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Tristana (1970)
de Luis Buñuel
publié le mardi 1er août 2017

par Luce Vigo-Sand
Jeune Cinéma n°48, juin-juillet 1970

Sorties les mercredis 29 avril 1970 et 2 août 2017

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Avec Tristana, nous retrouvons un Buñuel que nous pensions avoir perdu sur les chemins de La Voie lactée.
Nous le retrouvons dans un univers de facture classique où n’apparaît que peu, et parfaitement maîtrisé, intégré à l’histoire, son goût pour le phantasme, et où il exprime ses préoccupations habituelles.
Une chose nouvelle cependant : nous le découvrons émouvant, car Tristana est, entre autres, une réflexion sur la vieillesse d’un homme qui se remet en question.

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C’est dire l’importance de ce film.
Car si l’on en croit Jean-Claude Carrière, (1) Luis Buñuel ne revient jamais sur un projet ancien. "Les choses que Buñuel ne fait pas sur le moment, plus tard il n’a pas envie d’y retourner : c’est dépassé, c’est fini."
Or c’est tout de suite après Viridiana que Buñuel eut l’intention de tourner Tristana : il dut y renoncer parce qu’on lui refusa de tourner à Tolède.

Est-ce La Voie lactée qui lui rouvrit les portes de cette ville ?
Est-ce un besoin de justification, ou une nostalgie clairvoyante, qui lui fit revenir à ce projet ancien lui permettant de poser un regard critique sur ce christianisme bourgeois, profondément espagnol, qui pesa sur sa jeunesse ?

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Troisième film espagnol de Buñuel, Tristana, c’est d’abord, effectivement, Tolède : une petite ville provinciale du début du siècle qui vit comme assoupie dans un silence lourd d’une tension sous-jacente, toujours prête à éclater, un silence fait de préjugés, de haines, de violences contenues. Une ville dont les rues plongées dans l’ombre ne semblent s’éveiller qu’au son des cloches, à l’heure de la promenade ou à celle où les hommes se retrouvent dans les cafés. Une ville enfin dont le climat religieux et social, ainsi reconstitué dans son authenticité retrouvée, doit être assez sensiblement celui que Buñuel a connu dans son enfance et dont il n’a jamais pu se défaire.

Sur cette ville souffle parfois un vent de révolte ouverte.
C’est la révolte soudanie des ouvriers poursuivis par une charge de police.
C’est la révolte grandissante et impitoyable de Tristana, petite orpheline apparemment douce, apparemment soumise à son vieux tuteur devenu son amant.

Une petite fille qui se change vite en femme dévorée de passion et que les insatisfactions d’une âme et d’un corps mutilé conduisent au meurtre.

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Admirablement dirigée par Buñuel, Catherine Deneuve est étonnante du début à la fin du film, d’abord jeune fille émouvante et vulnérable, enfin femme implacable, d’une cruauté insupportable.

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C’est aussi la révolte, d’abord sûre d’elle et raisonnée, puis vieillissante et affaiblie de don Lope, vieux libre-penseur désargenté qui ne manque pas de générosité dans ses rapports avec certains êtres mais qui, à la fin de sa vie, se renie lui-même : il épouse Tristana et trouve du plaisir à boire du chocolat chaud avec les prêtres qu’il avait si longtemps méprisés. Il redécouvre là, sans doute, les habitudes de son enfance dans lesquelles il retombe par désenchantement, par lassitude, par besoin d’échapper à la solitude. Et peut-être parce qu’à la fin de sa vie, on s’aperçoit que les vieilles racines qu’on croyait coupées depuis longtemps vous retiennent profondément dans la culture et l’éducation que l’on a reçues.

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Après la sortie de La Voie lactée, Jean Delmas écrit : "Quand il s’agit d’un homme comme Buñuel, on ne parvient pas bien à admettre que la sensibilité à l’ambiguïté des êtres doivent signifier aussi l’ambiguïté de leur créateur." (2)

Dans Tristana, l’ambiguïté des êtres est réelle et elle constitue une des richesses du film.
En ce qui concerne l’ambiguïté du créateur, Buñuel repond lui-même ceci : "L’histoire de Tristana est simple et linéaire : elle n’est pas sans symboles ni significations cachées, mais Tristana simplifiera tous les autres et aura quelque chose de définitif à exprimer."
Quelque chose de définitif ? C’est à voir.

Luce Vigo-Sand
Jeune Cinéma n°48, juin-juillet 1970

1. Cf. l’entretien avec Jean-Claude Carrière (Jeune Cinéma n°38, avril 1969)

2. Cf. La Voie lactée, par Jean Delmas (JC n° 38, avril 1969).

Tristana. Réal : Luis Buñuel ; sc : L.B. & Julio Alejandro, d’après le roman de Benito Pérez Galdós (1892) ; ph : José F. Aguayo ; mont : Pedro del Rey ; déc : Luis Argüello et Rafael Borqué ; cost : Luis Argüello et Rosa Garcia. Int : Catherine Deneuve, Fernando Rey, Franco Nero, Lola Gaos, Antonio Casas, Jesús Fernández, José Calvo (Espagne-Franc-Italie, 1970, 100 mn).

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