Cali et qu’on aimerait revoir.

Forum

Le Forum servit, comme il se doit, un large spectre de films indépendants.

Rachel de Simone Bitton (2008) est un film admirable sur la disparition d’une pacifiste américaine, Rachel Corrie, en 2003. C’était l’époque où Tsahal créait un no man’s land entre le mur de séparation et les maisons palestiniennes, auquel ces jeunes activistes antimilitaristes s’opposaient en interposant leurs corps et leurs mains nues. Rachel est morte étouffée par les masses de sable déversées par un bulldozer qui avançait alors qu’elle était visible de loin avec son anorak orange vif et ses cheveux blonds.
La force des films de Simone Bitton est justement de ne pas relever le scandale de cette mort et d’en faire seulement un acte d’accusation. Elle arrive à poser des questions au lieu de nous donner des explications faciles. Elle ne dévie pas de son axe majeur de travail : interroger la société israélienne sur sa responsabilité dans le lent pourrissement des relations intercommunautaires et l’avancée d’irresponsabilité dont les soldats de Tsahal témoignent, ne voyant que des ‘terroristes’ en puissance au lieu de garder toujours les yeux ouverts pour voir qui se trouve réellement en face d’eux. Elle dit qu’il faut aller là où personne ne veut aller. Elle nous restitue une vie, une jeune fille sacrifiée et la montre vivante et c’est en tant que telle qu’elle continuera à exister en nous.

Panorama

Le Panorama avait son lot de films intéressants.
Le Barbebleu de Catherine Breillat est un chaste exercice ironique sur un serial killer.
La Journée de la jupe de Jean-Paul Lilienfeld, avec Isabelle Adjani, est une sorte d’antidote à Entre les murs .
Le documentaire de Robert Epstein, The Times of Harvey Milk (1984) complétait l’unique passage du film de Gus Van Sant, Milk, la biographique de Harvey Milk, homme politique américain qui milita pour les droits civiques des homosexuels dans les années 1970.
Le Panorama, en effet, défend la cause des gays et couronne avec le Teddy Award le meilleur film gay.

Monika Treut, encore inconnue en France sauf pour My Father Is Coming, proposait Ghosted, un film sur le double, une coproduction germano-taïwanaise.

Un petit film fauché, mais culotté, avec des participants très drôles se taillait un franc succès : Home from Home (Endstation der Sehnsüchte) de Cho Sung-hyung, Coréennne vivant en Allemagne.
Le film décrit le "Dogil Maeul" (village des Allemands), où se trouvent des belles maisons construites par les maris allemands de femmes coréennes qui voulaient retrouver leur pays.
Comme le dit un de ces maris : "Les Coréens sont plus chaleureux, le soleil brille, la mer est là et aux Allemands, il faudra un autre Mondial pour qu’ils deviennent fréquentables !"

Short Cut to Hollywood de Marcus Mittermeier & Jan Henrik Stahlberg est
un des rares films hilarants du Festival.
Les aventures de trois copains allemands, Johannes, Mathias, Christian, qui quittent Berlin en taxi. Ils ont à peu près quarante ans, ils vont chanter et se donnent le nom des "Berliner Brothers". Ils ont pris l’avion pour l’Amérique.
On commence à les découvrir grâce à une chanson, "Le Meilleur Moment de ma vie". On les retrouve en Floride, dans les bras de belles blondes.
Mais leur idée légèrement perverse, c’est que le chef du groupe s’est fait connaître en se coupant une jambe.
Stahlberg a fait déjà très jeune du théâtre à la Volksbuhne. Son premier film Bye Bye Berlusconi, est sorti en 2005.

Heike Hurst et Andrée Tournès
Jeune Cinéma 322-323, printemps 2009

1. Le journal de John Rabe a été traduit en anglais par John E. Woods et publié sous le titre The Good Man of Nanking, Knopf, 1998. (Il existe également un documentaire sur John Rabe pas encore commercialisé).

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