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Le Masson, Yann (1930-2012)
Une vie, une œuvre
publié le dimanche 29 avril 2018

Autour de Kashima Paradise (1973) (*)

par Lucien Logette
Quinzaine littéraire n° 1037, 1er mai 2011

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"Au 21e siècle, le ciel, la mer et la terre du Japon verront s’harmoniser nos rêves avec la nature et continueront de connaître un essor considérable."

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La phrase sert d’introduction à la première séquence de Kashima Paradise de Yann Le Masson & Bénie Deswarte (Prix Georges-Sadoul 1973). Serinée en boucle lors du spectacle offert par le trust Mitsubishi dans le cadre de l’Exposition universelle d’Osaka de 1970, elle prêterait à sourire, si le drame actuellement vécu par l’archipel l’autorisait. (1)
L’arrogance affichée était alors à la mesure du capitalisme triomphant - encore faudrait-il être certain que les lendemains de Fukushima, les eaux radioactives ayant remplacé les eaux glacées, créeront quelques états d’âme aux tenants du calcul égoïste.

La collection "Le geste cinématographique" des éditions Montparnasse établit peu à peu un catalogue des ressources du cinéma direct - Flaherty, Rouch, Pierre Perrault, Robert Kramer, les groupes Medvedkine - et de l’expérimentation exigeante - l’œuvre complète de Straub & Huillet - qui n’a guère d’égal. On ne se situe pas du côté du spectacle facile et de la franche rigolade, mais se construit ainsi, progressivement, une mémoire du cinéma d’intervention extrêmement précieuse.
Qui se souviendrait que Mai 68 avait généré autant d’images sans les trois coffrets consacrés aux films de ce printemps-là ?

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La remise à la lumière des traces, peu nombreuses, laissées par Yann Le Masson (2) s’inscrit dans le projet général - reconnaître les grands anciens. Ou plutôt, dans ce cas précis, le faire tout simplement connaître. Car le nombre, déjà à l’époque extrêmement limité, des spectateurs (ceux des rares ciné-clubs qui n’hésitaient pas à passer des titres censurés) qui ont pu voir J’ai 8 ans et Sucre amer, les deux premiers courts de Le Masson, va forcément en se raréfiant.

Le DVD permet de vérifier que J’ai 8 ans, coréalisé avec Olga Baïdar-Poliakoff et René Vautier, rassemblant à chaud, en 1961, des dessins d’enfants algériens ayant vécu bombardements et mitraillages de l’armée française, a gardé toute sa force.

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Quant à Sucre amer, (3) il montre comment Michel Debré, alors Premier ministre, avait su, en 1963, se faire élire député de la Réunion en faisant voter quelques occupants des cimetières de l’île.

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Si l’événement a perdu de son actualité, la technique de l’utilisation des électeurs-fantômes demeure une pratique éprouvée, et pas seulement dans les îles lointaines. Sucre amer, immédiatement interdit par le pouvoir gaulliste - ce qui vaut légion d’honneur - ne fut, à notre connaissance, jamais repris.

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Guère plus que Kashima Paradise, dont on ne se souvient pas, après sa présentation à Cannes en 1973 par la Semaine de la Critique, qu’il ait connu autre chose que des projections militantes.
Le film est pourtant un modèle de documentaire à la première personne, même s’il porte la double signature Le Masson-Deswarte, et ce n’est pas un hasard si le commentaire est dû à Chris Marker : nous sommes ici au cœur d’une même famille, d’esprit et de combat.

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Mais ce cinéma personnel est tout sauf impressionniste. Au contraire, il s’appuie sur une structure bétonnée, un savoir du contexte japonais (la coréalisatrice préparait une thèse de sociologie sur les rapports entre "Industrialisation rapide et société rurale dans un pays capitaliste avancé") qui permet de creuser au-delà des apparences : un mariage, derrière les simagrées traditionnelles du marieur, cache un échange économique précis, le cercle vertueux de l’obligation du don et du contre-don peut recouvrir un gouffre social, etc. Rien de dogmatique dans la démonstration, simplement une manière de montrer l’engrenage des situations et les ruses de la classe dominante que le commentaire démasque.

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La caméra se pose en trois lieux principaux : le village de Takei et ses 450 habitants, riziculteurs aux abois ; Kashima, combinat géant édifié autour du plus grand port industriel du pays, accumulation monstrueuse d’usines cracheuses de fumées empoisonnées - et qui récupère comme main-d’œuvre tous les paysans de la région (dont ceux de Takei) ; Narita, enfin, aéroport alors en construction, et auquel s’opposent les habitants, soutenus par des étudiants tokyoïtes. (4)

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Agriculture, industrie, transport : tous les éléments nécessaires sont réunis pour une approche globale - en définitive, l’avancée du film modifiera la recherche de Deswarte qui se fixera sur le "giri", cette notion spécifique inconnue ici, impliquant devoir et obligation morale et sociale.
Mais aussi effrayantes que soient les batteries de cheminées éructantes, on a vu pire depuis, question pollution majuscule, et les quelques documentaires montrant les villes industrielles actuelles de la Chine de l’intérieur ramènent les nuisances de 1970 au rayon des antiquités. En revanche, la longue dernière partie du film, tournée durant les manifestations de Narita, reste un moment peu dépassable.

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Le Masson, avait beaucoup tourné dans les rues de mai 1968.
Deux ans plus tard, les conditions n’étaient pas les mêmes : il ne s’agissait pas de manifestations fugaces à accompagner en courant dans la ville, mais d’une bataille en lieu clos entre deux camps structurés, obéissant à des règles codifiées. Les CRS locaux, casqués, portaient gourdins et boucliers aussi grands qu’eux. Les manifestants, également casqués, étaient munis de bâtons et, pour les zengakuren, ces militants dont les techniques firent tant rêver l’extrême gauche occidentale, de lances de bambou affûtées. Tortues romaines contre lanciers, le combat renouait avec une tradition vénérable (affrontement uniquement face-à-face) et obéissait à un rituel, incompréhensible ailleurs : bataille de 7 heures à midi, puis, après déjeuner, de 14 à 19 heures, avec rendez-vous pour le lendemain.

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Et ainsi une semaine durant. On comprend que le cinéaste, filmant au plus près ces bagarres, ait pu rattraper un jour ce qu’il avait raté la veille. Le résultat est superbe : la chorégraphie des mouvements des combattants, les attaques des voltigeurs contre les murs de boucliers renvoient aux chevaliers teutoniques de Alexandre Nevski et si Le Masson n’avait lui-même conté les péripéties du tournage, on pourrait croire que la bataille n’a duré que le temps restitué. Magie du montage…

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Il aurait été satisfaisant pour l’âme de terminer Kashima Paradise sur ce combat, montrant ainsi qu’un peuple uni pouvait vaincre, ou au moins trouver dans la lutte commune l’unité qui, un jour…
Plus cruellement, le film s’achève sur la fête donnée par les treize sociétés unies dans la construction du combinat, fête du Capital et du Travail à laquelle les paysans spoliés et les pêcheurs désormais sans poissons n’ont pu refuser de venir, "car l’invitation de Mitsubishi est de celle qui oblige", précise Marker.

"Kashima est le paradis du capitalisme ; jour et nuit, on y produit et on y consomme ; la course folle continue".
Le constat est amer, que ne vient pas contre-balancer la dernière image, où le paysan-ouvrier inquiet "réfléchit et commence à comprendre…".

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Vœu pieux : il aura suffi de quarante ans pour aller de Kashima à Fukushima.

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Au milieu des années 70, Le Masson filme le premier accouchement pratiqué hors milieu hospitalier, au sein du groupe aixois du Mouvement pour la libération de l’avortement et de la contraception (4), puis s’installe dans la Commune, utopie en action qui abrite des partisans de structures familiales libres, où l’on pratique la naissance et l’avortement désirés.

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Malgré la loi Veil de janvier 1975, les choses n’étaient pas simples et, en 1977, cinq ans après le procès de Bobigny, les "filles d’Aix" furent traînées en justice pour "exercice illégal de la médecine et avortement d’une mineure".

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Des milliers de partisans vinrent les soutenir et c’est cette manifestation qui sert de cadre à Regarde, elle a les yeux grand ouverts, le film que Le Masson tire, en 1980, de l’expérience communautaire. Le reste, discussions collectives, entretiens, vie quotidienne, se place sous le signe de la parenthèse enchantée.

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On aimerait savoir ce qu’est devenue l’enfant que l’on voit naître en très gros plan (l’image n’était pas encore familière), entourée des trente personnes de sa "famille" et qui a grandi au sein de cette illusion fructueuse. Impossible de penser qu’il n’en est pas resté quelque chose.

"Si le cinéma de Yann Le Masson a si bien parlé du monde, c’est d’abord parce qu’il s’est intéressé à ses habitants" nous dit le livret d’accompagnement du coffret.
Certes. Mais l’intérêt ne suffit pas, il faut un œil, une pensée, une perception du réel - toutes choses que le cinéaste possède et qu’il est temps de (re)découvrir.

Lucien Logette
Quinzaine littéraire n° 1037, 1er mai 2011.

P.S. Les mêmes éditions Montparnasse sortent, début mai 2011, Le Lion, sa cage et ses ailes, de Armand Gatti, huit films quasi inconnus tournés chez Peugeot-Montbéliard en 1976.

1. À la suite d’un séisme de magnitude 9 suivi d’un tsunami, survenu au Japon sur la côte Pacifique du Tōhoku (à 300 km de Tokyo), au large des côtes nord-est de l’île de Honshū, le 11 mars 2011, la centrale nucléaire de Fukushima a vu son système de refroidissement principal s’arrêter et les réacteurs 1, 2 et 3 sont entrés en fusion alors que la piscine de désactivation du réacteur 4 surchauffait. C’est le plus grave accident nucléaire de l’histoire, devant celui de la centrale de Tchernobyl en 1986.

2. NDLR. Yann Le Masson (1930-2012) était encore vivant à la parution de l’article, le 3 mai 2011, il est mort le 20 janvier 2012. Cf. l’hommage de Pierre Lhomme.

3. Yann Le Masson parle de Sucre amer dans Cinématons en campagne de Gérard Courant (2005).

4. Cf. aussi, pour l’aéroport de Narita, le cycle Sanrizuka de Shinsuke Ogawa (1936-1992) et l’entretien avec lui.
Cf. aussi, pour la catastrophe de Minamata, le film de Noriaki Tsuchimoto (1928-2008) et son témoignage.

4. Le MLAC (1973-1975).
Cf. aussi sur France Culture.

* Le cinéma de Yann Le Masson. Kashima Paradise
Les 2 DVD comprennent J’ai huit ans (1961), Sucre amer (1963), Kashima Paradise (1973), Regarde elle les yeux ouverts (1980) et Heligonka (1984).
Éditions Montparnasse (sortie 3 mai 2011).
La collection, Le geste cinématographique, est dirigée par Patrick Leboutte et Vianney Delourme.

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Kashima Paradise. Réal, sc : Yann Le Masson & Bénie Deswarte ; commentaires de Chris Marker et lus par Georges Rouquier ; ph : Yann Le Masson ; mu : Hiroshi Hara ; mont : Isabelle Rathery & Sarah Taouss-Matton (France, 1973, 110 mn). Documentaire.

J’ai huit ans. Réal, sc : Olga Baïdar-Poliakoff, Yann Le Masson & René Vautier ; ph. Yann Le Masson ; mont : Jacqueline Meppiel (France, 1961, 8 mn). Documentaire.

Sucre amer. Réal : Yann Le Masson (France, 1963, 24 mn). Documentaire.

Regarde, elle a les yeux grand ouverts. Réal : Yann Le Masson, avec le MLAC (France, 1980, 77 mn). Documentaire.



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