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Mari de la femme à barbe (le) (1964)
de Marco Ferreri
publié le jeudi 10 février 2022

par Hugo Dervisoglou
Jeune Cinéma en ligne directe

Sélection officielle en compétiton au Festival de Cannes 1964

Sorties les mercredis 24 juin 1964 et 19 janvier 2022


 


Antonio Focaccia, un imprésario venu remonter le moral de grabataires dans un foyer religieux, croise Maria, femme à barbe couverte d’une pilosité sur l’intégralité du corps. Il décide de l’embarquer pour monter un spectacle de cirque.


 


 

La première particularité du film consiste en ce qu’Antonio fait preuve d’un naturel désarmant face à Maria. Une fois son anomalie dévoilée, il n’a pas un mouvement de recul. Réaction qui se révèle un faux-semblant, car si Antonio est un des seuls à considérer Maria comme normale, ce n’est en fait que parce qu’il la voit comme un nouveau filon.


 


 

La structure du film accentue la violence inhérente du spectacle, car à mesure que le couple progresse et augmente le raffinement de sa prestation, est augmenté mécaniquement le raffinement de la cruauté de la société. Hypocrisie de la communauté mise à nue à mesure qu’elle va à l’encontre de ses propres normes sociales en jouissant de l’exhibition de Maria. Celle-ci semble dès lors prise dans une pince : d’un côté, Antonio l’entraîne vers une exhibition sordide de sa différence, de l’autre, la société avide de spectacles se gargarise de son exhibition. Le procédé permet à Marco Ferreri d’exhiber, lui, un monde post-colonial plein d’une foultitude de clichés racistes, de normes religieuses et de sentiments de supériorités, pourvue d’une morale scientifique face à l’anomalie évoquant la politique nazie envers les handicapés.


 


 


 

La beauté du personnage de Maria, provenant justement de sa normalité de caractère et de son attachement aux valeurs sociales traditionnelles, pose, dans la foulée, la question du statut des femmes de l’époque. Annie Girardot est formidable de subtilité - Ugo Tognazzi ne l’est pas moins - et donne corps à un personnage qui, loin de n’être qu’une victime, est formidable d’ambivalence, du fait qu’il finit par participer joyeusement à sa propre exhibition.


 

L’autre particularité du Mari de la femme à barbe consiste en ce qu’il possède trois fins. La première, la toute publique, menant à la rédemption d’Antonio, fait pencher le film vers le mélodrame. La seconde, l’italienne censurée, la plus ignoble, exhibe le caractère lugubrement matérialiste d’Antonio. La dernière, la française, la plus ambiguë, souligne l’aspect hypocrite des institutions sociales et religieuses.


 


 

Marco Ferreri trouve la juste distance pour cadrer ses deux héros : juste assez près pour observer l’anomalie de Maria, mais assez loin pour éviter de l’exhiber et de tomber dans un voyeurisme malsain. Le film navigue entre La Vénus noire et Freaks (1), il est un subtil mélange de malaises, de violences et d’ironies. La musique sporadique, en contre-pied par sa gaîté, accentue le caractère ridicule et régressif de la civilisation moderne, tendant ainsi à en accroître la bêtise et la brutalité.
Comme beaucoup d’autres films de Marco Ferreri, Le Mari de la femme à barbe n’a pas pris une ride et évoque le narcissisme de nos sociétés actuelles, obsédées par le spectacle et la mise en scène de soi.

Hugo Dervisoglou
Jeune Cinéma en ligne directe

1. La Vénus noire de Abdellatif Kechiche (2010) raconte la vie de la "Vénus hottentote", Saartjie Baartman, exhibée dans une cage à Londres à partir de 1810, puis en Hollande et en France à partir de 1814. Le moulage de son corps a été exposé au Musée de l’Homme, à Paris, jusqu’en 1976.

Freaks aka La Monstrueuse Parade de Tod Browning (1932).
Freaks de Zach Lipovsky & Adam B. Stein (2018) n’est pas un remake du classique de Tod Browning. C’est une dystopie, qui a été très sélectionnée dans les festivals du monde, où la société se divise en deux : les normaux et les anormaux.


Le Mari de la femme à barbe (La donna scimmia). Réal : Marco Ferreri ; sc : M.F. & Rafael Azcona ; ph : Aldo Tonti ; mont : Mario Serandrei ; mu : Teo Usuelli. Int : Ugo Tognazzi, Annie Girardot, Eva Belami, Ermelinda De Felice, Achille Majeroni, Filippo Pompa Marcelli, Elvira Paolini, Ugo Rossi (Italie, 1964, 100 mn).



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