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Boujut, Michel (1940-2011)
Une vie
publié le vendredi 15 juillet 2011

Michel Boujut (1940-2011)

par Lucien Logette
Jeune Cinéma n°338-339, été 2011

"Jeune Cinéma, une petite revue à l’ancienne, peu soucieuse de l’air du temps, avec des textes comme en lit nulle part ailleurs."

C’était en janvier 1991 que ces lignes parurent dans L’Événement du jeudi, dont Michel Boujut assurait alors la chronique cinématographique.
Comment ne pas remercier un tel coup de chapeau et entrer en relations avec un critique célèbre qui manifestait une sûreté d’appréciation aussi délicate ? Ce qui fut fait.

Depuis, Boujut resta un ami de la famille, attentif et disert, qui partageait avec nous le goût de l’exploration des marges, le refus du prêt-à-penser, la certitude que si le cinéma est une des choses les plus importantes du monde, on peut aussi prendre du plaisir à la poésie, au jazz, à Bob Dylan (1) et aux romans policiers.

Un vrai compagnon de route - et de train, lorsque, lors d’un retour d’un week-end lyonnais à l’Institut Lumière, il nous fit découvrir sa Casquette de Charles Bovary (Arléa 2002), hilarantes variations graphiques sur le couvre-chef du héros de Flaubert qu’il avait demandé à vingt-cinq complices talentueux, de Barbe à Willem, de réaliser.

Boujut était comme ça, capable de tenter brillamment les analyses des films de Michel Soutter ou d’Alain Tanner (L’Âge d’Homme, 1974 et 1990) - il fit un long séjour en Suisse, pour cause de désertion comme il le conte dans son récent et, hélas, ultime, ouvrage -, de sonder Claude Sautet lors de conversations qui donnèrent naissance à un livre mémorable (Actes Sud / Institut Lumière 1992), de décrypter la bêtise aveuglée d’un journaliste stalinien de choc (Le Fanatique qu’il faut être. L’énigme Kanapa, Flammarion 2004) ou de torcher en un rien de temps un bijou rigolard pour la collection "Le Poulpe" (Les Jarnaqueurs, Baleine 1998).
Sans jamais donner l’impression de se prendre au sérieux, position rare dans le milieu.

Les périodiques auxquels il collabora furent nombreux mais choisis - Les Nouvelles littéraires, Charlie-Hebdo, À suivre, Positif, entre autres.
Il y conserva, quelle que soit l’enseigne, un ton qui n’était qu’à lui. Aussi à l’aise lorsqu’il commentait, voix inoubliable pour les téléspectateurs du temps, certaines séquences de Cinéma Cinémas, l’émission qui nous fit stationner une fois par mois dix ans durant (1982-1991) devant les écrans d’Antenne 2, que lorsqu’il se livrait, à partir d’une photo fameuse de Paul Strand à une méditation sur Le Jeune Homme en colère (Arléa 1998), c’était un esprit hors cadres.

Il faut (re)lire ses polars jazzy, Souffler n’est pas jouer (Rivages Noir 2000) et La Vie de Marie-Thérèse qui bifurqua quand sa passion pour le jazz prit une forme excessive (Rivages Noir 2008), bons exemples de ce que peut produire une culture non dogmatique servie par une langue experte.

Comme sa Promenade du critique, viatique toujours pertinent après quinze ans (Actes Sud / Institut Lumière 1996). Il était avant tout un homme d’écriture, élevé à la meilleure source, celle de son père Pierre, le poète, qui, depuis Jarnac-en-Charente, anima La Tour de feu, "revue internationaliste de création poétique" de belle allure dont Michel, dans sa propre revue Les Feux de la tour, réédita certains numéros rares.

Sa dernière lettre, il y a quelques semaines, contenait un poème de Charles Le Gouic, poète de la rue Daguerre dont nous ne savions rien.
Elle se terminait par : "Vu Nadeau. Magnifique. Je te raconterai. Boujut".
Il ne nous le racontera jamais et c’est fort triste.

Lucien Logette
Jeune Cinéma n°338-339, été 2011

1. La cérémonie funèbre au cimetière du Père Lachaise s’est achevée sur une superbe version de son Forever Young.

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