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L’Affaire Langlois (1968)
Main basse sur la Cinémathèque
publié le mercredi 28 février 2018

par Jean Delmas
Jeune Cinéma n°29, mars 1968

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En retirant à Henri Langlois la direction de la Cinémathèque française, les administrateurs de la culture (et du cinéma) ont sans doute cru effectuer une simple "mutation de personnel". On peut imaginer qu’ils ont été stupéfaits que ce mouvement administratif soit devenu, pas seulement dans le domaine du cinéma, mais dans celui de la culture, le plus grand événement de l’année, et un événement pas seulement français mais mondial. (1)

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Souvent, dans l’ombre, les mauvais coups réussissent. Mais celui-là était trop sordide pour rester dans l’ombre. La Cinémathèque était jusqu’en 1963 (elle est encore théoriquement) une association privée, régie par la Loi de 1901 (comme les autres associations, les ciné-clubs par exemple, recevant seulement de l’État une maigre subvention, ridicule par rapport à l’œuvre à accomplir (et accomplie).
Cette association privée avait comblé une évidente carence de l’État, qui ignorait le cinéma, comme, en leur temps, il avait ignoré les peintres de l’École de Paris. C’est Henri Langlois qui avait fondé cette association, qui l’avait animée. C’est son prestige de pionnier qui lui avait permis d’accumuler des richesses par toutes les cinémathèques du monde (y compris les cinémathèques d’État).

C’est aussi son inlassable activité et le dévouement au travail de toute une équipe, de Marie Meerson, Lotte Eisner ou Marie Epstein jusqu’à la standardiste, la vérificatrice, ou le vieil huissier. Depuis 20 ans, la maison a changé mais les têtes, c’étaient les mêmes qu’on y voyait. Et cela veut dire quelque chose. Ce dévouement de tout le monde à l’œuvre commune, Pierre Barbin (2) l’a consacré en commençant par mettre à la porte tout le monde.

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En 1963, parce que le développement de l’œuvre exige des ressources financières plus importantes, et que l’État marchandait ces ressources en exigeant un accroissement de son pouvoir, Henri Langlois avait pris sur lui le risque d’accepter une réforme des statuts, d’après laquelle un tiers des membres du Conseil d’administration serait nommé par l’État. Une décision que l’Assemblée générale accepta non sans inquiétude, puisque, bien que "souveraine", elle n’élirait plus qu’un tiers du CA. Dans le 3e tiers de l’AG, coopté parmi les personnalités des arts et des lettres, Henri Langlois avait vu une sauvegarde. Mais finalement parmi les huit cooptés seuls François Truffaut et Dominique de Roux défendront la Cinémathèque au moment décisif. (3)

C’est ainsi que la Cinémathèque eut sa salle de Chaillot et une subvention décente. Dès lors, aussi, l’État pouvait pratiquer le chantage à la subvention, en manipulant le CA. Ce qu’il a fait, en 1967, en suspendant partiellement, en cours d’exercice, le versement de la subvention, pourtant prévue au budget.

Ce faisant, il a introduit, dans la gestion, ce fameux "désordre" qu’on reproche à Henri Langlois. Car cette subvention, au sujet de laquelle plastronne la déclaration Malraux du 24 février 1968, même importante, est dérisoire en comparaison du capital accumulé pendant plus de vingt ans par Henri Langlois et l’association qui lui a fait confiance jusqu’au bout (tous les membres élus du CA l’ont soutenu).

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C’est sur ce capital que l’Administration fait main basse.

Imaginons un instant que monsieur Maeght, parce qu’il a eu l’imprudence de léguer à l’État, à Saint-Paul de Vence, un musée (comme l’État n’a pas su en faire), se voie mettre à la porte de ce musée ! Mais cela n’arrivera pas à M. Maeght qui est homme d’affaire en même temps qu’homme de goût. Alors que Henri Langlois est seulement homme de culture.

Le Sabre à phynances efficacement brandi rejoint le reste de la panoplie ubuesque entre les mains du larbin désigné comme exécuteur. À lui, on donnera le blockhaus neuf, dont la construction (quelle coïncidence !) vient de s’achever et on accusera Langlois d’avoir mal conservé les films dans ses blockhaus de fortune. Le nouvel Ubu s’enferme à double tour derrière ses serrures neuves et sans doute médite-t-il, comme l’autre Ubu dans une circonstance analogue : "Avons-nous raison d’agir ainsi ? Cornegidouille, par ma chandelle verte, nous allons prendre conseil de notre conscience. Elle est là dans cette valise toute couverte de toiles d’araignées. On voit bien qu’elle ne sert pas souvent" (4).

En fait il ne prend pas conseil, il attend seulement qu’il y ait moins de bruit dehors. Ses maîtres aussi sans doute. Ils ont l’habitude de "laisser pourrir" les grèves. Ils pensent laisser pourrir aussi cette montée de colère et d’enthousiasme - tant pis si pourrit en même temps le renom de la Cinémathèque française.

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L’opération sera difficile.

Tous ceux qui font du cinéma, tous ceux qui aiment le cinéma sont trop liés à la Cinémathèque française, qui demeure celle de Henri Langlois.
Deux générations sont passées maintenant, depuis ceux qui se souviennent (et ce sont des souvenirs un peu "magiques") par exemple de L’affaire est dans le sac dans la salle du Musée de l’Homme en 1936 ou 37 (c’était le Cercle du cinéma pas encore la Cinémathèque), jusqu’à cette foule de vingt ans qui, en 1967 s’écrasait à Chaillot pour le dernier film de Roman Polanski présenté en première vision. Ces jeunes de 1967-1968, s’ils sont capables de faire un succès au vieux film des frères Prévert, cette Affaire est dans le sac, demeurée maudite jusqu’à eux, est-ce que vraiment la Cinémathèque n’y est pour rien ? (5)

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La Cinémathèque, c’est ce sanctuaire de l’amour du cinéma, si utilement préservé. Ce sont ces "archives", où les vieilles belles choses gardent leur jeunesse, parce qu’en même temps, elle reste toujours grande ouverte aux œuvres nouvelles et à la jeunesse.

En un temps où la promotion du cinéma auprès des gens "distingués" expose à l’académisme une éducation cinématographique, particulièrement menacée parce qu’elle manque de traditions propres, la déjà vieille et toujours jeune Cinémathèque de Langlois est notre défense. Dieux merci, c’est là qu’on fait son éducation cinématographique parce que c’est là qu’on voit les films, qu’on entretient le goût et le plaisir du cinéma dans l’atmosphère antipharisienne et antipédante du cinéma en liberté. La Cinémathèque a créé - aussi à travers les ciné-clubs - une tradition française de culture cinématographique, à laquelle nous refusons de renoncer.

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C’est donc un esprit autant qu’une personne qui se trouve engagé dans ce qu’on appelle l’Affaire Langlois. En outre, depuis le pauvre plaidoyer que le ministre de la Culture a opposé le 24 février 1968 aux questions des parlementaires, on se demande si ce que nous défendons avec la personne Langlois, ce ne sont pas tout simplement, matériellement, les films eux-mêmes. En effet, à deux reprises, y revient la distinction entre les films "de valeur" et les films "sans intérêt". Qui décide que les films sont sans intérêt ? Les fonctionnaires chargés d’inventaire ?

Quand ces films "sans intérêt" sont anciens, ils sont condamnés à mort, s’ils ne sont pas conservés dans les blockhaus d’une cinémathèque, puisque la réglementation française sur les films inflammables est tellement rigoureuse qu’ils ne peuvent être ni projetés, ni transportés, ni conservés par des particuliers.

Alors ? le ministère de la Culture, la nouvelle direction de la Cinémathèque entendent-ils les détruire ? Puisque selon le ministre, la Cinémathèque va devenir l’équivalent de la Bibliothèque nationale, on peut se demander s’il irait faire inventorier la BN pour trier les documents "sans intérêt" pour les détruire. En tout cas, André Malraux pourrait lui dire qu’une grande moitié des pièces de son Musée imaginaire (6) était considérée comme sans intérêt, il y a cent ans. Heureusement pour nous, il y avait alors peu de ministres de la Culture pour y mettre de l’ordre.

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Le principe affirmé de Henri Langlois était de tout conserver pour que les œuvres durent au delà des modes qui passent et des jugements qui changent. Dès lors celui que Monsieur Moinot aurait injurieusement traité de "chiffonnier de génie", apparaît tout au contraire, sur un plan strictement professionnel, comme un archiviste conscient de ses responsabilités et lucide.

Ce que nous défendons, ce n’est plus seulement une personne injustement bafouée, plus seulement une tradition dont nous avons été nourris, mais tout simplement des œuvres d’art matériellement menacées.

Jean Delmas
Jeune Cinéma n°29, mars 1968

Le Comité de défense de la Cinémathèque française, 7 rue Rouget de l’Isle, Paris reçoit les adhésions de tous ceux qui jugent nécessaire d’appuyer son action.
Membre fondateur : 50 francs ; membre actif : 5 francs,

1. Ce texte est paru en mars 1968.

2. Pierre Barbin (1926-2014).

3. On s’étonne que de telle pratiques (qui se généralisent aujourd’hui) aient pu s’instaurer à l’abri de la Loi 1901 sur la liberté d’association, qui fait date dans l’installation de l’esprit révolutionnaire en France. Elle ne les interdit pas, faute de les avoir prévues.

4. Alfred Jarry, Les Minutes de sable mémorial, poèmes, Paris, Éditions du Mercure de France, octobre 1894.
Ubu vient de déposséder Archias d’une collection de polyèdres qu’il a, lui aussi, jugée fort mal tenue.

5. Cf. Entretien avec Pierre Prévert (1968).

6. André Malraux, Le Musée imaginaire, premier volume de La Psychologie de l’art, Genève, A. Skira, 1947. Réédition en première partie des Voix du silence, Paris, Gallimard, 1951. Réédition remaniée, Paris Gallimard, 1965.



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