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Audry, Jacqueline (1908-1997)
Une vie, une œuvre
publié le vendredi 20 mars 2015

D’entre les fantômes

À l’occasion de l’hommage organisé par le Festival des Films de Femmes de Créteil 2015

par Lucien Logette
Jeune Cinéma en ligne directe

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"Qui se souvient de Jacqueline Audry ?"

L’interrogation, lancée dans la présentation de l’hommage à la réalisatrice, organisé par le Festival des Films de Femmes de Créteil (20-22 mars 2015), est de pure forme. (1)

Qui, hors les historiens, se souvient des cinéastes des années 40 et 50, Claude Vermorel, Richard Pottier, Jacques Daniel-Norman ou Christian Stengel, qui tous ont pourtant connu des succès populaires ?

Pourquoi Jacqueline Audry échapperait-elle à l’oubli qui recouvre tout ou partie du cinéma français antérieur à la Nouvelle Vague ?

Et d’ailleurs, est-elle vraiment oubliée ?

Certes, Philippe d’Hugues & Claude Beylie, experts en souleveurs de poussière du souvenir, ne l’ont pas incluse dans leur précieux ouvrage Les Oubliés du cinéma français, c’est un signe.
Mais elle a droit à une notice dans le dernier Larousse mondial du cinéma.
Et on trouve quelques-uns de ses films en DVD, certains passent sur les chaînes câblées.
On ne peut donc guère parler d’une mise à la trappe - en tout cas pas plus que pour 70% des cinéastes français de son temps.

En revanche, on peut parler d’une réputation modeste, qui tient essentiellement au fait qu’elle est d’abord cataloguée comme adaptatrice des romans de Colette, ce qui, malgré qu’on en ait, lui procure une coloration péjorative, en la rangeant du côté du cinéma d’inspiration féminine à destination d’un public féminin.

Qu’on ne compte, dans les seize films qu’elle a tournés, que trois titres d’après l’auteur des Claudine, et le fait qu’elle ait adapté également Sartre et Mandiargues, n’y fait rien, elle devra traîner cette casserole vaguement infâmante.
Si Minnelli tourne Gigi, c’est parce que c’est un esthète.
Si Audry a fait de même quelques années plus tôt, c’est par opportunisme commercial.

Une femme réalisatrice dans ces années-là

Jacqueline Audry ne fut pas la seule réalisatrice de ces années-là : il y eut aussi Andrée Feix, Solange Térac, Denise Tual, Nicole Vedrès.

Mais elle fut assurément la plus prolifique, la seule à connaître un succès suffisant pour lui permettre de bâtir une filmographie pertinente, entre 1945 avec Les Malheurs de Sophie et 1969 avec Le Lis de mer.

Un succès véritable : le moins fréquenté de ses films, Huis clos, rassembla 750 000 spectateurs en 1954.
Tous les autres dépassèrent le million - sa version de Gigi plus de trois millions, trois fois plus que celle de Minnelli.

Le fait d’avoir une sœur, Colette Audry, romancière de talent de l’écurie Gallimard, un époux, Pierre Laroche, scénariste également de talent (Carné, Grémillon) qui travailla constamment avec elle, fut évidemment loin d’être un handicap.
Mais ce n’est pas par protectionnisme qu’elle tourna son premier film : elle avait plusieurs années d’assistanat derrière elle, et pas avec n’importe qui - Pabst, Ophuls, Georges Lacombe, Yves Mirande.

Les Malheurs de Sophie, d’après Ségur, la divine comtesse, n’a pas laissé de souvenir impérissable - était-ce une bonne idée d’avoir centré le film sur Sophie adulte, faisant ainsi disparaître toute l’ambiguïté délicieuse du personnage ?
En tout cas, Marguerite Moreno, ronchon et bourrue (mais un cœur d’or) était parfaite dans le rôle de Mademoiselle.

Audry et Colette, une ouverture encore timide.

Jacqueline Audry ne lança pas la mode des adaptations de Colette.
Jacques Manuel l’avait précédée de très peu, la même année 1949, avec Julie de Carneilhan.

Mais le succès de Gigi, avec une Danièle Delorme éblouissante - on peut la préférer à la Leslie Caron du remake minnellien) - allait l’installer durablement.
Six autres titres furent tournés entre 1949 et 1956, dont, par la cinéaste, Minne, l’ingénue libertine (1950) et Mitsou ou Comment l’esprit vient aux filles (1956), qui complètent le tryptique colettien, tous deux avec la même actrice dans le rôle-titre. (1)

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Audry manifestait là une adéquation avec l’univers féminin de la Belle-Époque, pas seulement sur le plan décoratif, mais sur celui de la recréation des sentiments : l’idée de la femme libre des années folles reprenait de la vigueur, après le nouvel intermède guerrier. Et quoique les situations soient datées, l’ouverture était dans l’air du temps (merci Beauvoir et Le Deuxième Sexe), même s’il fallut attendre encore le début de la décennie suivante pour que tombent quelques barrières.

Une ouverture encore timide, donc.
Les relations d’admiration amoureuse d’Olivia pour sa professeur Edwige Feuillère dans Olivia (1950) se devaient de rester allusives.
La gitane dévoreuse, Tilda Thamar, dans La Caraque blonde, (1953) finira par épouser bourgeoisement son ingénieur.
Et Andrée Debar, prête à toutes les expériences, dans La Garçonne, (1957), d’après le vieux roman "scandaleux" de Victor Margueritte, trouvera le vrai bonheur dans les bras de Fernand Gravey.
La morale est, à chaque fois, sauve.
Il n’empêche que l’on a côtoyé des abîmes, et qu’il en restera bien quelque chose.

Huis clos et ensuite

Au milieu de ces portraits de femmes peu conformistes, se glisse Huis clos (1954), coup de chapeau à Jean-Paul Sartre, ami de la famille - Colette, la sœur de Jacqueline, était une collaboratrice des Temps modernes, la revue de JPS.

On a souvent fait la grimace devant l’adaptation de la pièce, son statisme, sa théâtralité. Certes, mais l’argument voulait ça, et le tandem Laroche-Audry s’en est fort bien tiré (en tout cas, mieux que Delannoy dans Les jeux sont faits).
Il s’agit d’un des derniers vrais rôles d’Arletty, Nicole Courcel et Danièle Delorme sont très justes - et même Frank Villard est bon. Le film, sauf erreur, est devenu rare et c’est dommage.

Faute de connaître C’est la faute d’Adam (1957), on se gardera d’en répéter le peu de bien qui en fut dit à l’époque - tout autant que de L’École des cocottes (1957), dont la version 1934 de Pierre Colombier avait déjà épuisé le peu de sel du vaudeville originel.

On serait curieux de revoir Le Secret du chevalier d’Éon (1959), de nouveau avec Andrée Debar, dont l’ambiguïté avait étonné notre adolescence rêveuse.

Quant au reste, après le très oubliable Les Petits Matins, sorti en pleine Nouvelle Vague (1962), road-movie à la française animé par Agathe Aems, dont ce fut l’unique apparition sur un écran, et Fruits amers, jamais vu, mais qui eut droit à un article bienveillant dans Jeune Cinéma (n° 20, février 1967), on n’en dira rien.

Mais on regrette que sa dernière œuvre, Le Lis de mer (1969), soit demeurée inédite, pour des raisons inexpliquées (le film n’est même pas répertorié par IMDB).
Le roman est un des plus beaux d’André Pieyre de Mandiargues, le film avait pour interprète Christine Caron, la Laure Manaudou de l’époque.
Il pouvait être un ultime portrait qui serait venu fermer la guirlande d’héroïnes entamée vingt-cinq ans plus tôt : de Sophie à Vanina, la boucle aurait été bouclée.

Lucien Logette
Jeune Cinéma en ligne directe (mars 2015)

1. Créteil 2015, ce week-end (20, 21 et 22 mars 2015), le FIFF lui rend un hommage.
Pour cet hommage, quatre films sont programmés :
* Les Malheurs de Sophie (1946)
* Gigi (1949). Jeune Cinéma a parlé de Gigi (1949) et de Fruits amers (1967).
* Mitsou (1956)
* Le Secret du chevalier d’Éon (1959)

2. Deux ouvrages d’Alain Virmaux, à presque quarante ans d’intervalle, ont fait un tour définitif du sujet : Colette au cinéma, avec son épouse Odette Virmaux (Flammarion, 1975) et Colette et le cinéma, avec Alain Brunet (Fayard, 2004).
On ne peut trouver meilleurs guides pour y glaner tout ce qui concerne le travail d’adaptation d’Audry (et Pierre Laroche).

BONUS : On pourra compléter avec Olivia (Pit of Loneliness) (1951), avec Edwige Feuillère, Simone Simon, Danièle Delorme et Philippe Noiret en silhouette, d’après le roman de Dorothy Bussy.
Le film est ligne sur Internet, en 9 parties, version originale, sous-titres anglais.

Part 1 ; Part 2 ; Part 3 ; Part 4 ; Part 5 ; Part 6 ; Part 7 ; Part 8 ; Part 9.

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