Dogma 95, naissance
Vœu de chasteté
publié le mercredi 14 octobre 2020

Un manifeste, "Vœu de chasteté", dix règles et quatre films

par René Prédal
Jeune Cinéma n°259, janvier 2000

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Si les cinéphiles découvrent Dogma 95 au Festival de Cannes 1998 avec la projection des Idiots et de Festen, la préhistoire de ce manifeste remonte à 14 ans auparavant.

C’est en effet en 1984 que le cinéaste danois Lars von Trier, qui vient juste de terminer son premier long métrage Element of Crime, publie un texte titré "Premier manifeste", diatribe assez foutraque contre "les vieux messieurs du cinéma", dont voici par exemple quelques lignes pour donner le ton : "Nous voulons voir des "amantes-films" débordantes de vie : injustes, bêtes, têtues, extatiques, odieuses, merveilleuses et non apprivoisées et asexuées par un rouspéteur moralisateur, le cinéaste, un puritain hideux qui cultive les vertus abétissantes de la joliesse." (1)

De fait, Epidemic, second long métrage de Lars von Trier, en 1987, marque une nette rupture avec l’esthétisme très composé de Element of Crime  : bien que la photographie soit signée Henning Bendsten, opérateur de Gertrud de Carl Dreyer, la caméra est à l’épaule et l’image granuleuse, brute, dépouillée, contraste avec une narration et une atmosphère aussi maîtrisée que dans Element of Crime. De toute façon, après cet essai où les partis pris de la prise de vues sont contraires à ceux régissant la réalisation, Lars von Trier retourne au formalisme expressionniste avec Europa (1991) au cinéma et The Kingdom (L’Hôpital et ses fantômes, 1994) à la télévision.

C’est alors qu’il fonde à Copenhague, en 1995, le groupe Dogma avec trois autres cinéastes dont deux - lui-même et Thomas Vinterberg - rédigent le manifeste intitulé "Vœu de chasteté" (2).
Il en applique aussitôt l’esprit - sinon la lettre - dans le tournage de Breaking the Waves (1996) dont la critique souligne la caméra virevoltante traquant les protagonistes comme le feront, trois ans plus tard, les frères Dardenne pour Rosetta.
Pourtant ce n’est qu’avec Les Idiots que le générique indique la conformité du film aux règles de Dogma 95.

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De fait, le refus de l’esthétique y est plus radical et Breaking the Waves apparaît curieusement à la fois comme l’œuvre la plus magistrale à ce jour de son auteur, et une sorte de partielle mise à l’épreuve de conceptions propres à déstabiliser un certain classicisme cinématographique. Le film tire la plus grande part de sa puissance de ce jeu de forces antagonistes bien à l’image de la conflagration tellurique que déclenche l’amour fou de Bess pour son époux terrassé. Le désir de changer le cinéma vient donc de loin chez Lars von Trier, Epidemic et Breaking the Waves marquant deux tournants décisifs avant de donner au manifeste une diffusion vraiment large et de rassembler sous cette charte d’autres films et d’autres réalisateurs.

Dogma 95 règlemente la revendication d’une esthétique minimaliste assumant le paradoxe de la liberté par la contrainte. Certains vœux n’auraient pas déplu au Truffaut de 1954 ("Une certaine tendance du cinéma français") : les nouveaux cinéastes danois rejettent en effet les conventions et la lourdeur technique de leur cinéma national conduisant à une catégorie univoque de films académiques. On croirait lire le réquisitoire contre la "qualité française".

Mais curieusement, Dogma 95 ne prône pas la liberté totale et impose au contraire une série de règles et de limites traduisant une méfiance évidente pour les recherches de langage, le travail sur la forme et surtout les effets artistiques et auteuristes : pas de nom d’auteur, rejet de tout style, personnalisation et subjectivité afin de revenir aux moyens les plus basiques d’un dispositif simple pour saisir le réel sans artifice, ces renoncements aux complexités de l’esthétique cinématographique comme à tout procédé expressif tendant à déterminer un espace de travail hésitant entre jeu et expérimentation.

Les Idiots et Festen en 1998

 

L’intérêt de cette initiative est qu’elle s’est immédiatement matérialisée par deux longs métrages remarqués au Festival de Cannes 1998.

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Si Idioterne (Les Idiots) de Lars von Trier a intrigué sans convaincre, Festen (Fête de famille) de Thomas Vinterberg a reçu le Prix spécial du jury, c’est-à-dire la récompense la plus auteuriste du palmarès, toujours attribuée à un regard extrêmement personnel et à la naissance d’un univers thématique très fort incarné par un style nouveau.

Thomas Vinterberg assume brillamment la contradiction quand il justifie l’absence du réalisateur au générique du film en avouant : "C’est plutôt symbolique. Les gens savent bien qui a fait le film, mais nous essayons de nous écarter du produit et d’être aussi peu auteurs que possible. Et c’est drôle, car le résultat fait très film d’auteur. […] C’est devenu un film très personnel, ne se fondant pourtant pas sur du vécu personnel. Notre intention était, comme il est écrit, de rechercher la vérité et de l’observer de l’extérieur. Pour cela, il était donc naturel de ne pas nous mentionner au générique. Je sais que beaucoup de personnes y verront une forme de coquetterie. Ils auront peut-être raison." (2)
Cette réussite s’explique par une adéquation parfaite entre les règles formelles de Dogma et les sujets des Idiots et de Festen choisis en fonction de ces contraintes.

Lars von Trier s’attache aux agissements pervers d’un groupe de contestataires de la mentalité danoise qui jouent aux débiles profonds pour faire scandale et forcer chacun à tester ses limites de tolérance à l’anormalité.
Thomas Vinterberg décrit une fête de famille dans la grande bourgeoisie où la part maudite étouffée depuis des années éclate au grand jour.

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L’idée de provocation qui avait été à la base de Dogma se retrouve ainsi motrice de la narration.
Le rituel de l’anniversaire (Festen) ou celui du grand restaurant (Les Idiots) vole donc en éclats sous la force d’une caméra tenue à la main, des cadrages approximatifs, d’une lumière exécrable et des excès de toutes sortes des acteurs ; le spectateur est attaqué autant dans ses convictions sociales que dans son confort cinéphilique, et si les auteurs se cachent, ils n’en sont pas moins les organisateurs de ce beau jeu de massacre. Certes, la caméra n’impose plus son cadre par rapport auquel les acteurs se placent dans les films mis en scène de manière traditionnelle, mais cette négation théorique de l’auteurisme aboutit en fait à libérer l’imagination créatrice et produit, au moins dans le cas de Festen, un authentique… classique moderne.

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L’essai des deux cinéastes rappelle bien des expériences de nihilisme esthétique dans les arts plastiques au tournant de 1960 : Nouveaux réalistes, Support Surface, École de Nice ont eux aussi nié l’art pour se retrouver bientôt dans les plus grands musées avec des cotes supérieures à celles des artistes dont ils ont pris tout simplement la suite dans l’histoire de l’art. S’il ne s’agit ni de révolution ni de rupture sans retour, même pas d’un refus total de la dimension esthétique, Dogma 95 marque en tout cas sa place en contrepoint de la dérive narcissique d’un certain cinéma d’auteur des années quatre-vingt-dix en Europe.

Surtout, Dogma témoigne de la recherche d’un constant renouvellement chez des réalisateurs préoccupés de ne pas se laisser enfermer dans un type de cinéma installé. Pour eux, le cinéma doit rester une aventure ouverte aux aléas esthétiques et aux rencontres artistiques, même si ce texte polémique et provocateur n’est pas fait pour être pris au pied de la lettre mais pour inciter chacun à faire bouger les choses à sa manière.

Mifune et Lovers en 1999

 

Aussi pouvait-on attendre avec un vif intérêt les films à venir de Lars von Trier et de Thomas Vinterberg. Malheureusement, les Dogma 3 - Mifune de Soren Kragh-Jacobsen - et Dogma 5 - Lovers de Jean-Marc Barr, sortis presque simultanément à l’automne 1999 sont loins d’être à la hauteur.

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Inégal, trop ouvertement inspiré des deux premiers films (un idiot comme chez von Trier et un secret de famille comme chez Vinterberg), Mifune est en fait davantage Dogma par sa thématique que par sa forme : pas de caméra parkinsonienne en effet, mais le côté sombre de la société danoise, celle du désordre, des fêlés du rêve scandinave, des fractures, des excès derrière la dignité du moralisme protestant, ici plus précisément de la pauvreté, du sordide et de la saleté d’une campagne comme surgie d’un autre siècle. Mais sans doute par peur de délivrer un message, le cinéaste coupe brusquement au plus vif de la noirceur pour terminer sur la pirouette d’un happy end tout à fait improbable. Mifune montre néanmoins que Dogma a surtout secoué le cinéma pour le rendre apte à bousculer le bien-être à la fois intellectuel et esthétique du public. Bien sûr, le n’importe quoi n’importe comment n’est pas loin, pourvu que ça choque, que ça cogne, que ça soit anti-bourgeois, jeune, spontané, de mauvais goût et de mauvaise compagnie.

En tout cas, c’est évidemment mieux que Lovers qui ne saurait revendiquer son appartenance à Dogma que par son aspect horriblement mal fichu : bluette bétasse, personnages d’un vide vertigineux, ignorance crasse du langage cinématographique brident l’émotion. Pas un mot ni une situation ne sonnent juste, l’ennui est pesant, la construction assurée par des bouts de ficelles.

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Sympathique acteur du Grand Bleu de Luc Besson (2988), du Brasier de Éric Barbier (1991), et de Europa de Lars von Trier (1991), dont il est séduit par le goût de la liberté et de la révolte, Jean-Marc Barr trouve dans le "vœu de chasteté" les raisons de tourner très vite, dans l’enthousiasme, avec une toute petite équipe et une minuscule caméra vidéo numérique qu’il tient lui-même bien que le commandement n°9 exige le 35 mm. Mais Lars von Trier avait déjà enfreint sa propre loi, en réalisant Les Idiots en vidéo.
Du coup, Lovers a coûté 4 millions de francs, soit trois ou quatre fois moins qu’un film d’auteur français moyen. Comme une astuce de scénario permet en outre de tourner en anglais, le succès financier de ce "film de jeunes" très bas de gamme est assuré au nom de l’exception culturelle européenne, mais c’est finalement un coup bas porté aux valeurs que Jean-Marc Barr prétend défendre.

De toute manière, derrière ces principes et images de marque, Les Idiots est inquiétant, Festen dramatique, Mifune divertissant et Lovers totalement insignifiant : les quatre cinéastes ne sont pas de même trempe ni les films de même intensité.
Dès lors, leur prétendu rejet de l’art, de l’auteurisme et du savoir-faire n’a pas du tout le même sens.

René Prédal
Jeune Cinéma n°259, janvier 2000

1. Selon Cécile Peyro Saint Paul, "Breaking the Waves et Les Idiots de Lars von Trier, les confessions d’un formaliste repenti" (mémoire de maîtrise, Caen, octobre 1999).
Note de juillet 2017  : Sur le site offficiel de Dogma95, le dernier film est recensé ainsi : "Dogme #332 : Dogme 295 (ENGLAND) Directed by Jessica Penfold", qui est inconnue au bataillon des cinéastes, du moins de IMDB.

2. Les dix commandements du Vœu de chasteté :
* Il faut tourner dans le décor. Accessoires et autres objets ne doivent pas être apportés de l’extérieur. Si un accessoire particulier est nécessaire à l’histoire, il faut trouver un décor où l’accessoire peut être trouvé sur place.
* Le son ne doit pas être produit indépendamment de l’image, et inversement (la musique ne peut être utilisée que si elle est produite sur le lieu de tournage).
* Caméra au poing : mouvements et immobilité doivent être obtenus à la main. L’action n’a pas lieu en fonction de la caméra. Le tournage a lieu où se déroule l’action.
* Un film doit être en couleurs. Tout éclairage spécial est proscrit. S’il n’y a pas assez de lumière pour la scène, cette dernière doit être coupée, ou doit pouvoir être tournée avec un seul projecteur, celui de la caméra.
* Les traitements optiques et tous filtres sont interdits.
* Le film ne doit pas contenir d’actions superflues. Meurtres, armes, etc., sont interdits.
* Les altérations temporelles et spatiales sont interdites, l’action se déroule ici et maintenant.
* Le cinéma de genre est inacceptable.
* Le film doit être en 35 mm classique.
* Le réalisateur n’est pas cité au générique.
 

3. Propos de Thomas Vinterberg recueillis par Bo Green Jensen, dépliant accompagnant la sortie de Festen dans le Groupement national des cinémas de recherche.


* Les Idiots Dogma 1 (Idioterne). Réal, sc, ph : Lars von Trier ; mu : Kim Kristensen ; mont : Molly Marlene Stensgaard. Int : Bodil Jørgensen, Jens Albinus, Anne Louise Hassing, Troels Lyby, Nikolaj Lie Kaas, Louise Mieritz (Danemark-Espagne-Suède-France-Pays-Bas-Italie, 1998, 117 mn).

* Festen Dogma 2 (1998). Réal : Thomas Vinterberg ; sc : T.V. & Mogens Rukov ; ph : Anthony Dod Mantle ; mu : Lars Bo Jensen ; mont : Valdís Óskarsdóttir. Int : Ulrich Thomsen, Henning Moritzen, Thomas Bo Larsen, Paprika Steen, Birthe Neumann, Trine Dyrholm (Danemark, 1998, 105 mn).

* Mifune Dogma 3 (Mifunes sidste sang). Réal : Søren Kragh-Jacobsen ; sc : S.K.J. & Anders Thomas Jensen ; ph : Anthony Dod Mantle ; mu : Thor Backhausen, Karl Bille et Christian Sievert ; mont : Valdís Óskarsdóttir. Int : Iben Hjejle, Anders W. Berthelsen , Jesper Asholt, Emil Tarding, Anders Hove, Sofie Gråbøl , Paprika Steen, Sidse Babett Knudsen, Ellen Hillingsø (Danemark-Suède, 1999, 98 mn).

* Lovers Dogma 5. Réal, ph : Jean-Marc Barr ; sc : J.M.B. & Pascal Arnold ; mont : Brian Schmitt : cost : Mimi Lempicka. Int : Élodie Bouchez, Sergej Trifunovic, Madeleine Barr, Mathias Benguigui, Jean-Christophe Bouvet, Patrick Catalifo, Thibault de Montalembert, Geneviève Page (France, 1999, 100 mn).



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