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Vierge sous serment II (2015) (rebond)
de Laura Bispuri
publié le mercredi 30 septembre 2015

par Sol O’Brien
Jeune Cinéma en ligne directe

Sélection en compétition du festival de Berlin 2015

Sortie le mercredi 30 septembre 2015

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Lire d’abord Vierge sous serment I (critique)


Constat de ce mercredi de sortie de films : le film de Laura Bispuri a été évacué vite fait par la critique française dominante.

Évidemment, un film italien ("c’était mieux avant"), un premier film, fait par une femme, sur une femme et des problèmes de femmes, dans un coin perdu du monde, et - horrible détail - qui aborde la complexe et discutée question du genre, ça ne fait pas un strapontin dans l’esprit de ces messieurs-dames.
Et le film a toutes les chances de ne guère durer en salle.

On peut aussi penser que tous ces éléments sont les meilleures raisons qui soient pour aller voir de plus près : un film qui cumule toutes ces tares ne peut pas être tout à fait mauvais.

D’abord voir le film.

Puis lire l’article de René Neufville, Jeune Cinéma.

Ensuite réfléchir.

La forme du récit adopté par Laura Bispuri n’est pas facile, il faut un peu de patience pour bien comprendre les enjeux. Et en même temps, dès la première image de Alba Rohrwacher, une sorte de malaise s’installe qui alerte.
Quand il y a malaise, il y a - il devrait toujours y avoir - exploration à mener.
Qu’est-ce donc qui, dans l’apparence neutre de la jeune personne, dérange ? Il y a bien longtemps maintenant que ni les vêtements ni la longueur des cheveux ne définissent l’identité sexuelle d’une personne.

Et c’est là la première et magnifique réussite du regard de Laura et du corps de Alba : avoir trouvé une image juste de la zone de transition d’une âme et d’un corps a priori inséparables.

La deuxième réussite, c’est cette visite quasi anthropologique de la tradition dans cette niche de la montagne albanaise, demeurée intacte et protégée des lieux communs occidentaux et urbains.
Dans la Ville (comme on parlait de Rome), où les idées ont l’air larges, il n’y a pas pourtant d’autre place que la marge pour les différences. Normal : la ville, sous des apparences trompeuses de liberté heureuse, est le lieu de toutes les "perditions".

Les sociétés traditionnelles connaissent les "passages" d’une vie humaine. Et elles ont des rites pour ça. Les adolescents, par exemple, affrontent le rite des fourmis rouges, mais ensuite, ils sont déclarés hommes. La crise dure moins longtemps que l’errance des jeunes occidentaux paumés. Le rite encadre la crise.

Elles connaissent aussi les "déviants". Et elles ont des places et des noms pour eux.

Là haut, en Abanie, il y a une jeune fille qui refuse les diktats insidieux de la place des femmes, toujours derrière et après les hommes. La jeune fille aime se promener seule, elle aime les armes à feu, elle résiste à la soumission, et ça se voit. Les mâles ne supportent pas l’échec de leur éducation.

On se dit : Ils sont pas comme nous, ces gens, d’ailleurs y a qu’à voir leurs rites funéraires. On se dit : C’est des sauvages !

Pourtant, la jeune déviante, ils ne la violent pas, ni ne la punissent, ni ne la lynchent.
Très "civilisés" finalement, ils prennent acte de la "nature" de la jeune personne : puisque ce n’est pas une vraie fille et que ce n’est pas non plus un garçon, la jeune personne va être installée dans un no-man’s land identifié et respecté : le Kanun. On lui coupe les cheveux, et la cérémonie l’oblige à prêter serment : pas de sexe à jamais.
En effet, pour une personne qui n’est ni un homme ni une femme, dans des mondes mentaux où les corps physiques se superposent exactement aux corps sociaux, toute affaire sexuelle, incompréhensible, devient facteur de désordre métaphysique.
Après tout, la relégation n’est guère différente, toutes choses égales d’ailleurs, que celles des filles que le catholicisme cloîtrait, malgré elles, dans un "vœu de chasteté" devenu tabou.

Qu’on ne nous fasse pas dire ce qu’on ne dit pas : tout encadrement est un enfermement, et, selon nos valeurs de liberté, il faut s’en libérer.
Laura Bispuri ne dit pas autre chose, qui va décrire les étapes de la "resituation" de Hana-Mark, comme femme, dans la ville. Pourtant, elle ne sera jamais comme ses "sœurs", pomponnées comme Barbie et chasseuses de mecs, qui voudraient représenter la normalité naturelle et qui sont, si souvent, aberrantes.
Après ces épreuves, Alba-Hana-Mark sera une vraie personne, à l’avant-garde des droits humains. (1)

Car peut-être vaut-il mieux être passé par quelques cases mêmes fermées, plutôt que d’errer sans repère, comme en Occident.

Pour conclure ces notes éparses, on brûle d’évoquer les infinies nuances du "transgenre".

On pense bien sûr à Herculine Babin, celle de Foucault (1978) et celle du Mystère Alexina de René Féret (1984).

On pense à la petite Alex dans XXY de Lucia Puenzo (2007).

On pense à Michel des Nuits d’été de Mario Fanfani (2014).

La Hana-Mark de Laura Bispuri apporte un fait nouveau à cet édifice qui, peu à peu, se construit autour de faits, encore aujourd’hui, le plus soigneusement possible, refoulés dans les placards de l’inconscient collectif, y compris par les plus modernes.

On se dit que le "transgenre" n’a peut-être, tous comptes faits, aucune raison d’être associé au mouvement LGBT. Comme les féministes avaient scissionné des homosexuels au sein du FHAR au début des années 1970, il pourrait s’en séparer.

Qu’il soit social, physique ou mental, il pourrait, au contraire, à lui tout seul, constituer une avant-garde de civilisation, dépassant l’achaïque bipolarité liée à la procréation.

Car, contrairement à ce qui est affirmé ici ou là, pour des raisons stratégiques et militantes, ou par simple connerie, les pratiques sexuelles, quelles qu’elles soient, ne constituent, en aucune manière, une identité.

Sol O’ Brien
Jeune Cinéma en ligne directe

1. À propos connaissez-vous les Principes de Jogjakarta ?

Vergine giurata (Vierge sous serment). Réal : Laura Bispuri ; sc : LB, Francesca Manieri ; ph : Vladan Radovic ; mont : Carlotta Cristiani. Int : Alba Rohrwacher, Lars Eidinger, Flonja Kodheli, Emily Ferratello, Luan Jaha (Italie-Albanie, 2015, 87 mn).



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