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Old Gringo (édito 2015)
Édito, avant et après le 7 janvier 2015
publié le jeudi 29 janvier 2015

Le 1er janvier 2014, nous avions sur le monde le regard de Ma’ Joad. Quelque chose comme une tendresse mêlée à un désespoir. Et puis l’année a vieilli doucement, changeant la donne et les pensées.

La crise (économique) n’était plus "une" crise de plus, mais la crise ultime (générale).
Le mot même, devenu malade, désignant l’innommable, devenait tabou. Les placards débordaient des terreurs refoulées à la hâte. Malgré la langue de bois des gérants, le malaise gagnait la civilisation - occidentale, donc désormais mondiale.

La montée des périls, ça devait être un changement d’époque. Et des changements d’époques, les Terriens en avait vu beaucoup.

On donna alors des coups de peinture aux mots, dans l’illusion de changer les choses. Et les rapports de force. Apparurent ainsi, par exemple, la disruption et le futurologue.

Misant sur les minorités et sur les marges, à partir de tout petits indices d’intérêt local, les penseurs construisirent, sans fondations solides, des notions consolantes : la troisième révolution industrielle (alliance du déclin du capitalisme et de l’avènement des nouvelles technologies) ou le modèle collaboratif (déclin de la propriété et retour en force de la valeur d’usage). Misant aussi sur le temps, qu’on n’avait plus, ce qui commençait à se savoir.

Ailleurs, quelques soldats (combien de divisions ?) continuaient à penser en termes d’action traditionnelle. Il y avait les gentils, en Espagne ou en Grèce, sur quelques places urbaines ou sur quelques zones à défendre. Il y avait aussi des (très) méchants, pas très loin.

Déguisés en héros de tragédie grecque, passés par les lassantes péripéties, nous, nous finissions par souhaiter la catastrophe finale, dépités de ne pas la distinguer dans l’abondance des hypothèses. Il nous fallait donc continuer à filtrer le monde à travers nos sources habituelles, les livres, les films, les personnages.
Et l’humour noir.

Ambrose Bierce, l’observateur non dupe du grand patron Hearst (le citoyen Kane), avait tout compris.
Un jour de 1914, à 70 ans, après avoir connu une horrible guerre à 19 ans, et affronté des deuils et des trahisons de toutes sortes le reste de ses jours, il disparut quelque part au Mexique.
Carlos Fuentes retrouva sa trace : il avait rejoint la révolution de Pancho Villa. Il y avait rencontré un jeune général, qui pensait comme dans Matrix : "N’élève pas la voix, mais sors ton plus grand sabre". Le vieil écrivain, lui, pensait : "Être un gringo au Mexique, ça c’est de l’euthanasie !" Il y avait aussi rencontré une femme, sa dernière, qui forcément aurait le dernier mot.
Luis Puenzo nous fournit les images.

C’est avec cet Old Gringo (*), sarcastique et toujours amoureux, notre ange tutélaire en 2015, que se joueront - peut-être - les aubes nouvelles.

Jeune Cinéma
 


Puis janvier 2015 a éclaté et tout changé. L’aube nouvelle était blême.

Mercredi 7 janvier 2015
 

Massacre au journal Charlie Hebdo.
Une horreur.
Qui a changé la donne, et semble avoir réveillé les consciences, par le bout de la liberté d’expression.
Mais "nous ne sommes pas tous le même Charlie".
 

Lundi 13 janvier 2015
 

Bien entendu, on peut rigoler - et même ricaner - des "obsèques nationales" qui ont été faites à nos chers amis de Charlie Hebdo, avec ce parterre de VIP hétéroclite, voire contre-nature.
On peut aussi saluer le joyeux bordel qui a suivi la manif, à la télé, sur l’A2, service public. Vite, maintenant, car la fin de la récréation sera sûrement sifflée, tôt ou tard.

Il n’empêche.
Ce qui c’est passé dimanche 11 janvier 2015 est inoui. Même après le 11 septembre 2001, il n’y avait pas eu d’équivalent. Les phénomènes œcuméniques, ça nous épate toujours. Tant qu’ils ne se révèlent pas grégaires.

Quoiqu’il en soit, ce que nous pensions "avant" a été modifié "après".
Car voici : le Terrien nouveau est - pourrait être - arrivé, non-violent.
Et ça s’est passé à Paris, France.
Paris, contemplé et relayé par tout le pays, et par le monde entier.

Tous nos vieux doivent se réjouir.

Les vieux penseurs, Marx, Durkheim ou Mauss, qui voient à nouveau leurs outils opératoires. Juste un petit coup d’antirouille, quelques nouvelles techniques modernes, et ça devrait le faire (au moins pour analyser). Rien ne leur plaît plus que la transmission de leur savoir-faire, quelle que soit sa forme nouvelle. Et l’Occident, avant de disparaître - démographie oblige - a encore beaucoup de chose à enseigner.

Et la vieille taupe, donc, qui, spécialiste des surprises, voit un premier résultat de son travail de couture silencieux. Sous la surface, au delà des coupons naturellement séparés, les déchirures étaient nombreuses. Ravaudages, dentelles, et "entre-deux", et mini-actions, associations et territoire national se sont rejoints.

Quant aux jeunes, ils triomphent de voir leurs machines, leurs textos et autres flashmob prouver leur utilité et soutenir leurs émotions nouvelles. Individualisés, "clivés", ils avaient grand besoin de se rassembler. Ils savent désormais que le nombre et la non-violence sont aussi des armes.

Les peuples font l’histoire.
Les dirigeants décrètent l’état d’urgence. Ou récupèrent.
Rien n’est joué.
Mais quelque chose est arrivé, qui ressemble à l’ombre de l’esquisse d’une utopie.

Jeune Cinéma
 

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* Old Gringo de Luis Puenzo (1989).
Ambrose Bierce (Old Gringo) : Gregory Peck.
 



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