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Pour Électre (1974)
de Miklos Jancso
publié le jeudi 29 octobre 2015

par René Prédal
Jeune Cinéma n° 90, novembre 1975

Sélection officielle du festival de Cannes 1975

Cf. aussi l’entretien de Miklos Jancso avec René Prédal à propos de Pour Électre

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Fidèle à un style, qui semble ici atteindre son point ultime, Jancso fait de Pour Électre (1) un "spectacle", qui s’ouvre sur une série de rites, aux valeurs essentiellement formelles, mais dont l’accumulation finit par forcer le signification.

Des sabres, des fouets et des mouvements de chevaux évoquent l’oppression qui s’exerce sur des colombes ou sur des corps dénudés, tandis que la colline, constellée de cierges allumés, se dresse comme un somptueux reposoir du souvenir et que la parodie de noces s’achève en parade de cirque, le tyran capturé au filet comme dans l’arène romaine, s’agrippant ridiculement aux parois d’une grosse boule qui sombre dans la foule en liesse.

Mais l’abstraction de ces formes rythmées par le chant et les musiques, qui, tour à tour populaires ou classiques (Bartok), transforment soudainement les ballets en danses folkloriques, et toute cette utilisation théâtrale d’un espace ouvert s’appuient cette fois sur une matière scénique (la pièce de Laszlo Gyurko) (2). Ce qui donne au film son point d’ancrage dans une tradition historique et mythique que Jancso fait remonter de l’Antiquité jusqu’à nos jours.

Drame à quelques personnages accompagnés par les chœurs populaires chantant et dansant, Pour Électre commence sous les Grecs et finit en hélicoptère, le passage étant ponctué d’une série de signes qui rapprochent peu à peu les protagonistes de l’époque actuelle : les aubes blanches laissent la place aux costumes du 16e siècle, les pistolets remplacent les sabres, une guitare apparaît…
Dès lors ce voyage à travers le temps affirme la pérennité des questions fondamentales soulevées par Jancso, et qui ont, de fait, valeur universelle.

Pour Électre parle en effet autant à l’esprit qu’aux yeux du spectateur montrant la dictature en action, recherchant la justice, évoquant la possible résistance à oppression et s’interrogeant sur la liberté, cette liberté qu’Égisthe supprime parce qu’Agamemnon l’imposait à son peuple, qui, d’après le tyran, "ne savait qu’en faire".

La "Fête de la vérité" qui occupe les trois quarts du film est pour Électre celle de la mémoire (le passé), pour son frère Oreste celle de la vengeance (le présent).
Mais Jancso en fait surtout celle de l’espoir (le futur).

Rompant délibérément le jeu ambigu de ses œuvres précédentes, l’auteur parle en effet clairement dans la dernière partie de révolution et de libération, faisant dire à Électre, à travers la parabole de l’Oiseau de feu (l’hélicoptère rouge), son espoir dans l’existence possible d’un pouvoir juste et humain.

Le personnage d’Électre est d’ailleurs privilégié par l’auteur : elle investit progressivement le film, et, à la fin, ce sont ses propres paroles qui, en voix off, portent les images.

C’est que l’Électre de Jancso n’est plus la sèche incarnation de la vengeance qu’une longue tradition théâtrale avait accréditée. Une fois Égisthe mort, elle ne songe plus à la revanche et veut, bien au contraire, consolider cette dignité retrouvée et cette liberté conquise par la disparition du tyran.

C’est là que le film atteint sa plus grande originalité.

En effet, qu’il s’agisse du justicier de western, du Christ en Palestine, ou du résistant au fascisme, le héros s’en va toujours, une fois sa mission accomplie.

De fait, Électre et Oreste montent eux aussi dans l’hélicoptère qui s’élève un temps au dessus de l’Histoire comme un dieu reprenant sa place dans les cieux.
Mais après quelques secondes l’Oiseau rouge revient et se pose à nouveau sur la Terre. Les dieux libérateurs ne se contentent pas de supprimer la tyrannie. Prête à assumer ce pouvoir qui constitue depuis dix ans le thème privilégié de Jancso, ils vont essayer d’organiser la société juste qu’ils appelaient de leurs vœux. L’espoir s’incarne à présent en êtres de chair qui marchent dans la lumière du soleil alors que les premières images de la dictature d’Égisthe étaient celles d’un brouillard épais et lourd.

Pourtant le rêve n’est pas tout à fait dissipé. Si le peuple n’aime pas mourir, il n’aime pas non plus que les justes meurent.
Jancso montre Électre et Oreste pointant leur arme l’un contre l’autre. Mais s’ils meurent, c’est pour ressusciter aussitôt comme l’Oiseau de feu dont Électre raconte l’histoire et qui expire le soir pour renaître, plus beau, chaque matin. La lutte ne peut en effet jamais s’achever, chaque objectif atteint dévoilant aussitôt un autre but qu’il faut s’efforcer de conquérir à nouveau.

Ainsi Pour Électre de Jancso propose la lecture actuelle d’un texte ancien.
C’est assez dire que le film est tout le contraire d’un exercice de style.

René Prédal
Jeune Cinéma n° 90, novembre 1975

1. Le titre original du film est Électre, mon amour.
2. László Gyurkó, Szerelmem, Elektra (1968).

Pour Électre (Szerelmem, Elektra). Réal : Miklos Jancso ; sc : Gyula Hernádi & László Gyurkó ; mu : Tamás Cseh ; ph : János Kende ; mont : Zoltán Farkas. Int : Mari Törőcsik, György Cserhalmi, József Madaras (Hongrie, 1974, 70 mn).

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