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Drôle de drame (1937)
de Marcel Carné
publié le mercredi 18 décembre 2019

par Bernard Chardère
Jeune Cinéma n°317-318, été 2008

Sorties les mercredis 20 octobre 1937 et 18 décembre 2019

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"J‘avais du mal à saisir toutes les répliques. Mais ça m’a tout de suite paru un film étonnant qui sortait des sentiers battus et je me marrais bien. Je trouvais le scénario bien foutu, plein d’imprévus, et je me disais que le type qui avait fait la mise en scène connaissait bien son métier." Ainsi parlait plus tard Jean Gabin : avec précision.

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Pourtant, en 1937, la plupart des spectateurs n’aimaient pas DDD, ils trouvaient qu’on se moquait d’eux (pas faux, peut-être). Quant aux critiques...
"Ce n’est pas un drame et ce n’est pas très drôle. Ce film est décevant et je le regrette." André Maurois.

"Pour être drôle, une extravagance doit être improvisée. Artistiquement photographié, les gags de DDD donnent une déplorable impression de travail." Marcel Achard.

"Je préfère La Margoton du bataillon." Henri Jeanson

"Accumulation du pire bric-à-brac poétique." Georges Sadoul.

"Tout cela est trop compliqué, trop verbeux, trop appuyé, trop voulu." Jean Fayard.

"La simplicité est, hélas !, ce qui manque le plus à M. Jacques Prévert. Je mets son nom en avant, parce qu’il est manifestement le premier responsable du film, celui qui l’a réellement inventé, M. Carné ne faisant que matérialiser par les décors et les photographies cette invention… Le tout est gai comme les cabrioles d’un maboul dans une chambre mortuaire." François Vinneuil.

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Comme il n’est pas question de disserter ici sur DDD, incontestable chef-d’œuvre, rapportons plutôt un dialogue avec l’assistant, Pierre Prévert.

Question : Maintenant qu’on peut faire le bilan, vous ne trouvez pas - tous les deux - que Marcel Carné n’a peut-être pas été le metteur en scène idéal pour les scénarios de Jacques ? Comme la suite l’a montré…

Réponse : Non, on ne peut pas dire ça… D’abord, parce qu’il a toujours très bien tenu le plateau, les acteurs, les figurants, tous les techniciens… C’est tellement difficile d’avoir ces gens en mains et de leur faire donner le meilleur. Non, Carné, on ne peut pas dire…

Q. : Et pourquoi Jacques n’a-t-il jamais voulu diriger lui-même ?

R. : Parce qu’il ne voulait pas emmerder les gens.

Q. : Autre chose : pourquoi allumait-il toujours une cigarette avec l’autre ?

R. : C‘était… il avait commencé… pour que les gens ne l’emmerdent pas.

Voilà qui n’est pas si peu clair qu’on pourrait le croire.

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Il était une fois… un directeur de studios, Charles David (plus tard, il épousera Deanna Durbin), qui avait permis le tournage de L’affaire est dans le sac, et qui possédait les droits d’un livre de Storer Clouston, déjà porté à l’écran trois fois aux États-Unis au temps du muet.
Il souhaitait que son ami Jacques Prévert l’adapte, que son frère Pierre Prévert le réalise, avec Louis Jouvet et Michel Simon.
Finalement, le producteur Corniglion-Molinier proposa / imposa Françoise Rosay et Jean-Pierre Aumont, tandis que Jacques Prévert ajoutait à l’intrigue (amusante, mais complexe) le personnage d’un tueur de bouchers destiné à Jean-Louis Barrault.

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Pierre Prévert devint assistant de Marcel Carné, qui exigea le grand opérateur allemand Eugen Schüfftan. Les silhouettes venaient, bien entendu, du Groupe Octobre : Marcel Duhamel, Yves Deniaud, Fabien Loris, Frédéric O’Brady, Guy Decomble, Raymond Bussières…

Puisque nous avons cité des critiques d’époque dont l’incompréhension de ce film peut étonner, rendons à la profession quelque perspicacité avec des textes plus récents :

Michel Perez : "Pour être de nature incontestablement "littéraire" au départ (leurs scénarios témoignent d’une telle rigueur de construction qu’ils commandent impérativement le rythme du film à venir et les échanges de répliques dictant son montage), les films de l’équipe Carné-Pévert n’en sont pas moins des œuvres où l’image possède une force qu’on a souvent négligée, oubliant que les plus beaux d’entre eux ne se sont pas haussés au rang de mythes par la seule grâce d’un verbe brillant et d’une invention poétique nourrie au feu du surréalisme."

André-Georges Brunelin (qui a écrit sur Jean Gabin mais aussi sur les deux frères Prévert) : "Sans doute reprochera-t-on à Carné une totale absence de fantaisie dans sa mise en scène, une certaine froideur, un style glacé qui l’ont presque toujours caractérisé… Cette froideur et cette rigueur tempèrent l’aspect volontairement délirant des histoires prévertiennes : elles leur donnent le cadre sans lequel peu de personnages de Jacques Prévert seraient parvenus à passer la rampe de l’écran. Pour imaginer ce qu’aurait été DDD sans Carné, on peut faire la comparaison avec L’affaire est dans le sac."

Il faut souligner que Brunelin était un exégète éclairé, familier de l’esprit Prévert. Ce qu’il dit là - sur la rigueur de Marcel Carné venant équilibrer l’exubérance de Jacques - devait être, plus ou moins, le sentiment des Prévert eux-mêmes.

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À l’encontre du goût de la garde rapprochée du Groupe Octobre : Charles David aurait préféré évincer Carné ; Brunius, après avoir rendu hommage au metteur en scène "qui a beaucoup apporté au cinéma français", ne peut s’empêcher d’ajouter : "Je connais les scénarios écrits par Jacques Prévert avant qu’il rencontre Carné. Ils étaient très différents. Je préfère le Prévert de L’affaire est dans le sac  : sa personnalité s’y retrouve mieux que dans n’importe quel scénario écrit pour Carné."
Point de vue identique chez Marcel Duhamel.

Plus objectif, Raymond Bussières, compagnon depuis le Groupe Octobre jusqu’aux téléfilms de Pierre Prévert, déjà cité : "Même si c’est Jacques qui racontait des histoires de prolos, d’ouvriers et de révoltés, c’est quand même Carné qui en a fait des films aux images inoubliables."

Bernard Chardère
Jeune Cinéma n°317-318, été 2008

* Cf. "Carné, avec ou sans Prévert", in Jeune Cinéma n° 317-318, été 2008 et n°319-320, automne 2008.

** Cf. aussi "Rencontre avec Pierre Prévert", in Jeune Cinéma n°29, mars 1968.

*** Cf. sur France Culture le trailer.


Drôle de drame. Réal : Marcel Carné ; sc : Jacques Prévert, d’après His First Offence de J. Storer Clouston ; ph : Eugen Shüfftan ; mont : Marthe Poncin ; déc : Alexandre Trauner ; mu : Maurice Jaubert. Int : Françoise Rosay, Michel Simon, Louis Jouvet, Jean-Pierre Aumont, Jean-Louis Barrault, Pierre Alcobver, Nadine Vogel (France, 1937, 105 mn).



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