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JC n°417-418 - octobre 2022

publié le mardi 4 octobre 2022

Couverture : Anicée Alvina, Glissements progressifs du plaisir (Alain Robbe-Grillet, 1974).

Quatrième de couverture : Bob Rafelson (1933-2022), Jack Nicholson, tournage de Five Easy Pieces (Bob Rafelson, 1970).

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ÉDITO JC n°417-418, octobre 2022

 

Les derniers jours de l’été ont été secoués par la disparition de plusieurs grandes figures, dont les décès ont été (presque) occultés par celui de H.M. the Queen. Il fallait être Jean-Luc Godard (1930-2022) pour échapper au rouleau-compresseur planétaire qui nous a écrasés dix jours durant. William Klein (1926-2022), ayant laissé sa marque dans l’histoire de la photographie, a eu droit à quelques hommages furtifs, oubliant sa filmographie pourtant fournie. Quant à Alain Tanner (1929-2022), ce fut à peine un chuchotement qui salua son départ, il est vrai qu’il avait eu la mauvaise idée de signer, dès 2004, son film-testament, Paul s’en va et d’entrer dans l’ombre.

De chacun, Jeune Cinéma a traité, plus ou moins longuement, selon le degré de reconnaissance des rédacteurs pour ce que l’un ou l’autre apportait. L’œuvre de William Klein a été suivie attentivement, de Qui êtes-vous, Polly Magoo ? (1966) au Messie (1999), car son intelligence, sa diversité et sa fantaisie nous étonnaient : rien de commun entre Le Couple témoin (1977) et Muhammad Ali, the Greatest (1969), et pourtant un même regard pour capter l’imaginaire et le réel, comme dans ses photographies new-yorkaises des années cinquante.
Après son Charles mort ou vif (1969) qui exprimait de façon magistrale une leçon de vie pour l’après-mai 68, et l’éblouissement de La Salamandre (1971), Alain Tanner devint un auteur ami de la maison, voix proche et familière - sans pour autant que chaque film soit accueilli aveuglément, le suivisme ne faisant pas partie des postures de la revue, comme on peut le vérifier dans les archives de son site. Mais les questions qu’il (se) posait étaient les nôtres - tel Wim Wenders durant sa belle époque - et les vingt titres qu’il nous a offerts en quarante-cinq ans nous ont accompagnés, solidement. Le dernier survivant des Helvètes rebelles, après Claude Goretta (1929-2019) et Michel Soutter (1932-1991), a posé son sac. On souhaite que la relève, Lionel Baier ou Ursula Meier, reprenne fermement le flambeau.

Les hommages qui ont salué Jean-Luc Godard furent à la hauteur de ce que l’on prévoyait - tous préparés de longue date (on a du mal à croire que les Cahiers du cinéma ont bouclé leurs cent pages spéciales en une décade). JLG représente un cas remarquable, celui d’un auteur dont la célébrité est inversement proportionnelle à la connaissance réelle de son œuvre - rappelons que depuis Passion (1982), le nombre total de spectateurs des onze films présentés en salles - l’ultime, Le Livre d’image (2018), semble resté inédit -, n’atteint pas deux millions. Et pour illustrer sa mémoire, les chaînes TV n’ont guère trouvé que les sempiternels À bout de souffle (1960), Le Mépris (1963) et Pierrot le fou (1965) - comme s’il n’avait rien tourné de notable depuis. Loin de nous la pensée de lier valeur artistique et valeur marchande et la grandeur d’une œuvre ne se mesure pas au bruit du tiroir-caisse. Mais on se trouve ici devant un exemple extrême, celui d’un génie décrété d’en haut par un ensemble de "sachants", critiques et universitaires, affirmation d’une vérité révélée – toujours le "C’est ainsi" - qui n’a plus besoin d’examen ni même de public.
Non que l’on puisse se débarrasser en trois phrases de Jean-Luc Godard et ses soixante-cinq ans de cinéma. L’œuvre - plutôt qu’un bloc, un archipel avec ses tours et détours incessants - a un sens, même s’il nous a souvent paru obscur, par exemple Film socialisme (2010), ou naïf comme dans Vladimir et Rosa (1970), ou peu défendable comme dans Le Petit Soldat (1960) ou Je vous salue, Marie (1985). Car passer de Mao Zedong à Joseph de Maistre est aussi une façon de refléter les ambiguïtés de son époque. Dans notre n°7 de mai 1965, Jean Delmas déjà s’interrogeait : "Le problème posé n’est pas celui d’une œuvre que les uns peuvent prendre et les autres laisser, ou que d’autres encore peuvent trouver à prendre ou à laisser, mais celui d’une frénésie de la critique qui se comporte comme les fans d’une vedette de rock. […] Celui qui ne partage pas l’enthousiasme général et qui ne parvient même pas à en comprendre les raisons se sent gêné, étranger, un peu anormal. […] On se demande si le prestige actuel de Godard ne tient pas à son rôle de médium pour notre incertitude, notre démobilisation présente. Les uns trouvent en lui leur confusion d’esprit, leur complaisance à la non-responsabilité […]". L’analyse demeure pérenne. Nous y reviendrons, car la revue n’est pas monolithique, et d’autres rédacteurs pourront y défendre sa mémoire - s’il en est encore besoin.

Voici un numéro bien patrimonial en ce début d’automne. Les programmes de la rentrée devraient pourtant être inspirants, puisque les salles continuent à dévoiler les grands films de Cannes, dont la Palme. Mais y a-t-il eu beaucoup de grands films sur la Croisette ? Et à Venise, donc ? Ce que l’on connaît des titres récompensés - Saint-Omer de Alice Diop (2022) entre autres -, ne nous laisse pas prévoir un raz-de-marée commercial.
Et c’est là que réside le problème du marasme dans lequel plongent les exploitants, coincés entre des blockbusters éparpillés sur Netflix ou Disney et un cinéma français (ou étranger) si peu vitaminé qu’on en vient à considérer Chronique d’une liaison passagère comme un chef-d’œuvre et Emmanuel Mouret comme le nouveau Marivaux. À suivre…
Puisque nous sommes dans le patrimoine, rappelons que le Festival Lumière va, du 15 au 23 octobre 2022, offrir à son fidèle public lyonnais un programme haut de gamme - Tim Burton, Louis Malle, Sidney Lumet, Mai Zetterling, et cent autres titres, dont cinq André De Toth inconnus -, et que la Cinémathèque tchèque présentera, ce même mois, à la Fondation Seydoux-Pathé, une douzaine de joyaux muets rares, de quoi supporter la venue du changement d’heure.

Lucien Logette

P.S. Dans le n°416, en page 99, il fallait lire, dans le sous-titre, mai 2022 et non 1922. Et en dos de couverture, dans une jolie inversion temporelle, Françoise Dorléac et Jean Dessailly ont quitté La Peau douce (1964) pour se glisser malicieusement dans l’image tournée à Lisbonne par Leitao de Barros, trente-deux ans plus tôt. On le leur pardonne.



 

SOMMAIRE JC n°417-418, octobre 2022

 

Patrimoine
 

* Alain Robbe-Grillet, l’oublié ?, par René Prédal.

* Pier Paolo Pasolini, cinéaste héroïque, par Francis Guermann.

* Tout sur Pasolini, par Gisèle Breteau Skira.

* L’œuvre au noir de Jean Grémillon, par Philippe Roger.

*Il était une fois… les Symphonies urbaines V. Pourquoi les symphonies urbaines ?, par Daniel Sauvaget.

* À propos d’Anthony Asquith, par Frédéric Gavelle.

* Comédies musicales allemandes à Bologne 2022, par Nicole Gabriel.

* Purgatorio, épisode 1 : Une même toile d’araignée, par Jean-Paul Combe & Vincent Heristchi.

Festivals

* La Rochelle 2022, par Alain Souché.

* Erevan 2022, par Jean-Max Méjean.

* Angoulême 2022, par Alain Souché.

DVD

* Glanures. De Marcel L’Herbier à Peter Bogdanovich, par Philippe Roger.

* Chronique de l’été 2022, par Jérôme Fabre.

Cinéma & Histoire

* L’Affaire Collini, par Jean-Michel Ropars.

* Good-bye, Lenin !, par Jean-Michel Ropars.

Cinéma & Musique

* Elvis, par Nicolas Villodre.

* Ennio, par Nicolas Villodre.

* Hallelujah, les mots de Leonard Cohen, par Nicolas Villodre.

* Le Blues entre les dents, par Nicolas Villodre.

Chercheurs & Curieux

* Le Moulin, scénario retrouvé, par Philippe Soupault.

Actualités

* Les Cinq Diables, par Anne Vignaux-Laurent.

* La Mort d’un bureaucrate, par Nicole Gabriel.

* Harka, par Gisèle Breteau Skira.

* 107 Mothers, par Jean-Max Méjean.

* Feu follet, par Sylvie L. Strobel.

* Tout fout le camp, par Gisèle Breteau Skira.

* Juste sous vos yeux, par Hugo Dervisoglou.

* R.M.N., par Gisèle Breteau Skira.

* Le Soleil de trop près, par Jean-Max Méjean.

* Les Aventures de Gigi la loi, par Nicole Gabriel.

* Azor, par Gisèle Breteau Skira.

* Il était une fois Palilula, par Sylvie L. Strobel.

* Chronique d’une liaison passagère, par Gisèle Breteau Skira.

Livres

* Isablle Mity, Les Actrices du IIIe Reich, par Nicole Gabriel.

* François Truffaut, Correspondance avec des écrivains (1948-1984), par Lucien Logette.

* Nicolas Droin & Mélanie Forret, Écrire la ville au cinéma, par Gisèle Breteau Skira.

* Luis Buñuel, Le Chien andalou et autres textes, par Lucien Logette.

* Davie Magnisi, Barry Lyndon de Stanley Kubrick, par Jean-Max Méjean.

* Jean-Louis Comolli, Jouer le jeu, par Gisèle Breteau Skira.

* Zoom arrière n°6, Les films de Paul Vecchiali, par Lucien Logette.

* Jean-Michel Ropars, Cinéma, littérature : le Temps dans dix œuvres, par Lucien Logette.

Divagations

* D’une expo à l’autre, par Bernard Nave.

Nécrologie

* Bob Rafelson (1933-2022). Auto stop vers l’inconnu, par Anita Lindskog.

Humeurs

* Pêle-mêle de lectures récentes, par Bernard Chardère.



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