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Gili, Jean A. (livre)
L’Autobiographie dilatée. Entretiens avec Nanni Moretti (2017)
publié le mardi 14 novembre 2017

par Lucien Logette
Jeune Cinéma n°382-383, automne 2017

Jean A. Gili, L’Autobiographie dilatée. Entretiens avec Nanni Moretti, Aix-en-Provence, Rouge Profond, 2017.


 


Dire de Nanni Moretti qu’il est le plus grand réalisateur italien actuel serait stupide.
Paolo et Vittorio Taviani tournent encore, ainsi que Ermanno Olmi. Si Bernardo Bertolucci est en quasi-retraite, Marco Bellocchio demeure un septuagénaire actif. Les "jeunes", Paolo Sorrentino et Matteo Garrone vont d’une sélection de festival à l’autre. Le cinéma transalpin, tel que les Rencontres d’Annecy nous en fournissaient le panorama annuel, est, malgré ce que la pensée-toute-faite-si-bien-pratiquée-par-les-critiques-français-pressés l’affirme, extrêmement vivace. (1)

Si Nanni Moretti domine le lot, c’est parce qu’il est le seul à avoir, en quarante ans d’exercice, imposé une personnalité qui déborde les limites de son activité.
Dans la sphère du spectacle général, Marco Bellocchio ou Matteo Garrone n’existent pas au-delà de leurs films. Nanni Moretti, multifaces - cinéaste, acteur, exploitant, producteur, tribun, démocrate actif - est une figure publique, même pour qui n’a jamais vu ses films. Au point d’indisposer parfois - on se souvient du commentaire acerbe de Dino Risi, dans ses mémoires, Mes monstres  : "Chaque fois que je vois Moretti à l’écran, j’ai envie de lui dire de se pousser pour que je puisse voir le film."

Il n’empêche qu’il occupe une place prééminente, qui n’est pas d’aujourd’hui mais remonte au dernier siècle : ce n’est pas un hasard si le Dictionnaire des cinéastes italiens 1975-1999 s’intitulait Les Années Moretti. (2)
Même si son ombre planait et plane encore sur le cinéma de son temps, Nanni Moretti n’a jamais cherché à jouer les chefs d’école, mais plutôt les déclencheurs, en produisant des cinéastes selon son cœur - Carlo Mazzacurati, Daniele Luchetti, Mimmo Calopresti - ou en organisant chaque été dans sa salle, la Sacher, depuis 2002, un festival des premiers films, les Bimbi belli (Beaux bébés), qui a permis aux spectateurs italiens, pas toujours bien servis côté cinéma d’auteur, de découvrir Paolo Sorrentino, Leonardo Di Costanzo ou Andrea Segre.

La liste de ces cent vingt et quelques titres, reproduite en annexe de l’ouvrage, est fort éclairante, prouvant que Nanni Moretti, en parallèle à son propre travail, garde un œil acéré sur la jeune production de la péninsule. Et tous les propos recueillis par Jean A. Gili au cours des sept entretiens (découpés ici en neuf chapitres par commodité de présentation), tenus avec le cinéaste presque trente ans durant, entre 1986 et 2015, montrent le refus de leur auteur de s’enfermer dans la situation paisible que son statut lui permettrait. Est-il toujours un autarcique, comme le titre de son premier film l’affirmait en 1976 ? Certainement pas. Un narcissique, assurément, comme tous les grands, surtout lorsqu’ils construisent, comme lui, leurs films à partir de leur expérience personnelle.

Jean A. Gili a déjà abordé l’œuvre du réalisateur en 2001, mais son Nanni Moretti (3) ne pouvait évidemment prendre en compte les films postérieurs, du Caïman (2006) à Mia madre (2015), via Habemus Papam (2011). Et l’exégèse la plus pointue nécessite d’être complétée par la parole directe du réalisateur. Ce qui est longuement le cas ici ; si les entretiens ont, pour la plupart, déjà été publiés dans Positif, entre le n° 311 (janvier 1987) et le n° 658 (décembre 2015), ce fut dans une version souvent écourtée, pour des raisons compréhensibles - les dix-huit pleines pages de propos recueillis sur Aprile en avril 1998 auraient dévoré un quart du n° 448.

Nanni Moretti, en confiance, se prête de bonne grâce aux questions posées, qui, forcément, ne sont pas celles d’un interlocuteur lambda. En conséquence, le réalisateur y répond de façon circonstanciée, et même intime, sur sa maladie, sur la paternité, sur sa relation avec sa mère, véritable et telle que recréée dans son dernier film.
Sur la personnalité de Michele Apicella, quasiment un hétéronyme, jusqu’à ce qu’il devienne lui-même (ou son alter ego Giovanni) à partir de Journal intime. Sur la politique, évidemment, et ses convictions citoyennes, qui n’ont pas attendu le combat contre Berlusconi pour s’épanouir - dès Bianca - et la façon dont il évoque ses débuts spectaculaires de tribun, sur la piazza Navone en février 2002, et le développement des girotondi, qui n’auraient pas eu le même écho s’il n’avait pas été à leur tête, est fort réjouissante.

Même s’ils ont été conduits par l’actualité, il ne s’agit pas d’entretiens de circonstance, pour accompagner une sortie. Au fil des ans, Nanni Moretti revient, de façon parfois critique (aucune autosatisfaction, mais une conscience nette de sa situation) sur son itinéraire, et s’inscrit dans une perspective, à la fois personnelle et générale.
Plus que d’autres, sa filmographie reflète, sans pour autant n’en être qu’un décalque, une image de la société italienne en évolution, des interrogations sur la stratégie du PCI des années 80 à la prémonition du chaos vaticanesque qui suivrait la renonciation de Benoît XVI. En quarante ans, l’Italie, le cinéma, Nanni Moretti ne sont plus les mêmes, et nous qui avons regardé ses films non plus. La relecture à laquelle le cinéaste et son interlocuteur nous invitent ne peut être que positive.

Lucien Logette
Jeune Cinéma n°382-383, automne 2017

1. Vittorio Taviani (1929-2018) ; Ermanno Olmi (1931–2018) ; Bernardo Bertolucci (1941-2018). Le temps passe.

2. Alain Bichon, Les Années Moretti. Dictionnaire des cinéastes italiens 1975-1999, Acadra Distribution, 1999).

3. Jean A. Gili, Nanni Moretti, Rome, Gremese, 2001.


Jean A. Gili, L’Autobiographie dilatée, Entretiens avec Nanni Moretti, Aix-en Porvence, coll. Raccords, Rouge Profond, 2017, 160 p.



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