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Marin qui abandonna la mer (le) (1976)
de Lewis John Carlino
publié le mercredi 19 octobre 2022

par Claude Benoît
Jeune Cinéma n°99, décembre 1976-janvier 1977

Sorties les mercredis 6 octobre 1976 et 19 octobre 2022


 


De la part de Lewis John Carlino, scénariste de l’un des films les plus terrifiants et incommodants jamais réalisés (1) et de plusieurs films policiers (2), on attendait, pour son passage à la mise en scène, autre chose que la transposition en Angleterre d’un roman japonais.
Le Marin qui abandonna la mer est, en effet, un film ambitieux. Tiré d’une œuvre de Yukio Mishima, (3), il souffre de son origine littéraire nippone et n’est qu’imparfaitement réussi.


 


 

Il y a dans ce film trois histoires, tantôt distinctes, tantôt convergentes : celle de l’enfant, celle de la femme (Sarah Miles) et celle du marin (Kris Kristofferson). La femme est anglaise. Elle est veuve et vit dans un petit port écossais, où elle élève un garçon inquiétant. Le garçon, Jonathan, appartient à une petite société secrète d’enfants, dirigée par un fils à papa précoce, véritable graine de fasciste. La femme et l’enfant font un jour la rencontre du marin, un Américain, et c’est le début d’une histoire cruelle, atroce.


 


 


 

Dans Le Marin qui abandonna la mer, comme dans Sa Majesté des Mouches ou Cyclone à la Jamaïque (4), deux autres films ayant à voir avec la mer et la cruauté, parfois consciente, des enfants, les enfants sont de bonne famille, de bonne naissance, des enfants bien élevés selon les meilleures règles bourgeoises.


 


 

Or, ils nous font froid dans le dos, ils nous révulsent. Et Lewis John Carlino, ici, renouvelle le thème d’une certaine forme de perversité enfantine, en nous montrant un enfant voyeur. Jonathan, découvrant un trou dans la cloison qui sépare sa chambre de celle de sa mère, épie tout ce qui s’y passe. Il est ainsi le témoin volontaire de deux scènes érotiques - d’ailleurs très belles - qui le perturbent et motivent sa méchanceté.


 


 

Heureusement que par-delà le monde frelaté des "enfants-chefs", et l’univers sophistiqué des riches Anglaises, il y a la mer.
Excellemment photographiée par Douglas Slocombe, la mer, même lorsqu’elle est déchaînée, nous repose de tant de nocivité, nous apaise.


 

Pourtant, le seul personnage positif du film, le marin, incarné par Kris Kristofferson - un acteur qui peut jouer tous les métiers, comme jadis Spencer Tracy et qu’il faut voir absolument en VO, à cause de sa voix grave, sans égale -, meurt.


 

Lewis John Carlino ne fait pas de concessions au spectateur : il termine son film sur une scène d’horreur, complètement elliptique. Cette exigence, assumée jusqu’au bout, est sans doute à l’origine de l’échec public du film, sort commun de tous les films traitant de la cruauté et de la perversité de l’enfance.

Claude Benoît
Jeune Cinéma n°99, décembre 1976-janvier 1977

1. L’Opération diabolique (Seconds) de John Frankenheimer (1966).

2. Les Frères siciliens (The Brotherhood) de Martin Ritt (1968) ; Le Flingueur (The Mechanic) de Michael Winner (1972) ; Crazy Joe de Carlo Lizzani (1974).

3. Yukio Mishima, Le Marin rejeté par la mer (Gogo no Eiko), 1963. Traduction de Gaston Renondeau, Paris, Gallimard, 1968.

4. Sa Majesté des mouches (Lord of the Flies) de Peter Brook (1963) ; Cyclone à la Jamaïque (A High Wind in Jamaica) de Alexander Mackendrick (1965).


Le Marin qui abandonna la mer (The Sailor Who Fell from Grace with the Sea). Real, sc : Lewis John Carlino, d’après Le Marin rejeté par la mer de Yukio Mishima (1963) ; ph : Douglas Slocombe ; mont : Anthony Gibbs ; mu : Johnny Mandel. Int : Sarah Miles, Kris Kristofferson, Jonathan Kahn (Grande-Bretagne, 1976, 105 mn).



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