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Confession d’un commissaire de police au procureur de la République (1971)
de Damiano Damiani
publié le mercredi 20 avril 2022

par René Prédal
Jeune Cinéma n°62, avril 1972

Sorties les mercredis 26 janvier 1972 et 20 avril 2022


 


Les défauts de l’entreprise sont certes évidents. Visiblement réalisé pour profiter du succès public rencontré par Enquête sur un citoyen au-dessus de tout soupçon, (1) le film de Damiano Damiani emprunte, en effet, à celui de Elio Petri de nombreux thèmes ou détails frappants (la police, les tables d’écoute... et même le choix d’un titre long de deux lignes), ne négligeant pas, en outre l’attrait d’une nette surenchère dans les scènes de violence, trace négative du long purgatoire de western-spaghetti récemment subi par le réalisateur.


 

De plus, erreur sans doute plus grave, le film, en se coulant dans la forme traditionnelle du cinéma de divertissement (ici, plus précisément, du "thriller à l’italienne") ne suscite guère la réflexion du spectateur puisqu’il tend au contraire à le tranquilliser en lui présentant des faits donnés comme une fiction pure uniquement destinée à lui faire passer un bon moment fertile en émotion, violence et sensations fortes.


 


 


 

De la même manière, le propos courageux du film tend à s’engluer dans le recours à des motivations très personnelles (souvenirs de jeunesse cristallisés autour du martyre d’un syndicaliste héroïque) pour justifier la poursuite implacable du promoteur par le commissaire. Enfin, les deux morts finales établissent presque un "bilan moral" fort satisfaisant : l’assassin est puni de ses crimes tandis que le commissaire paye de sa vie la faute d’avoir voulu se faire justice fui-même en agissant par deux fois en hors-la-loi (au début, il provoque un meurtre ; à la fin, il l’exécute lui-même).


 


 

Pourtant le film mérite mieux que cette première lecture, car il recèle en fait bien des éléments positifs. C’est ainsi par exemple que le meurtre du promoteur par le commissaire n’est justement pas seulement concession à l’ordre et à la bienséance, mais il est aussi dramatiquement nécessaire. Ce n’est qu’à partir de là, en effet, que le substitut s’engage à fond dans la lutte tandis que l’assassinat du commissaire dans la prison lui ouvrira enfin définitivement les yeux sur l’immensité de la tâche qui reste à accomplir.


 


 

Ce qui est d’autre part très manifeste c’est que, à la différence de Sacco et Vanzetti ou de Z et de L’Aveu en France (2), Confession d’un commissaire n’hésite pas à traiter un sujet actuel et italien, en dépassant même la dénonciation des tares de la police et de la magistrature déjà étalées par le film de Elio Petri, pour s’attaquer à toutes les institutions de la société occidentale, asiles, promoteurs, monde politique, municipalités...


 

Bien sûr, la comparaison avec Main basse sur la ville (3) qui disséquait les mêmes zones de corruption n’est pas à l’avantage du film de Damiani Damiani trop souvent pris au piège de la belle image gratuite - ah ce superbe mouvement d’appareil remontant de la rue jusqu’au huitième étage pour découvrir les deux personnages discutant sur la terrasse ! -, et de l’astuce mélodramatique (les cadavres coulés dans le béton), mais Confession d’un commissaire sait pourtant suggérer bien des vérités qui ne sont pas encore devenues - et loin de là - lieux communs cinématographiques.


 


 

L’extraordinaire scène des "calomnies" entre le substitut et le commissaire fait ainsi apparaître la justice comme une farce qui peut être manipulée - aussi bien que les élections - par quelques accusateurs sans foi ni loi pouvant transformer n’importe quoi en preuves accablantes. Ce qui est tragique, c’est de comprendre que le commissaire a dû être dans sa jeunesse comme le substitut, et le problème est donc de savoir si ce dernier sera plus tard poussé aux mêmes extrémités, ou s’il deviendra semblable à ce procureur qui conseille "justice, oui, justice, mais aussi prudence".


 

En somme, le geste du commissaire prouve tragiquement qu’il n’est pas possible de poursuivre et de punir le crime en restant dans la légalité : "Truands et magistrats, vous êtes du même côté", dit-il en substance au substitut qu’il accuse de servir aveuglément une justice de classe. La force de telles réparties fait donc de cette Confession d’un commissaire un film très dur.


 

Car la fin, loin d’être "ouverte", se referme au contraire comme un cercueil sur toute cette pourriture et cette mort dont sera tôt ou tard victime le jeune substitut. En effet, le regard dur du procureur ne laisse guère de doute sur l’issue de ce scandaleux procès intenté à une puissante municipalité qui s’est certainement déjà sortie de bien plus mauvais pas.

René Prédal
Jeune Cinéma n°62, avril 1972

1. Enquête sur un citoyen au-dessus de tout soupçon (Indagine su un cittadino al di sopra di ogni sospetto) de Elio Petri (1970), Prix spécial du Jury au Festival de Cannes 1970.

2. Sacco et Vanzetti de Giuliano Montaldo (1971). Prix d’interprétation masculine pour Riccardo Cucciolla, au Festival de Cannes 1971.
Z de Costa-Gavras (1969). Prix du jury du Festival de Cannes 1969, Oscar du meilleur film en langue étrangère pour le compte de l’Algérie.
L’Aveu de Costa-Gavras (1970).

3. Main basse sur la ville (Le mani sulla città) de Francesco Rosi (1963). Lion d’or à la Mostra de Venise 1963.


Confession d’un commissaire de police au procureur de la République (Confessione di un commissario di polizia al procuratore della repubblica). Réal : Damiano Damiani ; sc : D.D., Fulvio Gicca Palli & Salvatore Laurani ; ph : Claudio Ragona ; mont : Antonio Siciliano ; mu : Riz Ortolani. Int : Franco Nero, Martin Balsam, Marilù Tolo, Claudio Gora, Luciano Lorcas, Giancarlo Prete, Arturo Dominici, Michele Gammino, Adolfo Lastretti (Italie, 1971, 109 mn).



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