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Monrovia, Indiana (2018)
de Frederick Wiseman
publié le mercredi 24 avril 2019

par Simon Reibel
Jeune Cinéma en ligne directe

Sélection officielle de la Mostra de Venise 2018

Sortie le mercredi 24 avril 2019

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Depuis pratiquement cinquante ans, les films de Frederick Wiseman "documentent" nos vies. Chez lui, on reconnaissait ce qu’on connaissait déjà et on découvrait ce qu’on ignorait. C’étaient les États-Unis qu’il décrivait, une société différente, mais qui, d’années en années, finissait toujours par nous rattraper, nous autres incurables "Occidentaux". (1)
Né à Boston, Mass. en 1930, il a commencé par parler - professeur et conférencier - avant de prendre goût aux images, à 37 ans, et de se taire. C’est alors qu’on a commencé à entendre sa voix à la fois sourde et forte.

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Que son premier film soit Titicut Follies, en 1967, sur la vie quotidienne misérable des prisonniers du pénitencier psychiatrique de Bridgewater, Mass. n’est pas hasardeux. C’était un lieu de travaux pratiques où il emmenait ses étudiants en droit, cela correspondait à la naissance de l’antipsychiatrie (en Europe, on avait David Cooper et Ronald Laing), cela s’inscrivait dans les innombrables indignations des années 60. Dès le début, Wiseman s’est inscrit dans son temps, le nôtre.
À partir de là, muni de sa caméra, il n’a plus arrêté d’écumer son pays qu’il savait dominant, avec une nette préférence pour l’Est, et pour la grande capitale du monde, New York, mais en tirant des bords, à l’Ouest jusqu’à la Californie, au Nord-Ouest vers l’Idaho, au Sud vers le Texas et la Floride, traversant au passage le grand centre (le Colorado et le Kansas).

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Ce qui le mettait en mouvement, ce qu’il nous transmettait, ce n’étaient pas les paysages - il n’a jamais été un "voyageur" de la tradition "grands espaces", et le temps des aventuriers explorateurs est passé.
Ce dont il témoignait, c’était les peuplades de ces territoires chatoyants, leurs "vivre-ensemble", leurs institutions d’apparence immobile, bouillonnantes pourtant de révélations sur la vraie vie et ses arrière-mondes dissimulés. Il est même venu jeter un coup d’œil sur les rivages européens. (2)
Pourtant Wiseman n’est pas non plus un militant, il est un chercheur. Il a toujours su qu’il n’y avait pas d’objectivité possible, Sirius connaît pas. Il ne dénonce rien, il ne condamne pas, il expose, il juxtapose. Et c’est là son secret de fabrication du récit : son "point de vue, c’est le montage", comme il aime à le dire, se définissant ainsi comme un artisan - surtout pas comme un idéologue - mais un artisan "engagé", comme on pourrait l’appeler de ce côté-ci de l’océan.

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Son œuvre a désormais à son actif suffisamment d’enquêtes sur suffisamment d’unités sociales, pour constituer une totalité critique tout à fait particulière, un miroir et un au-delà du miroir, qui se situerait entre le "regard éloigné" des anthropologues et la "neutralité bienveillante" des psychanalystes.

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Il était inévitable qu’il arrive un jour à "la panne de la machine à rêves" du 21e siècle, et qu’il découvre sa discrète et paisible source symbolique. C’est tombé sur Monrovia dans l’Indiana si proche de ses propres origines (3), un bled parfaitement improbable tant il est stéréotypé.

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Avec Monrovia, Indiana, on reconnaît mieux que jamais toutes les leçons précédentes du grand Wiseman.
À Monrovia, en cette fin d’été, on trouve tout ce qu’on imagine de l’Amérique non-new-yorkaise, depuis qu’on va au cinéma : les grandes plaines de l’Amérique rurale, des blancs obèses et amicaux, des foires sympas, des délibérations entre vieux sages, des jeunes musiciens, une petite église touchante, des supermarkets, des cours de fitness, des vaches, des motos, des machines, des bagnoles, des guns.

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Un tout homogène qui perdure sous le regard persistant de nos maîtres, de William Faulkner à Truman Capote. Des descendants de cow-boys désormais définitivement sédentaires, à qui il ne viendrait pas à l’idée d’aller visiter Indianapolis à 30 km de là.
De braves gens qui ont voté à 76% pour Trump. (4)

C’est que Monrovia, Ind. la ville pourrait être aussi bien le centre géographique des États-Unis, que Monrovia, Ind. le film serait le centre de gravité de l’œuvre de Wiseman.
Avec ce film-dissection, le regard qu’il pose sur l’aimable bourgade, ressemble à une clé de toute son œuvre. (5)

Simon Reibel
Jeune Cinéma en ligne directe

1. Cf. Philippe Pilard, Frederick Wiseman, chroniqueur du monde occidental, Paris, Cerf, 2006.

2. Wiseman a commencé par l’Allemagne et l’OTAN avec Manoeuvre (1979). Puis la France, à travers les lunettes grossissantes du spectacle vivant : La Comédie-Française ou l’Amour joué (1996) ; La Danse, le ballet de l’Opéra de Paris (2009) ; Crazy Horse (2011). Enfin, Londres avec National Gallery 2014).

3. On connaît la Monrovia capitale du Libéria. Il y en a une aussi en Californie. Celle de l’Indiana, 1400 âmes, personne ne la connaît. Elle appartient au Midwest, au nom trompeur : l’Indiana est à l’Est des States.

4. Cf. Arlie Hochschild, Strangers in Their Own Land, New York, The New Press, 2016. Cf. aussi "Anatomie d’une colère de droite", in Le Monde diplomatique, août 2018.

5. L’Oscar d’honneur, récompensant l’ensemble de sa carrière, qu’il a reçu en 2017, ne pouvait en aucune manière jouer ce rôle.


Monrovia, Indiana. Réal, mont, son : Frederick Wiseman ; ph : John Davey. (USA, 2018, 143 mn). Documentaire.



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