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Terrasse (la) (1980)
de Ettore Scola
publié le mercredi 27 juillet 2022

par Ginette Gervais
Jeune Cinéma n°128, juillet 1980

Sélection officielle en compétition au Festival de Cannes 1980
Prix du scénario et des dialogues et Prix du meilleur second rôle féminin pour Carla Gravina

Sorties les mercredis 26 septembre 1980 et 27 juillet 2022


 


Il n’est pas rare d’entendre reprocher au cinéma italien de s’écarter du réel, et la faute en est généralement imputée à la comédie italienne. C’est un reproche que l’on ne saurait adresser à La Terrasse dont l’auteur est pourtant l’un des plus brillants représentants de la comédie dite "à l’italienne". Nous sommes là au cœur des contradictions qui affectent la gauche italienne et qui témoignent de la profondeur d’une crise de société. L’admirable est que, sur un thème aussi abstrait, et dont il respecte toute la complexité, Ettore Scola ait réussi un film vivant, souvent drôle, avec une analyse assez profonde. Le titre, pour un intellectuel romain tout au moins, est évocateur. Il subsiste encore dans la Rome baroque, autour du Vatican, de multiples terrasses où l’on aime, durant la belle saison, rencontrer ses amis en jouissant du paysage et de la douceur des soirées méditerranéennes.


 

C’est une terrasse de ce genre que le réalisateur a ressuscitée pour y réunir une assemblée assez homogène : des intellectuels de gauche, et plus spécialement de cette fraction dont l’activité utilise les mass-média : journalistes, critiques de cinéma, scénaristes, acteurs, producteurs, fonctionnaires de la télévision., réalisateurs, hommes politiques. Pas d’hommes d’affaires, pas de gens pour qui l’argent joue un rôle de premier plan. Des gens qui ont des convictions, le souci de leurs responsabilités, de l’influence qu’ils peuvent exercer. Tous sont proches aussi par l’âge : ils ont environ la cinquantaine, l’âge où l’on s’interroge avec une certaine angoisse sur sa vie.


 

Dans le nombre, cinq personnages émergent.

Luigi (Marcello Mastroianni), un journaliste "arrivé", mais qui ne se renouvelle pas. Sa femme Carla l’a quitté et gagne sa vie comme journaliste de T.V. Luigi ne réussira pas à la regagner, et il finira par perdre son poste.


 

Enrico (Jean-Louis Trintignant), scénariste célèbre, spécialisé dans la comédie. Il est en pleine crise de créativité : impossible d’écrire et quand il réussit à aligner quelques phrases ce n’est même pas drôle. Malgré l’aide de sa femme Emanuela, délicate et sensible, il ne surmontera pas sa crise et devra aller en clinique.


 

Amadeo (Ugo Tognazzi), un producteur de films, de comédies surtout. C’est un self-made man que sa femme Enza méprise pour sa "vulgarité". Elle l’entraîne à produire un film engagé de style ultra-moderne, mais par la suite Amadeo juge plus sûr de revenir à ses comédies.


 

Sergio (Serge Reggiani), fonctionnaire à la RAI. Il est dégoûté car tout se décide d’en haut, même ce qui concerne directement son domaine propre. Victime d’un régime amaigrissant, il mourra de faim sur un plateau, recouvert de neige artificielle.


 

Mario (Vittorio Gassman), un ancien résistant, député communiste. Il souffre d’être maintenant tenu à l’écart, semble-t-il, pour son souci des problèmes intellectuels. Il est attiré par une jeune femme, Giovanna, intelligente et compréhensive, et que ne saurait retenir un mari assez déplaisant. Mais il demeure avant tout attaché à la femme qui a partagé sa vie et ses combats.


 

Tous ces personnages sont donc en crise, la crise de la cinquantaine, la crise dans leur vie privée et professionnelle, tout cela imbriqué dans la crise plus générale de la société. C’est dans cette imbrication que réside la valeur du film. Les crises individuelles sont des thèmes bien rebattus, celle de la société aussi et, séparée de la vie réelle, elle nous vaudrait un film bien abstrait et sans doute ennuyeux. La vie est dans cette imbrication, mais il est difficile d’en rendre compte. C’est là qu’intervient toute l’habileté de Ettore Scola scénariste. Comme dans le cubisme, nous accédons au même spectacle - celui de la première réunion, au printemps - à travers des angles de prises de vue différents. C’est-à-dire à travers la subjectivité de différents personnages. À nous de faire la synthèse. Ainsi se trouve sauvegardée la complexité du réel, et aussi la vérité qu’une synthèse forcément artificielle risquerait de fausser quelque peu. Puis une dernière soirée automnale montre ce que deviennent les principaux protagonistes, la voie qu’ils empruntent.


 


 

Ces hommes n’ont pas oublié les engagements de leur jeunesse, même si la logique des systèmes dans lesquels ils sont entrés les en ont quelque peu éloignés, et s’ils ont accepté des compromissions. Ils ne refusent pas de voir, ils s’interrogent même parfois non sans une certaine complaisance. Ils ne sont pas, par ailleurs, tellement politisés - à l’exception de Mario, qui, en raison de son âge, a fait la Résistance et s’est engagé dans l’action politique -, ils paraissent même parfois assez loin des événements. Ainsi, à les entendre, personne ne penserait que le grand souffle de 1968 soit passé sur eux, cette terrasse manque un peu de courants d’air. Peu à peu, à leur insu, les années les ont modelés, et ils découvrent soudain l’homme qu’ils sont devenus, que rien n’est plus en mouvement, que tout s’est figé et que c’est définitif. L’heure des bilans est arrivée.


 


 

Cependant dans ce tableau subsistent des lacunes graves. Les femmes n’y ont guère de place, et fort peu les rapports avec la génération suivante. Les cinq personnages principaux sont tous des hommes, ce qui ne fait d’ailleurs que refléter la prépondérance du mâle particulièrement accentuée en Italie, au moins en ce qui concerne la vie professionnelle et publique. Pourtant, dans ce milieu de gauche très ouvert, les femmes émancipées se rencontrent. Reconnaissons que - Giovanna peut-être mise à part -, elles ne sont guère convaincantes. Et pire encore, en ce qui concerne les jeunes, ceux de 1980. Entre les deux générations un gouffre, les premiers ne connaissant ni ne comprenant les seconds, les derniers paraissent très pressés de prendre la place des anciens. Mais faut-il incriminer Ettore Scola ? On a bien l’impression que ces limites sont celles-mêmes de la masse de cette intelligentsia.


 

Ceci dit, nous nous trouvons devant un témoignage d’une très grande valeur. Par son honnêteté, sa modestie qui utilise toute une mosaïque de faits réels, vécus, et par un scénario très intelligemment conçu - aux dépens même peut-être de la mise en scène -, sensible à la complexité des situations. Il apporterait la preuve - si besoin en était - que la fiction est un moyen au moins aussi valable que le documentaire pour rendre compte de la réalité sociale à un moment déterminé.

Ginette Gervais
Jeune Cinéma n°128, juillet 1980


La Terrasse (La terrazza). Réal : Ettore Scola ; sc : E.S., Agenore Incrocci & Furio Scarpelli ; ph : Pasqualino De Santis ; mont : Raimondo Crociani ; mu : Armando Trovaioli ; cost : Ezio Altieri. Int : Ugo Tognazzi, Jean-Louis Trintignant, Marcello Mastroianni, Serge Reggiani, Vittorio Gassman, Stefania Sandrelli, Carla Gravina, Marie Trintignant, Stefano Satta Flores, Ombretta Colli, Milena Vukotic, Maurizio Micheli, Galeazzo Benti (Italie, 1980, 155 mn).



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