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If... (1968)
de Lindsay Anderson
publié le dimanche 25 mai 1969

par Micheline Pouteau
Jeune Cinéma n°39, mai 1969

Sélection officielle du Festival de Cannes 1969

Sorties les mercredis 21 mai 1969 et 23 novembre 2011

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If… (1)
Pas seulement l’école, la société et le pouvoir

La rentrée dans une école anglaise

Pas n’importe quelle école, et pas représentative de l’enseignement anglais moderne. Une école qui fait partie de cette catégorie, célèbre, des Public Schools.

Elle en a les caractéristiques les plus traditionnelles : le gothique flamboyant de son architecture, ses vastes terrains de sport, ses pelouses, sa chapelle.

La vie y est conforme aux méthodes d’éducation destinées à former le parfait gentleman. Elle repose sur un système hiérarchique très strict et sur des idéaux convenus, ceux de la classe dominante dans l’Angleterre victorienne, qui lui survivent.

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Les gosses et les adolescents, enfants de familles aisées, arrivent, tout chauds encore des vacances d’été, avec les valises tendrement préparées par les mères, et avec leurs trouvailles à eux, souvenirs, photos. Les plus jeunes : des petits animaux encore malléables, capables du meilleur et du pire, vite hardis, vite apeurés. Les plus grands : les bons élèves, les timorés, les sportifs. Et les rebelles.

Le film montre l’école et la vie des écoliers, dans ses aspects magnifiques et ses aspects sordides. Magnifiques, les grandes salles d’apparat, le réfectoire aux tables de chêne poli, les portraits des maîtres des temps passés, la solennelle chapelle. Sordides, les salles d’études, les dortoirs, les douches, les cabinets.

Il montre aussi son organisation.

Le Headmaster, chef suprême de l’école est un homme encore jeune. Attaché aux traditions, il se veut dynamique, passionné par son métier, avec une touche d’américanisme. Il est libéral, content de lui, stupide.
Le Housemaster est un gros homme entre deux âges, tassé, lâche, affligé d’une femme, mégère bovarysante.
Le Head of the House, qui préside à la discipline et traque l’esprit de rébellion, est un jeune homme sec, sadique, fanatique de l’ordre. Il a trois acolytes, étudiants de la division supérieure selon la tradition des Public Schools : ce sont les whips (les "fouets") - les chiens de garde.

La fabrication de "l’esprit de corps"

Une série de chapitres décrit la machine à fabriquer des citoyens respectueux, loyaux, convaincus de la justesse d’une hiérarchie, dont ils auront souffert, avant d’atteindre les plus hauts échelons. C’est la machine à fabriquer les oppresseurs et son esprit de corps.

Cet esprit de corps est inculqué aux plus jeunes par les moyens les plus mécaniques.

Par exemple le Head of the House reproche aux enfants leur insuffisante combativité en sport. Un peu plus tard, l’équipe de la House remportera un match de rugby (dont on nous montre la plus héroïque brutalité). L’événement sera célébré par un goûter et le ban traditionnel qui consiste à hurler le nom du collège en tapant sur la table.

Autre petit exemple de l’esprit de corps : le garçon épris de sciences qui vit, l’œil vissé à son microscope ou à sa lunette astronomique, dit à un camarade en lui montrant l’infinité des étoiles : "C’est une certitude mathématique que parmi ces myriades de mondes, il y en a nécessairement un où l’on parle anglais".
J’ai vu le film à Londres, deux fois, et je n’ai pas entendu le moindre rire dans la salle à ce moment-là.

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Les cérémonies de fin d’année sont des célébrations de cet esprit de corps. La vieille baderne de général, sorti 40 ans auparavant de cette même école, le rappellera aux élèves d’aujourd’hui : ils ont l’honneur, le privilège de faire partie de cette élite, et cela implique des devoirs. C’est la nouvelle féodalité qui parle sous le regard de la féodalité médiévale (les fondateurs de l’école, représentés par un grotesque chevalier en armure). Les mères aux chapeaux fleuris approuvent du chef et de tous leurs regards, fiers, loyaux et émus. Leurs fils sauront obéir et commander, sans rien remettre en question.

L’aumônier de l’école, qui a de la religion une conception fonctionnelle et militaire, tonne du haut de la chaire : "Le Christ pardonne tous les péchés sauf la désertion".
En effet, il s’agit là du péché contre la caste, contre la hiérarchie sociale.
De fait, la discipline est tout ce qu’un futur citoyen doit apprendre.
Le quatuor de sinistres whips est chargé de la faire respecter, par exemple en enjoignant le silence à la commande dans le réfectoire ou les dortoirs.

Et ceci est l’enseignement essentiel.
L’enseignement proprement dit n’apparaît guère que comme un art d’agrément : le professeur de grec commente un texte sur l’aguerrissement des jeunes ; un professeur d’histoire farfelu discourt pour son propre compte.

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La cause des rebelles

C’est dans ce cadre qu’arrivent les trois rebelles (the Crusaders)
Ce ne sont pas des nouveaux. Ils connaissent l’école de fond en comble et ses règles du jeu si bien établies qu’on peut y vivre à l’aise et tricher à condition de le faire sans bruit. Mick, Johnny et Wallace vont essayer de s’évader de la machine, puis de l’enrayer, et enfin de la détruire. Ou le rêveront-ils ?.

Au début, leur rébellion est banale.

Les trois garçons affichent dans leurs chambres des photos de révolutionnaires et des photos érotiques. Ils épuisent leur colère en tirant des fléchettes contre les images de vedettes ou de publicités. Ils boivent en cachette. Ils se livrent à des jeux d’adolescents avec la mort.

Dans la rue, c’est encore le jeu. Le combat au couteau est mimé - c’est aussi une forme de lutte qui n’est pas la leur, mais appartient aux "blousons noirs".

Jeu encore le vol de la moto et la vitesse dans la campagne. C’est l’évasion anodine qui donne un avant-goût de la liberté : "Quand je quitterai cette école, je serai libre".

Il s’agit donc d’une révolte qui fait accepter momentanément le dressage, puisqu’elle promet - mirage trompeur - la liberté pour plus tard.

Et puis, il y a aussi la solidarité entre eux, l’amitié.
Pour l’un d’eux, l’amitié va jusqu’à l’homosexualité. C’est une solution qui n’est nullement condamnée, qui est belle. Symétriquement, l’homosexualité, cynique ou honteuse, des whips apparaît comme une tare permanente, reflet de leur impuissance.

En contraste avec les habitudes de collège et le jeu, advient aussi la rencontre avec la fille, bien réelle. Elle passe d’abord par le jeu puis se métamorphose en sexualité. La bagarre feinte (ils feignent d’être des tigres) est déjà une parade sexuelle. La photo le souligne en les déshabillant soudain. L’épisode est tourné non plus en couleur, mais en noir et blanc avec des virages photographiques comme ceux des films anciens.

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La radicalisation

Face aux whips, les trois garçons sont plein de joie, de vie, d’imagination, ils ne semblent pas entamés par le dressage subi.

La scène du châtiment corporel apparaît alors comme la scène-clé du film.

Les trois garçons sont châtiés et reçoivent leurs coups de fouet avec ce qu’il faut de bravade et d’indifférence feinte. Mais la dernière minute de cette scène lui donne tout son sens : Mick vient de subir ce châtiment avec stoïcisme. Il vient d’être frappé avec une férocité qui révèle la haine et le sadisme du whip. Et quand celui-ci lui tend la main, Mick la serre et remercie son bourreau.
On attendait un mépris silencieux. On peut croire un instant que la rébellion est brisée en lui. Est-ce le consentement, la démission sous le poids d’une société trop cohérente, trop "bien" faite ?

Or, c’est au contraire le commencement de la résistance, et c’est à ce moment qu’elle devient violente. Alors se forge un pacte à trois, dont les mots d’ordre sont : "Mort aux tyrans, Liberté, Résistance".

Le sermon du Headmaster, homme habile qui a plus d’un argument dans son tiroir, fait office de cristallisation de la pulsion de révolte. Il invite les garçons à devenir des hommes en réfléchissant à leurs enfantillages. Il leur propose de l’aider à moderniser l’école, et leur assigne une tâche de confiance : débarrasser les caves de l’école d’un tas de bric-à-brac qui l’encombre.

Les garçons prennent cela au mot. Ils descendent donc dans les caves et sortent pêle-mêle des objets variés qu’ils brûlent : livres et monstres (animaux empaillés ou de carton-pâte, qui firent partie de quelque collection d’histoire naturelle).
Ils découvrent ainsi un fœtus dans un bocal et sont un moment saisis d’une sorte d’horreur sacrée devant cette image de la naissance - ou bien est-ce de la vie avortée, mutilée, dans cette société ? C’est la fille qui les réconcilie avec cette image en replaçant presque respectueusement cet ambigu symbole dans son armoire qu’on referme.

Les monstres exorcisés, l’inventaire reprend.
Alors surgit la découverte utile, féconde, qui fascine immédiatement les jeunes (et plusieurs autres sont venus les rejoindre) : celle de la caisse d’armes. Tout cet épisode est tourné dans ce blanc et noir particulier signalé plus haut.

Puis c’est la remontée à la lumière, vers un monde très coloré, pour la cérémonie de fin d’année.

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Réalité ou fantasme ?

Lorsque Mick sert la main du whip, ce n’est après tout qu’un des dénouements possibles de la scène - certes pas une dénouement psychologique (pour autant qu’on connaisse Mick) - mais celui qui introduit le mieux la violence qui doit suivre.

Quand l’aumônier prêche et tonne contre la désertion, le Christ étant le commandant en chef des armées chrétiennes, aussitôt, sur la lancée de cette image, l’école entière, en tenue de campagne, part en manœuvres derrière l’aumônier-officier. Donc voici la préparation militaire, la préparation à la guerre, la violence impersonnelle, sur commande et canalisée.

En tirant avec de vraies balles (et on peut interpréter de différentes manières cette irruption du vrai, du "pris au sérieux" dans la convention), les trois rebelles vont pour le première fois jeter le désarroi dans ce microcosme, image de la société.
Ils rompent le jeu.
Et ceci, sacrilège supplémentaire, à l’heure de la trêve, l’heure du thé.

Après cette scène, si ce n’était fait avant, on "décolle".

Est-on encore dans une histoire vraie de vrais personnages, ou bien dans un fantasme et une démonstration ?

Est-ce là ce qu’on appelle distanciation ?
Il y a du comique, de la colère, de l’enthousiasme.
Mais il semble que ces différents sentiments existent pour leur compte, qu’ils ne collent pas aux personnages, comme si ceux-ci étaient chargés, tour à tour, d’assumer le raisonnement, la réflexion sur l’éducation, la société.

En fait, Anderson nous fait savoir clairement qu’il n’attend pas de nous que nous suivions cette histoire, comme si elle était vraie, mais que nous passions à un autre plan. C’est là que le parti-pris des tableaux séparés qui composent le film prend tout son sens.

Pour une vraie cérémonie de fin d’année

Après le nettoyage des caves et la remontée à la surface, on retrouve les enfants, les parents, ainsi que le Headmaster, le général et l’évêque, tous deux anciens élèves de l’école.

C’est alors que les rebelles, en passant à la violence, deviennent vrais.

La cérémonie se termine en débandade, en fusillade.
Du haut des toits, les rebelles et la fille tirent sur les fantoches.
La fille prend soudain un visage de maquisarde vietnamienne.
Les dignitaires, les dames à chapeaux tombent comme des figures de jeu de cartes, comme des tigres de papier.
Le Headmaster s’avance, croyant encore au pouvoir de ses mots mystificateurs : "Ne tirez plus, faites-moi confiance". Et il s’effondre comiquement, frappé en plein front.
Ce n’est pas un carnage, il n’y a pas de sang. Ce sont des conventions qu’on tue.

Est-ce le sens de If…  ?
Si on était logique jusqu’au bout ?
Si on prenait au sérieux les choses sérieuses ?

Cette pyramide, cette construction hiérarchique sans faille, ce n’était que ça.

Contre eux, il suffisait de se servir des armes qu’ils avaient eux-mêmes fournies.

Micheline Pouteau
Jeune Cinéma n°39 mai 1969

1. "Grand Prix International" du Festival Cannes 1969 ("Palme d’or" entre 1955 et 1963, puis définitivement à partir de 1975).
Le film constitue, avec O Lucky Man (Le Meilleur des mondes possibles, 1973) et Britannia Hospital, 1982), la trilogie du personnage Michael Travis (interprété par Malcolm McDowell)

If…. Réal : Lindsay Anderson ; sc : David Sherwin et John Howlett ; im : Miroslav Ondricek ; mu : Marc Wilkinson. Int : Malcolm McDowell, David Wood, Richard Warwick, Rupert Webster, Christine Noonan (Grande-Bretagne, 1968, 111 mn).

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