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Menzel, Jiri (1938-2020) (e) III
Entretien avec Andrée Tournès (en 1987)
publié le jeudi 26 novembre 2020

Rencontre avec Jiří Menzel (1938-2020)
à propos de Mon cher petit village (1985)

Jeune Cinéma n°181, mai-juin 1987

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Pour beaucoup de ses contemporains, il est, en Allemagne, un des metteurs en scène de théâtre les plus appréciés et le Feydeau qu’il a monté récemment fait salle comble et guichets fermés. Pour nous qui découvrions le cinéma tchèque à l’aube du printemps praguois, Jiri Menzel était, dès 1965, le très jeune auteur d’un des sketches des Petites perles au fond de la mer (1), inspiré de Bohumil Hrabal qui fut longtemps son auteur favori. Plus tard, ce fut la merveille de fraîcheur acide - toujours venue de Hrabal - de Trains étroitement surveillés (2) le film qui le fit connaître en France.
Il est non seulement, parmi les Tchèques, celui qui manie inimitablement ce qu’il appelle l’ironie avec tendresse, mais aussi un ami de longue date, qui a suivi les débuts de notre revue, fréquenté les stages de la Fédération Jean-Vigo et qui, de festival en festival, nous donne des nouvelles de ses amis cinéastes.
Rencontrer Jiri Menzel, c’est moins parler de son travail - il n’y tient pas tellement - que d’évoquer celui des autres. Ceux qui sont restés à Prague, Evald Schorm, Vera Chytilova (ceux-là, d’après lui, travaillent trop frénétiquement pour prendre le temps de vivre), et Jaromir Jires. Ceux aussi qui sont partis : Vojtech Jasny - qui lorgne sur un retour désiré -, Jan Nemec qui, de son exil hollandais, a pu travailler comme "expert en choses tchèques" sur l’adaptation du Milan Kundera, et Milos Forman bien sûr, revenu au pays pour son Mozart. (3)
Lui, Jiri Menzel, dont les mises en scènes théâtrales en Allemagne assurent bien les arrières, prend le temps de flâner. C’est sans doute pour cela que ses films ont le naturel épanouissant des arbres qui ont poussé à leur rythme dont les fruits tombent en leur temps de maturité.
Après Recoupes (4), évocation doucement nostalgique des années vingt au village, voici Mon cher petit village, auquel le festival de Chamrousse 1987 vient de décerner son grand Prix du film d’humour.

A.T.


Jeune Cinéma : Peux-tu nous dire pourquoi tu situes tes films dans des petits villages ?

Jiří Menzel : Il n’y a aucune différence entre les gens des villes et ceux des villages. Nous autres, en Tchécoslovaquie, nous sommes tous des petits bourgeois, plus des paysans mais pas des bourgeois, nous sommes tous très middle class. Nous n’avons pas de noblesse comme les Polonais, nous sommes tous sans religion. Notre religion, à l’envers de ce qui s’est passé en Pologne ou en Hongrie, n’a jamais eu aucune force. Nous sommes des orphelins sans responsabilité, un peu égoïstes, assez raisonnables, et de temps en temps un peu trop malins. Nous sommes des juifs slaves, nous savons surnager : bref, les défauts des petits bourgeois. Dans une petite ville donc, on peut se connaître, s’observer, dans la grande ville, on peut se cacher. L’écrivain dont je me suis inspiré avait déjà écrit Einsamkeit am Waldes Rand (5), il ne doit pas savoir pourquoi il a choisi cette petite ville, moi je ne me pose pas la question.

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J.C. : Tu as une grande sympathie pour tes personnages, on pourrait imaginer le même sujet avec un regard méchant ?

J.M. : Les gens sont pleins de défauts comme moi-même, mais je crois que les films ne sont pas faits pour soi tout seul, la littérature non plus. Je n’aime pas l’art pour l’art, la culture doit avoir une influence sur les gens. Il n’existe plus de religion pour donner des principes et les gens se sentent perdus. Si je veux faire un film, il faut qu’il ait un sens. J’aimerais bien rappeler aux gens ce qu’il faut faire, ce qui est notre force, mais si je le dis avec méchanceté, personne ne va m’écouter. Chacun va regarder le film et se dire : Ça ne me regarde pas, ce sont des bêtes, moi je suis honnête. Alors que si le personnages est sympathique, et qu’il est vu accomplissant quelque chose qui donne de mauvais résultats, le spectateur se sent concerné, et ça opère comme une catharsis.
Dans Mon cher petit village, le chef du village par exemple, c’est un brave type, mais il peut décider du sort d’un pauvre gars et en profiter. En réalité, la plupart des gens est capable de ce genre de saloperie. Il faut être "être moraliste avec tendresse", comme dit Zdenek Sverak (5).

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J.C. : Tu es à contre courant.

J.M. : Et alors ? Les films méchants, je n’aime pas, même s’ils sont à la mode et si c’est plus facile d’être méchant, je m’en fous. Moi je veux être moraliste. Je ne veux pas faire de films que je n’irais pas voir moi-même, je veux faire un cadeau à mes spectateurs. Les gens qui ont faim, les ouvriers qui travaillent, ils n’ont pas besoin de films qui leur disent : "Vois comme tu es bête et méchant". Il faut leur donner du courage pour vivre, il ne faut pas leur donner des bâtons pour se battre.

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J.C. : Il semble qu’il y a une contradiction entre ta volonté d’être utile et ta conviction personnelle qu’on ne peut pas faire grand chose dans la vie.

J.M. : Les gens ne savent plus aimer, ils n’ont plus le sens des responsabilités. Ils pensent appartenir à une grande organisation responsable de tout, mais ce n’est pas vrai. On peut désigner les responsabilités, on peut montrer l’égoïsme.
Je voulais une autre fin pour mon film. Je voulais qu’Otik aille à Prague et que le directeur lui prenne sa maison, ça faisait une fin correcte, une fin mauvaise mais conforme à la réalité. Mais Zdenek Sverak m’a dit : "Tu vas donner une giffle aux spectateurs et les gens ont besoin de caresses". Alors j’ai donné mon accord. C’est donc une fin un peu idéaliste, mais ce happy-end n’empêche pas le spectateur de sentir quelle est la réalité.
Autrefois, on éprouvait le besoin de regarder en face la réalité, si noire fût-elle, peut-être que maintenant on a plus besoin... de courage. J’ai toujours été comme ça, je n’ai pas envie d’être malheureux, mais ça ne veut pas dire que je me fais des illusions...

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J.C. : En somme tu es un vrai communiste...

J.M. : Mais j’ai été éduqué comme ça, ou comme chrétien. Pourtant, tu vois, je ne suis ni baptisé ni au parti.

J.C. : Tu as dit quelque part que tu voulais faire des films que ta mère aurait aimés ?

J.M. : Ce n’est pas tout à fait ça. J’ai dit que je ne voulais pas faire des films dont j’aurais eu honte aux yeux de mon père - un intellectuel -, et qui plairaient aussi à ma mère, comme faisait Chaplin. Je ne veux pas faire de films incompréhensibles, sophistiqués. Si je fais une chaise, je veux quelque chose de confortable, de solide. Je ne veus jamais faire des chaises pour me montrer, comme ce cinéma intellectuel qui dit Moi, moi, moi. Et puis je n’aime pas les films qui se servent d’idées pour faire carrière. On profite beaucoup des idées chez nous, or les idées, on peut faire de la merde et l’envelopper avec.

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J.C. : Ce film est un portrait collectif de tout un village, ça t’a posé des problèmes de mise en scène ?

J.M. : Au moment du scénario et aussi au montage. Il s’agissait de n’oublier personne, et il faut tenir la distance quand quelqu’un n’est plus en scène pour que le spectateur ne l’oublie pas. Il fallait une alternance de scènes plus ou moins fortes pour tenir le spectateur en haleine.

J.C. : Tu as collaboré au scénario ?

J.M. : À la fin. Mais pendant le tournage, j’ai juste ajouté des blagues qui n’étaient pas dans le scénario pour rendre le film plus léger. Pour donner l’impression qu’Otik est vraiment dur à supporter, j’ai rajouté la séquence de l’assiette de soupe sur le siège.

J.C. : J’aime bien chez toi ce genre de gags qui ne sont jamais vulgaires.

J.M. : Ça vient des burlesques qui ne sont jamais vulgaires, toujours fins et délicats. On voit bien la différence entre To be or not to be chez Lubitsch et les films de Mel Brook, j’aurais voulu être né 50 ans plus tôt.
J’ai transformé aussi une séquence à la fin. J’ai voulu tourner une scène à Prague avec Otik pour donner une idée du malheur que ce serait pour lui de quitter son village. Il faut dire que le scénario est tellement bien écrit que les acteurs ont tout compris des personnages. Ils ont tous quelque chose d’intéressant. Regarde le personnage du directeur, les fonctionnaires sont toujours très ennuyeux, ici il est gentil comme un curé. Je connais bien l’acteur qui le joue, il est aussi comme ça dans la vie.

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J.C. : Tu as choisi toi-même tes acteurs ?

J.M. : Oui, je les avais rencontrés presque tous dans d’autres films. Otik, je l’ai connu dans un film hongrois où j’ai joué. Je l’aime bien, il ressemble à Pucholz dans L’As de Pique (6) même visage, même caractère. Je l’ai fait jouer dans une pièce que j’ai montée en Hongrie. Chez nous, il était un peu isolé, étranger, comme handicapé parce qu’il avait du mal à parler tchèque, mais ça nous a aidés. Le gros, c’est un acteur slovaque, qui est spécialisé dans les rôles de capitalistes et de méchants. Je l’ai vu au théâtre, c’est un grand cœur, mais un grand batailleur à cause de sa petite taille et de son honneur. Ce sont mes amis, j’aime travailler avec eux et ça se sent.

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J.C. : Il y a des débutants ?

J.M. : La maîtresse d’école, la vieille femme, elle a joué dans Trains étroitement surveillés. C’était la mère de la fille aux fesses tamponnées, elle n’est pas actrice, c’est une femme de ménage, très simple et vivante. Les autres sont professionnels.

J.C. : Il y a-t-il des détails que tu as empruntés à ta propre expérience ?

J.M. : Il y a des choses qu’on ne peut pas comprendre à l’étranger. Notre dramaturge nous a raconté l’anecdote suivante : La mère, devant la télé, appelle son fils : "Viens voir le feuilleton". Le fils répond : "Je viendrai quand le ’miroir’ aura passé". C’est que la speakerine présente toujours les feuilletons américains en disant "Nous allons voir tel film américain, c’est un miroir de la vie dans un pays capitaliste", et cela à propos de tous les films. Les westerns, les polars, ce sont tous des "miroirs", ça fait bien rire tous les Tchèques. Ce qui est triste, c’est que quand mes films sont diffusés en Amérique, les critiques m’éreintent parce qu’ils ne sont pas des "miroirs" de la bêtise socialiste. Ils en veulent à mes films de ne pas être assez critique, ils prennent un film pour une arme. Quelle bêtise !

Propos recueillis par Andrée Tournès
à Berlin en mars 1987 (Jiri Menzel était juré de la Berlinale 1987).
Jeune Cinéma n°181, mai-juin 1987

1. Les Petites Perles du fond de la mer (Perlicky na dne) est un film à sketches de Vera Chytilova, Jaromil Jires, Jiri Menzel, Jan Nemec, Evald Schorm, tourné en 1965 et sorti en Tchécoslovaquie en 1966. Il est tiré du recueil de nouvelles de Bohumil Hrabal : Perlička na dně (Petites perles au fond de l’eau), paru aux éditions Ceskoslovenský spisovatel, à Prague en 1963.
Le film n’est jamais sorti en salles en France, mais a été vu au Festival de Locarno 1965, et au Festival de films de femmes de Créteil 1987, dans le cadre d’une rétrospective Vera Chytilova.
La "perle" de Jiri Menzel s’appelle La mort de M. Baltazar (Smrt pana Baltazara).
Deux autres courts métrages ont été tirés de l’ouvrage de Bohumil Hrabal : Un Fade Après-midi (Fádní odpoledne) de Ivan Passer (1964) (Grand Prix du Festival de Locarno 1966) et Brutalités récupérées (Sberné surovosti) de Juraj Herz (1965), qui n’ont pas été intégrés au film.

2. Trains étroitement surveillés (Ostře sledované vlaky, 1966), est le premier long métrage de Jiri Menzel, Sélection officielle Hors Compétition au Festival de Cannes 1967 et Oscar 1968 du meilleur film étranger.

3. Evald Schorm (1931-1988) ; Věra Chytilová (1929-2014) ; Jaromil Jireš (1935-2001) ; Vojtěch Jasny (1925-2019) ; Jan Němec (1936-2016) ; Miloš Forman (1932-2018).
Jan Němec a collaboré à L’Insoutenable Légèreté de l’être (The Unbearable Lightness of Being) de Philip Kaufman (1988).
Amadeus de Miloš Forman, sorti en 1984, a majoritairement été tourné en République tchèque.

4. Recoupes est le titre adopté par Jiri Menzel et Andrée Tournès dans leurs entretiens. C’est une traduction du titre anglais du film à la Mostra de Venise 1981 : Shortcuts. Le titre original, Postriziny,) peut se traduire par "Coupures". Le film est devenu Une blonde émoustillante, à sa sortie en France le 22 mars 1989. Cf. Entretien avec Jiri Menzel, à propos de Une blonde émoustillante.

5. Avec ce titre, Einsamkeit am Waldes Rand dit en allemand, Jiri Menzel fait référence à Ladislav Smoljak (1931–2010) scénariste de son film Na samotě u lesa (littéralement Seul dans les bois) 1976, jamais sorti en France mais primé au Festival de San Sebastian en 1976.

6. Zdenek Sverak, acteur et scénariste du film, né en 1936.

7. L’As de pique (Černý Petr) de Miloš Forman (1964).

* En hommage à Jiří Menzel (1938-2020), mort le 5 septembre 2020, devait sortir en salles une rétrospective, le 11 novembre 2020, annulée en raison du Confinement II.
En DVD chez Malavida, le coffret est épuisé.
Mais on trouve encore : Trains étroitement surveillés (Oscar Meilleur film étranger 1968), Un été capricieux, Une blonde émoustillante (Mention spéciale à la Mostra de Venise 1981) et Mon cher petit village.


Mon cher petit village (Vesnicko má stredisková). Réal : Jiří Menzel ; sc : Zdenek Sverák ; ph : Jaromír Šofr ; mu : Jiří Šust. Int : János Bán, Marián Labuda, Rudolf Hrušínský, Petr Čepek, Libuše Šafránková, Jan Hartl, Zdeněk Svěrák, František Vláčil (Tchécoslovaquie, 1985, 98 mn).



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