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Menzel, Jiri (1938-2020) (e) I
Entretien avec Jean Delmas (en 1967)
publié le vendredi 27 novembre 2020

Rencontre imaginaire avec Jiri Menzel
à propos de Trains étroitement surveillés (1966)

Jeune Cinéma n°26, novembre-décembre 1967

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Le début de cette saison en France est marqué par l’afflux des films venant de l’Est : Semaine bulgare à Paris en octobre 1967, semaines tchèques un peu partout en France, sortie en salle publique des Petites Marguerites de Vera Chytilova, et bientôt Trains étroitement surveillés de Jiri Menzel, réapparition du Premier Cri de Jaromil Jires, film tchécoslovaque plus ancien mais injustement oublié. (1)
Pour les Soviétiques, au delà de la Semaine organisée en septembre 1967, le très beau Premier Maître poursuit son succès. Si les Hongrois ne sont pas encore présents, on attend pour bientôt Les Dix Mille Soleils de Ferenc Kosa. Et Père de Istvan Szabo, après son succès du Festival de Moscou, ne devrait pas rester absent très longtemps. (2)

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Cela ne veut pas dire que, pour l’instant, tout aille pour le mieux là-bas dans le meilleur des cinémas, si on prend à part chacun de ces pays. Car beaucoup de ces films nous parviennent avec un ou deux ans de retard, et certains de ces cinémas peuvent être dans des situations critiques.
Mais ce qui permet d’espérer que ce mouvement - vers un cinéma de qualité et de recherche, indépendant et vraiment socialiste - est irréversible, c’est que les pays se relaient pour nous apporter de beaux et nouveaux films. Avant-hier les Polonais, hier les Tchèques, aujourd’hui les Hongrois, demain les Bulgares, si se réalisent les promesses de Écart (3).
Et demain ou après-demain, les Soviétiques. Dans l’immédiat, en URSS, les minutes de silence, pour le 50e anniversaire du grand Octobre, se prolongent pendant des mois et tout se passe comme si rien ni personne ne devait bouger jusqu’à ce que la cérémonie se termine. On imagine que les projecteurs - eux aussi au garde-à-vous mais déjà chargés - attendent que quelqu’un enfin dise "Repos !", pour bouger et lancer sur les écrans Le Fils du communiste de Youli Raizman (4) qui jadis réalisa Le Communiste. Pourquoi donc ceci ne conviendrait-il pas à un anniversaire ?
On attend aussi le Roublev de Andreï Tarkovski, L’Étrange Anecdote de Vladimir Naoumov (d’après Dostoievski) et le dernier film de Andreï Kontchalovski (5)
En attendant, il nous reste à penser mélancoliquement qu’en hommage de la Révolution victorieuse à une révolution manquée, un autre anniversaire, le 20e anniversaire de 1905 nous a valu Potemkine. [...]

J.D.
Jeune Cinéma, n°26, novembre-décembre 1967, spécial Cinémas de l’Est


Jeune Cinéma : Dans vos Trains étroitement surveillés, vous développez le cas...

Jiří Menzel : Non, non, surtout ne pas raconter. Surtout ne pas lire le sujet du film avant...

J.C. : Bon, vous avez raison. Si vous n’aviez pas déjà interdit de lire le sujet avant, on serait arrivé croyant voir un film trivial ou égrillard.

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J.M. : Oui, comme dit Jaroslav Boček dans un article de Film a doba (6) dont je me serais bien passé. "Menzel, un sensuel, un voluptueux, un amoral". Vous voyez ça, moi amoral... [Il fait un geste de haut en bas, le long du corps, facile à imaginer quand on l’a vu acteur dans les films de ses amis] (7).

J.C. : C’est vrai, cela donne une idée très fausse du film. Le point de départ est tout ce qu’il y a de plus scabreux, le vocabulaire tout ce qu’il y a de plus vert. Quelqu’un d’autre en aurrait fait un film grivois. C’est un film sensuel peut-être, mais sensible surtout. Par exemple...

J.M. : Non, ne racontez pas.

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J.C. : Mais il semble, à juger d’après les autres adaptations de Bohumil Hrabal dans Les Petites Perles, (8) que ses thèmes et son ton sont toujours aux limites du pathologique, et que cette nuance allègre, sensible et bonne des films, c’est Menzel plutôt que Hrabal.

J.M. : Monsieur Hrabal est comme cela, vraiment. C’est un homme très bon. Vous savez, je crois que si c’est à moi qu’il fait maintenant le plus confiance pour adapter ses œuvres, c’est simplement parce que je suis le plus fidèle à sa manière de sentir la vie.

J.C. : C’est-à-dire ?

J.M. : Disons, cette pensée que, dans tous les hommes, malgré les apparences, il y a quelque chose de bon...

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J.C. : Dans ce film-ci, votre personnage est en effet un pauvre gars bien à plaindre. Il aime une fille, il ne peut pas répondre à son désir (et pourtant elle lui reste fidèle et souriante). Cela se passe pendant l’Occupation allemande, et c’est une autre femme qui l’aide à retrouver sa virilité (puisque c’est concrètement de cela qu’il s’agit). Elle est venue pour apporter des explosifs, elle est liée à la Résistance, elle incarne un peu la liberté des lendemains...

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Le lendemain matin, précisément, quand passe le train allemand, le sous-chef de gare qui doit faire l’opération est immobilisé par l’interrogatoire. Alors, lui, le garçon, il monte sur la passerelle au dessus des voies. Il n’a pas l’air d’avoir peur un instant, si, il a peur de manquer son coup, le train arrive, il jette la bombe, et, comme il est maladroit, il tombe de la passerelle sur le train et saute avec lui 100 mètres plus loin. Pendant que, dans le grand souffle de l’explosion, comme dans un vent d’apocalypse, tous ceux de la gare sont secoués d’un rire fou, même la fille qui l’aime, qui rit à travers ses larmes. Il semble qu’il y a là un nœud assez extraordinaire, serré entre les deux sens du mot virilité.

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J.M. : Oh, vous savez, moi, je ne veux convaincre personne de rien, je refuse absolument cela. Chacun de toute manière suit son chemin et c’est très bien comme ça. Regardez les cinéastes de la génération précédente, par exemple M. Kadar (9), c’est un grand homme quoiqu’il soit petit de taille et je l’aime bien. Mais il veut toujours convaincre, changer les choses, il ne faut pas. D’un autre côté, les jeunes, mes camarades, eux, ils font des films plus ambitieux, ils veulent aller au fond des choses.
Moi, quand je fais un film, je pense surtout au public. Du coup, mes films à moi n’ont pas d’ennuis, et j’en suis un peu honteux par rapport aux autres. Alors peut-être, un jour, je ferai autre chose. Mais il faut apprendre encore, il faut être modeste, c’est une grande qualité.

Propos imaginaires recueillis par Jean Delmas
Jeune Cinéma n°26, novembre-décembre 1967

* En hommage à Jiří Menzel (1938-2020), mort le 5 septembre 2020, devait sortir en salles une rétrospective, le 11 novembre 2020, annulée en raison du Confinement II.
En DVD chez Malavida, le coffret est épuisé.
Mais on trouve encore : Trains étroitement surveillés (Oscar Meilleur film étranger 1968), Un été capricieux, Une blonde émoustillante (Mention spéciale à la Mostra de Venise 1981) et Mon cher petit village.

1. Les Petites Marguerites de Vera Chytilova (1966).
Trains étroitement surveillés de Jiri Menzel (1966).
Le Premier Cri (Krik) de Jaromil Jireš (1963), sélection officielle en compétition au Festival de Cannes 1964, sorti en salle en France le 4 octobre 1967.

2. Le Premier Maître (Pervyy uchitel) de Andreï Kontchalovski (1965), son premier long métrage, sélection officielle de la Mostra de Venise 1966.
Les Dix Mille Soleils (Tízezer nap) de Ferenc Kósa, sélection officielle en compétition du Festival de Cannes 1967, n’est pas sorti en France.
Père (Apa) de István Szabó (1966), qui a obtenu le Prix du jury à Locarno 1967, puis le Grand Prix au Festival international du film de Moscou en 1967, n’est pas sorti en France.

3. Écart  : Il s’agit de Otklonenie de Gricha Ostrovski & Todor Stoïanov (1967), primé au Festival de Moscou 1967, jamais sorti en France.

4. Le Fils du communiste  : il s’agit de Ton contemporain (Tvoy sovremennik) de Youli Raizman (1967), Prix du meilleur acteur, Nikolai Plotnikov, au Festival de Karlovy Vary 1968. C’est a suite de son film de 1957, Le Communiste (Kommunist), sélectionné à la Mostra de Venise en septembre 1958.
Youli Raizman (1903-1994) a reçu le Prix Staline à six reprises.

5. Andreï Roublev deuxième film de Andreï Tarkovski (1966), projeté cette même année à Leonid Brejnev, a été interdit en Russie jusqu’en 1971. Il a été présenté au Festival de Cannes 1969, amputé de 20 minutes par la censure soviétique et hors compétition. Il est sorti en salles en France en décembre 1969.

L’Étrange Anecdote  : Il s’agit de Skvernyy anekdot de Aleksandr Alov & Vladimir Naumov (1966), sorti uniquement en URSS en 1966.

Jean Delmas fait allusion au deuxième film de Andreï Kontchalovski Le Bonheur d’Assia (Istoriya Asi Klyachinoy) montré caviardé dans quelques ciné-clubs en Russie en 1966 et interdit à l’exportation. Le film ne réapparaîtra qu’à la Berlinale 1988, et il est sorti en France en mars 1989

6. Film a doba ("Film et époque"), créée en 1955, était la seule revue de cinéma spécialisée en Tchécoslovaquie. Sous la direction de l’un des critiques de cinéma et historiens tchèques les plus respectés, Antonín Novák (pseudo : Jan Žalman), dans les années 1960, elle a joué un rôle important dans la formation théorique de la nouvelle vague tchécoslovaque et dans l’atmosphère intellectuelle et politique du Printemps de Prague. Elle a survécu à la répression et à la censure, et, en 1989, Eva Zaoralová (pseudo : Hepnerová), membre du comité de rédaction en 1968, en est devenue rédactrice en chef. Après avoir perdu son éditeur en 1992, elle a réussi à se maintenir avec une parution trimestrielle.

7. Jiri Menzel a une vraie carrière d’acteur (80 films), à partir de 1964, y compris dans certains de ses propres films. Petit avocat inexpérimenté ahuri dans L’Accusé (Obzalovaný) de Jan Kadar (1964), jouisseur dans Le Jeu de la pomme (Hra o jablko) de Vera Chytilova (1977), sexologue mal rasé dans Trains étroitement surveillés de lui-même... On peut citer aussi Du courage pour chaque jour (Kazdy den odvahu) de Evald Schorm (1964) et L’Incinérateur de cadavres de Juraj Herz (1969). En 1993, il a travaillé avec Costa Gavras dans La Petite Apocalypse (1993). Celui-ci décrivait son équipe (dont André Dussollier et Pierre Arditi) pliée en deux sur le plateau devant les blagues menzéliennes : "Bien des gags signés Costa sont inventés par Jiri", déclarera-t-il à Andrée Tournès. Jiri Menzel ajoutera "J’étais bon car j’étais moi- même". Et Andrée Tournès conclura : "Jiri Menzel n’a pas d’emploi. Qu’il fasse des jeux d’ombre en équilibre sur une table, joue à cache-cache avec sa protection rapprochée ou délaisse les bondieuseries des pèlerins polonais pour une petite mozarella romano-intello, il crée en toute fantaisie un personnage de poésie. Pour ceux qui le connaissent depuis 1964, les choses sont encore plus simples, cet émigré, un pied en suspens au-dessus des frontières, c’est toujours l’avocat paumé de 1964, c’est tout bêtement lui-même" (Jeune Cinéma n°221, avril-mai 1993).

8. Les Petites Perles du fond de la mer (Perlicky na dne) est un film à sketches de Vera Chytilova, Jaromil Jires, Jiri Menzel, Jan Nemec, Evald Schorm, tourné en 1965 et sorti en Tchécoslovaquie en 1966. Il est tiré du recueil de nouvelles de Bohumil Hrabal : Perlička na dně (Petites perles au fond de l’eau), paru aux éditions Ceskoslovenský spisovatel, à Prague en 1963.
Le film n’est jamais sorti en salles en France, mais il a été vu au Festival de Locarno 1965, et au Festival de films de femmes de Créteil 1987, dans le cadre d’une rétrospective Vera Chytilova.
Deux autres courts métrages ont été tirés de l’ouvrage de Bohumil Hrabal : Un Fade Après-midi (Fádní odpoledne) de Ivan Passer (1964) (Grand Prix du Festival de Locarno 1966) et Brutalités récupérées (Sberné surovosti) de Juraj Herz (1965), qui n’ont pas été intégrés au film.

9. Ján Kadár (1918-1979) est né à Bratislava, Slovaquie. Il a quitté la Tchécoslovaquie, après l’invasion soviétique de 1968, comme Vojtěch Jasný, Miloš Forman et Ivan Passer.


Trains étroitement surveillés (Ostře sledované vlaky). Réal : Jiří Menzel ; sc : J.M. & Bohumil Hrabal, d’après son roman homonyme (1964) ; ph : Jaromír Sofr ; mont : Jirina Lukesová ; mu : Jirí Sust. Int : Václav Neckář, Josef Somr, Vlastimil Brodský, Jitka Bendová, Libuše Havelková, Květa Fialová, Jan Pech (Tchécoslovaquie, 1966, 92 min).



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