home > Livres & revues > Livres > Tulard, Jean (livre)
Tulard, Jean (livre)
Dictionnaire amoureux du cinéma (2009)
publié le lundi 5 avril 2010

par Alain Virmaux
Jeune Cinéma n°329-330, printemps 2010

Jean Tulard, Dictionnaire amoureux du cinéma, Plon, 2009.

JPEG - 29.7 ko

 

Floraison actuelle de "dictionnaires amoureux" de ceci ou de cela (les chats, Venise…). C’est une mode éditoriale à rapprocher des séries "raconté à ma fille" (ou "à mon fils"), et même de la féconde filière "pour les nuls". Dans tous les cas, il s’agit de remotiver un vaste lectorat juvénile, très porté à fuir manuels et dictionnaires, présumés arides, pour s’adonner à d’autres jeux. Comment remotiver ce public rebelle et volatile ? En personnalisant les livres à outrance, voire en affichant avec éclat la subjectivité de l’auteur, ses goûts et dégoûts personnels.

Cette subjectivité - là-dessus nul n’est dupe - était déjà largement présente chez les historiens comme chez les auteurs de dictionnaires, aussi bien chez Sadoul ou Lourcelles que, plus près de nous, dans le Guide du Cinéma dirigé par Pierre Murat pour Télérama. La neutralité absolue n’existe guère, et encore, que chez les auteurs de catalogues : on pense évidemment à Raymond Chirat ou au projet en cours d’Armel De Lorme (sur quoi Jeune Cinéma reviendra). Mais les concepteurs de dictionnaires, eux, n’en faisaient qu’à leur tête et cachaient à peine leur jeu, et Jean Tulard encore moins que les autres.

Dans les multiples dictionnaires et autres guides de films qu’il a, depuis un quart de siècle, publiés et réédités pour la collection Bouquins des éditions Robert Laffont, il ne faisait pas mystère de ses préférences ou antipathies.

Un exemple ? Dans son dictionnaire des acteurs (1ère éd. 1984), il malmenait assez rudement Gérard Philipe, "si surfait" écrivait-il, et bien inférieur (selon lui) à un Bernard Giraudeau. Le lecteur de son actuel Dictionnaire amoureux du cinéma ne sera pas donc pas surpris de n’y pas trouver d’entrée Gérard Philipe.

À défaut, il trouvera Adjani, Bardot, Belmondo, Brialy, Delon, Deneuve, Sanders, Alida Valli. Assez peu de grandes actrices américaines (sauf tout de même Marilyn, Cyd Charisse, Garbo, mais pour juger sa beauté "démodée").
Mais aucune entrée pour Louise Brooks, Gene Tierney, Margaret Sullavan, Carole Lombard…
Plus surprenant (il ne peut s’agir d’oublis) : absolument rien sur Pagnol, Prévert, Raimu, Rossellini, Vigo, rien non plus sur les frères Coen, mais deux pleines pages sur Émile Couzinet.
Ne pas sursauter : les choix de Jean Tulard ont leur cohérence. Il a notamment gardé une prédilection pour les bons gros films grand public de son enfance albigeoise, en pleines années noires. On le soupçonne même d’avoir en chantier un gigantesque dictionnaires des "nanars" (1).

Plusieurs autres articles dévoilent ses réserves et rejets, au mépris de toute prudence. Ainsi piétine-t-il allégrement le documentaire - "le docu empoisonna mon enfance cinéphilique" -, en n’hésitant pas à condamner sans faiblir les films de Georges Rouquier.
L’article Robert Dhéry lui permet de dire sans fard qu’il le préfère nettement à Jacques Tati ou Pierre Etaix.
Quant à Jean Renoir, il l’aborde en paraphrasant le mot de Gide sur Hugo : "Le plus grand cinéaste français ? Jean Renoir, hélas !".
À diverses reprises, il laisse clairement entendre qu’il n’a guère apprécié la Nouvelle Vague. Lâchant à son sujet un parallèle éclairant : "De même que la nouvelle histoire - autre invention de Françoise Giroud - après les avoir pourfendues, multiplia les biographies d’hommes illustres".
Nul n’ignore que Jean Tulard est, par ailleurs, un spécialiste émérite de l’ère napoléonienne.

En tant qu’historien, justement, il fut quelquefois appelé comme conseiller historique sur les tournages, en particulier pour le téléfilm d’Abel Gance Valmy (1967). Il fit en outre partie du Conseil d’administration de la Cinémathèque française, dont il déplore discrètement l’actuelle "nationalisation rampante". Bref, il ne craint pas d’introduire dans ce dictionnaire tels épisodes de sa vie personnelle et professionnelle. Son parti étant celui de la franchise à tous crins, il ne montre aucune gêne à vanter bien haut des films quelconques - Le Joli Cœur (1984) de Francis Perrin - tout en jubilant visiblement à piétiner ou à minorer quelques valeurs consacrées. Tel Alain Resnais : "Un grand cinéaste, oui, mais auquel il manque Mandrake et Harry Dickson dans sa filmographie". Détail : le réalisateur de Muriel (film qui est égratigné au passage) est rajeuni d’une bonne dizaine d’années, et ce n’est qu’une bévue parmi d’autres (2), qui déparent un peu l’ensemble.

Mais on pardonnera beaucoup à Jean Tulard pour sa franchise ingénue et - accessoirement - pour avoir célébré le souvenir, déjà bien estompé, des esquimaux Gervais (art. "Chocolats glacés") et de la charmante Geneviève Cluny (art. "Publicité") (3).

Alain Virmaux
Jeune Cinéma n°329-330, printemps 2010

1. Il existe déjà une Encyclopédie du cinéma ringard de François Kahn, éd. Grancher 2004.

2. Bref relévé de quelques erreurs qu’une réédition devrait impérativement faire disparaître : p. 117 (art. "Chaplin") : André Suarès avait flétri "le cœur ignoble de Charlot" (et non "le cœur immonde") ; p. 367 (art. "Jouvet", à propos de Carnet de bal) : la citation de Verlaine est erronée : "Deux ombres ont tout à l’heure passé" (et non "deux formes") ; p. 553, date de naissance de Resnais : 1922 (et non 1933) ; p. 590 (art. "Seconds rôles") : lire Léonce Corne (et non "Laurence") ; p. 613 (art. Sternberg) : lire "Ich bin von Kopf bis Fuss auf Liebe eingestellt" (et non "eingestelle"). On pourrait en avoir oublié.

3. Décidément irrassasiable (il présente régulièrement des films, non sans humour, sur la chaîne du câble Histoire), Jean Tulard préface en outre l’Agenda 2010 du cinéma français, publié par les éditions Histoire et Mémoire sous la direction de Philippe d’Hugues. Agenda qui n’est pas à confondre avec le très dense Almanach du Cinéma donné en 1992 par le même Philippe d’Hugues (Encyclopaedia Universalis, 2 vol. sous coffret), et dont il fut ici rendu compte en son temps (Jeune Cinéma n°223, juillet-août 1993). Cet Agenda-ci propose, selon les mois, une douzaine d’études soignées sur des sujets connus (le cinéma de l’Occupation, la Nouvelle Vague, les films d’aventure…), mais surtout une cinquantaine de portraits d’acteurs, dont certains sont d’une belle venue (Jean Tissier, Carette, Jean-Pierre Marielle).
L’un d’eux, le plus frappant peut-être, est consacré à "la petite Bijou". Pourquoi avoir fait un sort à cette fillette, qui n’apparut à l’écran que deux fois, en 1943 (Le Loup des Malveneur, Le Bal des passants) ? Parce que Patrick Modiano avait donné son nom à un roman, La Petite Bijou (Gallimard 2001, Folio 2002). Roman attachant, très "modianesque", dont l’auteur avertissait que tous les personnages étaient "imaginaires", et aucunement assimilables à des personnes réelles. Ce qui n’était pas tout à fait véridique. L’héroïne, une jeune femme, racontait incidemment avoir, pendant son enfance, au temps où on l’appelait la petite Bijou, tourné dans un film aux côtés de sa propre mère, Marie Olinska. Précisément ce qui s’était passé pour Le Loup des Malveneur.

Jean Tulard, Dictionnaire amoureux du cinéma, dessins d’Alain Bouldouyre, Plon, 2009, 721 p.

Revue Jeune Cinéma - Contacts