home > Films > Exode (l’) (1924)
Exode (l’) (1924)
de Merian Cooper & Ernest Schoedsack
publié le samedi 19 août 2017

Aux sources du documentaire

par Guy Gauthier
Jeune Cinéma n°296-297, été 2005


 


L’Exode (Grass), tourné en 1923, peut être considéré comme le premier documentaire dans lequel les cinéastes, Merian Cooper & Ernest Schoedsack, accompagnés de Marguerite Harrisson - souvent oubliée des historiens bien qu’elle fût la véritable organisatrice de l’expédition - élaborent une œuvre en confiant sa construction aux aléas d’une migration dont ils ne connaissaient à l’origine, ni les conditions très contraignantes, ni même le véritable itinéraire, et encore moins le contexte ethnico-historique, se fiant pour l’essentiel à de vagues légendes, à l’origine des erreurs, heureusement réduites du fait de la sobriété obligatoire des intertitres.

C’est la continuité du film, le point de vue assumé mais discret des auteurs, la rigueur de la construction, qui en font une œuvre en contraste avec les nombreux reportages d’époque, le plus souvent simples successions de plans assemblés au petit bonheur ; à quelques exceptions près, dont les films africains de Alfred Machin, à partir de 1908.

Le célèbre film de Robert Flaherty, Nanouk of the North (1922), était légèrement antérieur, mais d’une conception très différente. Flaherty connaissait bien le monde des Esquimaux, vivait avec eux, et ne dédaignait pas quelques petits arrangements pour dramatiser son récit.

Le film de Schoedsack et Cooper, linéaire, sans intervention au tournage, préfigurait un genre de documentaire que John Grierson nommait péjorativement "travelogue", et qui devait avoir, les risques en moins et les approximations en plus, une postérité touristique et coloniale.


 

Remontons le temps

Ernest Beaumont Schoedsack (1893-1979), opérateur dans les équipes de Mack Sennett, puis reporter de guerre durant la Première Guerre mondiale, puis grand reporter d’actualités, continue dans la même voie après sa rencontre avec le producteur Merian C. Cooper, en parcourant le monde à la manière des chasseurs d’images des années 20.

Le couple deviendra célèbre avec deux films alliant l’exotisme et le fantastique : Les Chasses du comte Zaroff (The Most Dangerous Game, 1932 et surtout King Kong (1933). Les souvenirs de voyage, la jungle et les paysages sauvages, habilement reconstitués en studio sur dessins, contribueront au mystère et à l’envoûtement de ces films.
Le parcours des deux associés, entre reportages et films fantastiques est jalonné d’étapes qu’on dirait calculées pour aménager une transition savante entre l’aventure lointaine et le studio comme simulacre de l’aventure.


 

En fait, l’entrée en fiction pure se fait avec Les Quatre Plumes blanches (The Four Feathers) de Merian C. Cooper (1929), un film d’aventures coloniales qui fit l’objet de plusieurs remakes. Deux autres films marquent, de façon progressive, le passage du reportage sur le vif à la fiction la plus imaginative : Rango de Ernest B. Schoedsack, tourné à Sumatra en 1931) ; et surtout Chang, scènes de la vie sauvage, tourné au Siam en 1927, par les deux amis, en décors naturels. Ils sont de ceux qu’on appelait à l’époque "documentaires romancés", on dit aujourd’hui "semi-documentaires" ou "docufiction", parce qu’ils mêlent aux prises de vues directes des scènes reconstituées.
Les cinéastes, tout en guidant sommairement l’intrigue, ne craignent pas de s’exposer aux risques et aux aléas d’un tournage, au cours duquel les animaux sauvages (tigres, éléphants) sont parfaitement incontrôlables.

Un contexte géopolitique ignoré

Pour Grass, les réalisateurs, traversant l’Anatolie en cours d’unification par les armées de Mustapha Kemal, étaient en route vers l’Inde quand ils furent bloqués au Khouzistan du fait de la situation politique agitée du sud de l’Iran.

Ils rencontrèrent les Bakhtiari, éleveurs nomades migrant deux fois par an, tout en représentant aussi une puissante force politique iranienne. Cela, les cinéastes l’ignoraient et ils les désignèrent, on ne sait trop pourquoi, le "peuple oublié".


 

Loin d’être "oubliée", cette tribu puissante était connue de longue date et répertoriée par tous les voyageurs parmi les nombreux peuples nomades qui, depuis les empires antiques, sillonnent la Perse selon des itinéraires immuables (les Bakhtiari, les Gachgaï, les Chah Savan, les Khamseh, les Afchar, les Baloutches, les Turkmènes et les Arabes).
Les Bakhtiari sont d’origine iranienne. 
Aujourd’hui, la majorité des Bakhtiari habitent les provinces du Tcharmahal et du Khouzestan. Ils passent l’été dans les montagnes du Zagros et l’hiver dans les basses plaines du Khouzestan. La plupart des Bakhtiari s’expriment dans un dialecte persan, et pratiquent le culte chiite. Ils jouèrent un rôle considérable dans l’instauration de la Constitution en 1907. Ils n’étaient donc pas "oubliés" de tout le monde. Le voyageur arabe Ibn Battûta les signale au 14e siècle, et le Français Arthur de Gobineau en parle dans Trois ans en Asie, vers 1860.

Ignorer les Bakhtiari n’est pas faire preuve d’inculture, mais l’ignorance des cinéastes, en revanche, met en évidence une des carences d’un certain type de documentaire.
En effet, si le reportage peut se faire à l’improviste, dans la mesure où le reporter est entraîné par une situation imprévisible, en revanche, le documentaire, lui, ne peut se concevoir que dans le cadre d’une approche documentée, qui nourrit le montage et le commentaire, même s’il n’est qu’à base d’intertitres.
Ce "peuple oublié" révèle l’ambiance d’une époque dont les récits d’aventures pullulaient de "cités oubliées" (l’Atlantide de Pierre Benoît, l’Opar découverte par Tarzan, la Cité du brouillard de Rider Haggard, etc.).


 

Le premier quart du film montre des scènes du voyage à travers le sud de la Turquie et de la Jordanie avant la rencontre avec les Bakhtiari. 
Le reste rend compte des moments les plus spectaculaires de cette transhumance de printemps qui dura quarante-cinq jours. 
Les épreuves subies par les nomades de la tribu Baba Ahmadi sont restituées de manière vivante, en particulier la périlleuse traversée de la rivière Karun (le fleuve al-Azrak, ou fleuve bleu, des Arabes) et l’escalade du Zadeh Kuh (4576 m) enneigé, la traversée du massif du Zagros, bien qu’en fait, les conditions, cette année-là, aient été meilleures que d’habitude.

En isolant cette migration spectaculaire, en racontant scrupuleusement un épisode daté, les auteurs ignorent qu’ils passent à côté d’un moment historique de grande importance dans l’histoire de l’Iran moderne. Les chefs bakhtiari, ces prétendus oubliés, ne se contentaient pas de contrôler le Sud-Ouest de l’Iran mais, avec l’appui britannique, ils avaient formé le gouvernement de la région au cours de la décennie précédente.
En 1924, cependant, Reza Khan, qui fonda par la suite la dynastie Pahlavi, s’apprêtait à démanteler le pouvoir bakhtiari dans le sud-ouest. La transhumance de printemps dont Cooper et son équipe furent les témoins était un moment de répit avant l’inévitable explosion de la situation politique complexe entre les chefs tribaux et d’autres éléments de la région. 
Le chef suprême (Ilkhani), que son conflit avec Reza Khan avait mené au Khouzistan, accorda à Cooper sa permission et sa protection, à la fois pour convaincre Reza Khan que les montagnes étaient efficacement contrôlées par les chefs bakhtiari et pour lui montrer leur bonne volonté. Haidar, le chef des Baba Ahmadi, mis en vedette dans le film, était un très riche vassal d’Ilkhani.


 


La protection dont bénéficiait l’équipe américaine permit aussi de protéger Haidar des hostilités de ses voisins tant que dura la transhumance. L’explosion intervint quelques jours après le départ de Cooper. 
Beaucoup de tribus se révoltèrent contre les chefs. Il y eut des combats entre les chefs et certains se rebellèrent contre le gouvernement. Le chef suprême démissionna en septembre. Ainsi fut établie l’autorité de Reza Khan (1) Il ne s’agit pas là de faire montre d’érudition, mais de signaler à quel point le documentariste mal informé peut traverser l’histoire sans comprendre que l’innocence de son regard, qui parfois en renforce l’acuité, peut faire de lui un agent inconscient.

Affirmation du documentaire

Il reste qu’en ce début des années 20, le documentaire affirme, de plusieurs côtés, son autonomie par rapport aux récits romanesques dominants.

Robert Flaherty donne une nouvelle noblesse aux décors naturels respectés en tant que tels (et non plus substituts aux décors de studio, comme dans Johan du Suédois Mauritz Stiller (1921).

Jean Grémillon reconstruit l’espace grâce au montage raffiné de plans filmés en direct (Chartres, 1923).

Schoedsack & Cooper se laissent guider par la chronologie des événements pour en faire un récit maîtrisé.

Dziga Vertov expérimente avec les Kinoks ce qui va devenir l’avant-garde documentaire, école du regard personnel et du montage créatif.

Le documentaire échappe au reportage, aux actualités, aux plans isolés (en fait des photographies animées) pour donner de véritables œuvres.

Quatre-vingts ans après Schoedsack & Cooper, les Bahktiars sont toujours là. 
Ils ne représentent plus que 2 % de la population iranienne, malgré la pression du gouvernement qui souhaite les sédentariser. Mais ils sont encore quelques-uns à résister.


 

C’est le thème d’un documentaire récent de Éric Bacos, Les Nomades du Zagros (2002). 
Il suit l’un des derniers nomades de cœur, Satar Nassiri, devenu sédentaire, mais toujours prêt à retrouver son territoire et les itinéraires d’antan. Il retrouve ses racines en compagnie de son cousin Mirza, un nomade, un vrai. Pendant l’hiver, ce dernier vit avec sa famille dans la région du Khouzestan, où le temps est plus clément. Au changement de saison, il traverse les montagnes et s’installe avec d’autres membres de sa communauté et leurs troupeaux sur les terres caillouteuses mais néanmoins fertiles du Zagros, perpétuant l’une des dernières grandes communautés nomades d’Iran.

"L’Exode" continue, accompagnée des fantômes des grands aventuriers, Schoedsack, Cooper & Harrison.

Guy Gauthier

Jeune Cinéma n°296-297, été 2005

1. Cf. le catalogue du Royal Anthropological Institute rédigé par James Woodburn.

L’Exode (Grass. A Nation’s Battle for Life). Réal : Merian Cooper & Ernest Schoedsack ; ph : Merian Cooper, Ernest Schoedsack, Marguerite Harrisson ; mont : Richard Carver, Terry Ramsaye ; mu : Hugo Riesenfeld. Int : Marguerite Harrisson, Merian Cooper, Ernest Schoedsack, Haidar Khan, Lufta (USA, 1924, 65 min). Documentaire.

Revue Jeune Cinéma - Mentions Légales et Contacts