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Il était une fois Palilula (2010)
de Silviu Purcarete
publié le mercredi 14 septembre 2022

par Sylvie L. Strobel
Jeune Cinéma n°417-418, automne 2022

Sélection du Festival international du film de Karlovy-Vary 2012

Sortie le mercredi 14 septembre 2022


 


Silviu Purcărete est avant tout, un grand homme de théâtre et d’opéra. Né en 1950 et formé à l’Académie de théâtre de Bucarest, il a connu une notoriété internationale à partir de sa collaboration avec le Théâtre national de Craiova, au début des années 1980, d’où, à partir de 1989, ses créations inspirées à partir de grands textes classiques ont été invitées dans les plus grands festivals du monde. En France, on l’a découvert au Festival d’Avignon, en 1995 et 1996 (1). Il a été directeur du Théâtre de l’Union, à Limoges (1996-2001). Depuis lors, il vit en France. Il était une fois Palilula, c’est sa première incursion dans le cinéma. Le film n’est sorti qu’en Roumanie en 2012, où il n’a pas été bien accueilli.


 

Serafim est muté comme gynécologue pédiatre dans le village de Palilula, où le vieux médecin adulé vient de trépasser, bien qu’il ne soit pas question d’enfants dans ce village. C’est l’hiver, il neige, il est attendu.


 


 

Il reste quelques traces d’un hôpital qui a fonctionné, quelques locaux dédiés, mais tout est paisiblement délabré. Personne ne travaille, tout le monde a froid et faim, et celle qui propose des ragoûts semble y cuire des fœtus récupérés de bocaux cassés du laboratoire désaffecté.


 


 

Avant tout, on picole et on abreuve joyeusement les autres. Des SDF en parfaite santé, qui se font radiographier régulièrement, chantent et dansent parmi des lauriers roses. Le secrétaire du Parti, mieux nourri que les autres, Virgil, pérore épisodiquement, indifférent à son isolement particulier, fier de sa belle épouse. Les habitants, affamés mais souriants, participent aux journées de la Paix, et le Gosplan doit poursuivre sans alerte la production et l’attribution de ressources inutiles, au détriment des besoins élémentaires que les citoyens un peu décérébrés ont cessé de produire par eux-mêmes.


 


 


 

À propos de son film, le réalisateur parle "d’un récit d’immoralité et de mélancolie, de mise en scène ironique d’une expérience monstrueuse". C’est, en fait, un beau grand film théâtral, tragiquement bouffon, surnaturellement absurde, montrant la vie pour la vie d’un village roumain isolé, sous le socialisme des années 60. Orchestre tzigane, Verdi, cymbales et multitude de sons variés, ronflements, chants d’oiseaux, gouttes à gouttes et autres sirènes. On peut aussi y voir la trace irréductible d’un imaginaire collectif, se préservant, sans rancune, d’une bureaucratie incohérente qui fait partie du décor.


 


 

La nouvelle vague du cinéma roumain a commencé à se faire connaître à partir de 2005, avec des petits budgets et des sujets dépouillés (2). Au sujet de ce premier long métrage foisonnant, la critique n’a pas manqué d’évoquer les "fantasmagories féliniennes" et les "rythmes kusturiciens".


 


 

En fait, le film appartient à la lignée de l’œuvre théâtrale de Silvio Purcarete lui-même, au même titre que ses pièces de spectacle vivant (donc mortelles), réalisé comme une sorte d’aparté durable. Il dit : "Le film a sa propre vie. Son avantage par rapport à une représentation théâtrale, c’est qu’elle existe quelque part, fixée sur un matériau, et quand j’en ai envie, je peux y revenir et la regarder. Une représentation théâtrale filmée est tout autre chose, même si c’est mieux que rien".


 

Au cours de cette même année, 2010, de la réalisation de son unique film (pour l’instant), il a monté deux pièces de Eugène Ionesco (3). Toujours dans son univers, il aurait voulu, pour ce film, battre le record de durée de Henry VI, (4) et qu’il dure 24 heures. Mais pour le cinéma, deux heures vingt, c’était suffisant.

Sylvie L. Strobel
Jeune Cinéma n°417-418, automne 2022

1. Au Festival d’Avignon, on a vu, en 1995, au Théâtre municipal, Ubu roi avec des scènes de Macbeth d’après Alfred Jarry et William Shakespeare, et Titus Andronicus de Shakespeare. En 1996, on a vu, à la Carrière Boulbon, Les Danaïdes d’après Eschyle un "spectacle babylonien" d’après ses termes, repris à la Grande Halle de la Villette.

2. Silviu Purcărete a suivi cette émergence. Il déclare avoir beaucoup aimé La Mort de Dante Lăzărescu de Cristi Puiu (2005), 12h08 à l’est de Bucarest de Corneliu Porumboiu (2006), et California dreamin’ de Cristian Nemescu (2007). Pour lui, le chef-d’œuvre du cinéma roumain, c’est Reconstitution de Lucian Pintilie (1968).

3. En 2010, Silviu Purcărete a aussi monté et (revisité) Ce formidable bordel !  et Le Roi se meurt de Eugène Ionesco.

4. Référence au Henry VI de Shakespeare, mis en scène par Thomas Jolly, travaillé depuis 2010, dont les 4 épisodes ont finalement été présentés à Avignon, en 2014, dans un spectacle de dix-huit heures.


Il était une fois Palilula (Undeva la Palilula). Réal, sc : Silviu Purcărete ; ph : Adrian Silisteanu ; mont : Catalin Cristutiu ; mu : Vasile Sirli ; cost : Lia Mantoc. Int : Anne Marie Chertic, Constantin Chiriac, Paul Chiributa, Mihai Chirila, Constantin Cicort, Horatiu Malaele, Olivia Nita, Ofelia Popii, Razvan Vasilescu (Roumanie, 2010, 145 mn).



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