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Dillinger est mort (1969)
de Marco Ferreri
publié le mercredi 2 février 2022

par Hugo Dervisoglou
Jeune Cinéma en ligne directe

Sélection officielle en compétition au Festival de Cannes 1969

Sorties les mercredis 11 mars 1970 et 2 février 2022


 


Glauco, un dessinateur industriel, rentre de son travail alors que sa femme s’endort et que la bonne monte dans sa chambre. Préparant son dîner, il se met, parallèlement, à nettoyer une arme à feu qui était cachée sous une pile de journaux.


 


 

Dès l’ouverture de ce film au titre énigmatique (en réalité, titre d’un article d’un vieux journal qu’on aperçoit furtivement), un des rares dialogues qu’il comporte précise que la conséquence de la modernité consiste à isoler les individus les uns des autres, pour les protéger de la toxicité du monde, isolation menant en réalité à leur violent déraillement psychologique.


 


 

Le programme est clair et toute la force de Dillinger est mort tient à ce que ce déraillement passe d’abord par le rapport entre les actions étranges et inexpliquées de son personnage principal avec son apparente tranquillité bonhomme. Bizarrerie de l’attitude et ambivalence des actions accentuées par son mutisme, suscitant à la fois une fascination, un suspense et une sensation de malaise, qui ne cessent d’augmenter à mesure qu’il cuisine son repas, tout en nettoyant son arme, et se relaxe épisodiquement en écoutant de la musique, regardant la télévision ou d’étranges films de famille (moments parfois d’apparence cauchemardesque et pourvues d’une sensualité lourde).


 


 

Michel Piccoli est la clef de voûte sur laquelle repose cette asphyxiante soirée, la corpulence de l’acteur couplée à son attitude de plus en plus infantile, à mesure que le temps passe, explicite la sensation d’une mise en cage contre nature de son être, ne pouvant mener qu’à une rupture radicale.


 


 

Pour transcrire formellement ce mal-être, Marco Ferreri a recours à deux outils.
D’une part, sa bande sonore lui permet de jouer d’une forme de dissonance, car alternant entre le silence inquiétant de la maison et la succession de musiques diégétiques gaies et joyeuses, déclenchées sporadiquement par Glauco lui-même.


 


 


 

D’autre part, il a recours à une scénographie baroque : au travers d’une variété de cadres et de plans longs, lents, transparaît un décor surchargé d’objets et d’images variés, semblant avoir pour fonction unique, à l’image de la musique recouvrant l’inquiétant silence de la maison, de remplir le vide de la résidence et ce faisant, de dissimuler la vacuité existentielle de ses habitants. Couplé à son unité de temps et de lieu, tout le film se déroulant en huis clos, excepté l’ouverture et la conclusion, une véritable sensation d’étouffement claustrophobique se déverse efficacement sur le spectateur.


 


 


 

Charge politique claire, nette et tranchée contre la société de consommation, qui en fait un film très actuel, Dillinger est mort rompt d’avec l’image d’insouciance que l’on attache trop facilement aux années soixante. Marco Ferreri, de manière raffinée, avec talent, et sans montrer la moindre goutte de sang, parvient à faire surgir l’effroi devant l’inhumaine isolation à laquelle mène la modernité, à mettre en scène la régression infantile des individus y prenant part, et à révéler les pulsions morbides sur lesquelles elles débouchent.

Hugo Dervisoglou
Jeune Cinéma en ligne directe


Dillinger est mort (Dillinger é morto). Réal : Marco Ferreri ; sc : Marco Ferreri & Sergio Bazzinio ; ph : Mario Vulpiani ; mont : Mirella Mercio ; mu : Teo Usuelli. Int : Michel Piccoli, Anita Pallenberg, Annie Girardot, Catole André, Adriano Apra (Italie, 1969, 90 mn).



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