home > Thématiques > Avant-garde & Expérimental > Résurgence du happening
Résurgence du happening
à propos de Who’s Crazy et What a Flash !
publié le lundi 28 mars 2016

par Lucien Logette
Jeune Cinéma n°179, février-mars 1987

À propos de

* Who’s Crazy ? de Allan Zion et Tom White (1965) (*)
et
* What a Flash ! de Jean Michel Barjol (1972)

Avec un petit coucou à Taylor Mead (1934-2013), ici en 2010, toujours aussi malicieux.

JPEG - 36.5 ko

 


S’il n’avait été, comme le définit aujourd’hui le Robert, qu’un "spectacle où la part d’imprévu et de spontanéité est essentielle", le happening n’aurait sans doute pas eu l’importance qui fut la sienne dans le théâtre d’avant-garde des années 60.

Si le terme est maintenant suffisamment banalisé pour qualifier n’importe quoi et son contraire, un événement imprévu ou une scène hors norme, il ne faut pas oublier que le happening visait plus large et plus profond qu’une simple improvisation spectaculaire.

Tel qu’il fut pratiqué par John Cage et Merce Cunningham dès 1952, puis théorisé par Allan Kaprow (aux États-Unis) et Jean-Jacques Lebel (en France), le happening se voulait un théâtre du bouleversement total, un renouvellement du champ perceptif de ses participants.

Se fondant sur la certitude qu’il ne devait pas y avoir de solution de continuité entre le théâtre et la vie, les constructeurs de ces moments éphémères s’efforçaient, à partir d’un thème non limitatif, de retrouver le libre fonctionnement des activités créatrices hors de toute censure. Improvisation, expression corporelle, utilisation d’objets, collages de situations, toutes les techniques personnelles étaient défendables, dans la mesure où elles s’intégraient à l’effort collectif de sacralisation.

Sans doute le happening ne parvient-il pas toujours à faire oublier qu’un fossé demeurait entre les acteurs et les regardeurs, mais les Festivals de la Libre Expression que J.-J. Lebel organisa entre 1964 et 1967, et qui présentaient les différentes tendances des concepteurs d’événements - groupe Fluxus, Théâtre Panique, etc. - produisirent quelques grands moments.
Et tous ceux qui ont eu la chance d’assister à l’Auto sacramental célébré par Alejandro Jodorowsky, en mai 1965, au Centre américain à Paris, s’en souviennent comme d’une situation particulièrement intense.

Aux États-Unis, au tout début des années 60, le happening fut une spécialité essentiellement new-yorkaise.
Le tout New York branché (à l’époque, on disait "dans le vent") se pressait pour assister aux cérémonies ordonnancées par des plasticiens ’"pop-artistes" (Allan Kaprow, Jim Dine, Robert Rauschenberg) qui l’agresseraient, l’environneraient, l’interpelleraient de diverses façons pour le faire sortir de son rôle de public.

Et le cinéma là-dedans ?

Le cinéma, instrument idéal pour capturer l’éphémère et le fixer, ne pouvait rester à l’écart d’un tel mouvement. Saisir la situation qui se crée et l’épingler sur la pellicule, quoi de plus excitant pour un cinéaste ?

Malheureusement, les nécessités du commerce et de l’intelligibilité de la fiction ne permettaient guère à la production courante de s’aventurer dans ces plates-bandes marginales, et le happening au cinéma fut surtout une affaire d’expérimentateurs : les avant-gardistes underground regroupés au sein de la Film-Makers Cooperative des frères Mekas, et qu’on baptise commodément "École de New York" y firent régulièrement appel.

On peut cependant distinguer deux approches :

* Une approche "documentaire" qui se résume à un simple enregistrement du happening à des fins d’archives (c’est le cas des films du groupe Gutaï de Tokyo, présentés dans l’exposition "Japon des avant-gardes" au Centre Pompidou) (1) ;

* une approche plus "fictionnelle" qui crée l’événement pour l’intégrer à un film. C’est la méthode qu’employa systématiquement Andy Warhol lorsqu’à partir de 1962, il se mêla de cinéma, soit en filmant en durée réelle des actions élevées à la dignité d’événement selon le principe du ready-made de Duchamp (Sleep, 1963 ; Eat, 1963 ; Kiss, 1963), soit en réalisant des collages géants de situations (Chelsea Girls, 1966, double suite d’improvisations parallèles filmées selon une technique uniforme : un plan fixe d’une bobine).

Mais le non-cinéma de Warhol n’avait pour seul intérêt que sa cohérence théorique.
Il était par ailleurs monstrueusement ennuyeux.

D’autres, qui avaient également recours à l’improvisation, parvenaient à des résultats plus savoureux : les longues dérives de cet étonnant comédien zombie qu’était Taylor Mead dans Flower-Thief de Ron Rice, par exemple, ou les divagations des deux héros d’Hallelujah The Hills d’Adolfas Mekas, procuraient en quelques instants la délicieuse sensation de vent sur les tempes du cinéma en liberté.

Certes, tout n’était pas toujours de la plus belle eau dans le cinéma underground, mais on pouvait supporter les cacophonies de Stan Brackage - ce "furieux branleur de caméra", comme l’appelait Raymond Borde (Positif n°60) - pour les émerveillements de Chumlum (Ron Rice), le happening à la peinture blanche de Pat’s Birthday (Robert Breer), les improvisations nostalgiques de Vernon Zimmerman, le futur auteur de Fondu au noir (Lemon Hearts), ou les orgies tumultueuses de Jack Smith (Flaming Creatures).


 

Mais toute cette joyeuse poursuite de l’éphémère n’eut qu’un temps, celui que fleurissent les avant-gardes avant de se figer.
En 1966, la mode du happening était aux États-Unis dans sa courbe descendante.

Mais pas en France, bien sûr, où, le décalage aidant, les années 65 et 66 marquèrent son apogée.

Une apogée dont le cinéma-français ne garda pas une très profonde trace.
Il faut se souvenir que le cinéma marginal de l’époque était essentiellement militant - les sujets ne manquaient alors pas.
Et l’École de New York ne généra à Paris que quelques essais discrets, dus le plus souvent à des transfuges (Echoes of Silence) de Peter E. Goldmann, Day Tripper d’Étienne O’Leavy), l’improvisation et l’expression délivrée ne convenant guère, semble-t-il, au "clair génie français" (2).


Who’s Crazy ?

(*)
 

Un seul long métrage, réalisé par deux Américains de Paris, Allan Zion et Tom White, et à peu près inconnu car jamais distribué, trouva que le happening cinématographique pouvait aussi s’acclimater sur les rivages français : Who’s Crazy ? (3)

Il s’agit de la rarissime apparition "en liberté" du Living Theatre, alors privé de ses directeurs Julian Beck et Judith Malina, tous deux emprisonnés.
"En liberté", dans le sens où il ne s’agit pas de l’enregistrement d’un des spectacles du Living, mais d’une longue improvisation de trois semaines à partir d’un simple situation : des pensionnaires d’un asile d’aliénés en cavale se réfugient dans une ferme et y réorganisent une société.

Filmé en noir et blanc avec des techniques alors récentes (caméra à l’épaule, son direct), dans un environnement très étreignant (les rivages de la mer du Nord en plein hiver), les comédiens s’en donnèrent à cœur joie, inventant à mesure les sitautions qu’ils vivaient, abolissant toute distance entre le jeu et la vie. Et le résultat, orné d’une bande sonore due à Ornette Coleman, y était tout à fait étonnant.
Le film semble malheureusement disparu.

Mais on peut en retrouver de beaux souvenirs avec le film de Dick Fontaine, Who’s Crazy ? (David, Charlie and Ornette) : Ornette Coleman et son trio (avec David Izenzon et Charles Moffett), en train d’enregistrer la bande-son du film, en 1966 (4).


 


Aparté flash back :
En 1968, Julian et Judith n’étaient pas en taule. Ils harcelaient Jean Vilar à Avignon.

Paradise Now.

JPEG - 72.3 ko

 

Il y avait Nona.

JPEG - 75 ko

 

Il y avait Julian.

JPEG - 88.5 ko

 

Il y avait Logette.

JPEG - 98.7 ko

 


What a Flash !

 

What a Flash !, n’a pas disparu, lui, puisque le film de Jean-Michel Barjol, après une première exploitation ultra confidentielle en octobre 1972, surgit à nouveau sur les écrans de 1986.

JPEG - 53.9 ko

 

What a Flash ! avait à l’époque fait un superbe flop, pour d’évidentes raisons.
Le nom de son auteur n’éveillait l’intérêt que de ceux qui avaient pu voir lors des festivals de Tours de la décennie précédente, Santo Pietro ou Le Temps des châtaignes.
Le seul nom d’acteur à "mettre au dessus du titre" à l’époque était celui de Bernadette Lafont - mais aujourd’hui, la distribution a pris tout son cachet, avec des inconnus qui se sont affirmés (cf. infra).
Le sujet enfin, un happening de 72 heures, créé par deux cents comédiens, arrivait en plein creux de vague. Les happenings géants de mai 1968, comme la prise de l’Odéon ou l’incendie de la Bourse avaient constitué un point de non-retour. La création de situations éphémères était désormais une idée d’avant le déluge, et ne correspondait plus à l’air du temps, qui s’annonçait frileux. Que What a Flash ! soit demeuré une cérémonie pour initiés était donc tout à fait compréhensible.

Et pourtant le film avait un poids et une fraîcheur qu’une vision récente atteste derechef.

Rappelons l’argument, qui se souvient de L’Ange exterminateur : deux cents personnes, comédiens et autres, furent enfermés dans un studio pendant trois jours sans échappatoire. Une seule contrainte : ni drogue, ni alcool. Un thème : le studio figurait une capsule spatiale en route vers l’anéantissement, le délai écoulé. Cinq équipes de tournage filmaient en continuité l’événement.

Certes, les 90 minutes conservées au montage ne peuvent présenter autre chose qu’un squelette, une sorte d’accéléré de la situation.
Mais tel qu’il est, le film reconstitue exactement les différents états successifs traversés par ceux qui, un jour ou l’autre, ont eu l’occasion de se prêter à un tel jeu : l’amusement, l’excitation, le frénésie, la distance, l’ennui, le rejet, la fatigue, l’ivresse, le décollage, l’excès, la haine, etc.

Certains traits datent l’époque : la musique "planante", le recours à la liturgie détournée, le désir de sacrilège assez dérisoire (crucifixion, mariage).
Mais au delà des cheveux très longs et des vêtements "baba", bon nombre de moments gardent tout leur impact : les corps nus qui se coulent dans les flots de peinture répandus, les imprécations spontanées, la simulation d’acte sexuel qui se transforme peu à peu en coït véritable, les comédiens dont le masque craque brusquement et qui oublient leur métier pour crier leur angoisse, ceux dont on ne sait plus s’ils jouent encore ou s’ils agonisent vraiment, l’ouverture des portes et les rescapés titubant dans la lumière du petit matin retrouvé, qui avouent leur fascination et leur désir de recommencer le psychodrame.
Il y a là toute une succession d’instant forts, où les "vibrations" (encore un terme d’époque) déterminées par les situations franchissent l’écran.

Le problème que l’on peut se poser devant What a Flash ! est qu’il nous parle d’un lieu et d’un temps révolus. Le plaisir que l’on a pu y prendre est celui des retrouvailles. Que peut-il représenter pour un regard neuf, ni nostalgique, ni comparatif ?
C’est ce que Ciné-Chiffres nous révélera bientôt.

S’il demeure une expérience limite, avec pour seul précédent Who’s Crazy ? et pour seule postérité Ce répondeur ne prend pas de message d’Alain Cavalier (quasi-happening d’une semaine à un personnage), What a Flash ! conserve le mérite d’exister, de représenter le dernier feu d’un genre presque oublié, mais qu’un retour de mode, soyons-en certains, débusquera un jour prochain.

Lucien Logette
Jeune Cinéma n°179 de février-mars 1987

1. Japon des avant-gardes", exposition au Centre Georges Pompidou (11 décembre 1986-2 mars 1987).

2. Une exception - il est vrai qu’il s’agissait de Belges :
Partir, c’est mourir un peu n°2, de Bidou et Caudron, hilarante poursuite débridée entre deux zozos, jamais revu depuis le Festival universitaire de Lille de 1967.

3. Who’s Crazy ? (La Clef des champs). Réal : Allan Zion et Tom White ; ph : Bernard Daillencourt ; mont : Denise de Casabianca ; texte français : Jean-Jacques Lebel dit par Marcel Cuvelier ; mu : improvisée par les acteurs. Int : Living Theatre, sans Julian Beck et Judith Malina. La musique de Coleman et son trio a été rajoutée en 1966 (USA, 1965, 83 mn).

4. Who’s Crazy ? (David, Charlie and Ornette). Réal : Dick Fontaine ; im : Richard Leiterman ; son : Christian Wangler ; mont : Mike Le-Mare ; prod : Mike Hodges ; narrator : Alan Dell. Int : Living Theatre (G.B., 1966, 27 mn). Ornette Coleman enregistrant la bande son de Who’s Crazy ?.

4. What a Flash !. Réal, sc : Jean-Michel Barjol ; mont : Chantal Durand ; ph : Renan Pollès ; son : Jean Charrière, Jean-Pierre Ruh, Pierre Lenoir. Int : Jean-Pierre Coffe, Jean-Claude Dauphin, Jean-Claude Dreyfus, Daniel Guichard, Diane Kurys, Catherine Lachens, Bernadette Lafont, Serge Marquand, Tonie Marschall, Maria Schneider, Peter Vassiliu (France, 1972, 95 mn).
 

* Note du 26 mars 2016 :

Dans le New York Times du 23 mars 2016, on redécouvre le film :
Who’s Crazy ?, an Obscure Avant-Garde Film Project, Is Reborn
Allan Zion en est totalement évacué.
Temps qui passe, querelles de la vie sans doute.

JPEG - 28.2 ko

 

JPEG - 37.5 ko

 

Revue Jeune Cinéma - Contacts