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Dylan, Bob (livre)
Philosophie de la chanson moderne (2022)
publié le dimanche 11 décembre 2022

par Anne Vignaux-Laurent
Jeune Cinéma en ligne directe

Bob Dylan, Philosophie de la chanson moderne, Paris, Fayard, 2022.


 


Le dernier ouvrage de Bob Dylan, Philosophie de la chanson moderne est un drôle de livre (1). C’est une anthologie personnelle de chansons, souvent inconnues ou oubliées. Chaque chapitre, très illustré, correspond à une chanson, et comporte un commentaire, une sorte de divagation personnelle. C’est bien de lire le livre à côté de son ordinateur, afin de pouvoir entendre la chanson, pour mieux suivre le paratexte.

Les exégètes sont certains que l’ouvrage n’a pas été fait de façon légère et hasardeuse, et que les choix de Bob Dylan sont réfléchis plutôt deux fois qu’une. Mais ils n’en finissent pas de s’interroger sur ces choix, ne trouvant aucun critère qui puisse englober l’ensemble, même en acceptant quelques dérives. Ils finissent par retourner à l’adjectif du titre, "moderne", dont chacun sait qu’il ne signifie pas "contemporain". Ils se retrouvent alors au milieu de nulle part, entre les Modern Times de son album de 2006, et ceux du film de Charlie Chaplin (1936). (2)

On a envie d’avancer une hypothèse : ce livre sans généalogie, hors-œuvre en quelque sorte (3), serait comme une sorte de réponse tardive, peut-être définitive, rusée et ironique aux accusations dont il a toute sa vie été victime. Bob Dylan serait "le roi des voleurs", pour ses peintures, (4) pour ses mélodies, et même pour ses textes, truffés de références. On a lu, on ne sait où, qu’à ses débuts, il piquait les livres des amis dont il squattait les piaules.
Il a rétorqué lui-même quelquefois : "Qu’est-ce que j’ai volé ? avait-il demandé à Robert Shelton. Est-ce que j’ai volé le mot le, le mot un, le mot ainsi ? Il faut bien que tout le monde trouve ses mots quelque part" (5). Et Gilles Deleuze lui-même s’est interrogé sur le sujet (6).

Alors on a repensé à Out of Africa de Sydney Pollack (1985), où l’héroïne, Karen (Meryl Streep) a un don : on lui dit une phrase, n’importe laquelle, et elle enchaîne tout de suite, avec douceur, sur un récit, une aventure, des péripéties, une petite nouvelle orale. C’est une conteuse, un talent de société, charmant.

Car qu’est-ce que l’inspiration ? Des trouvailles qui se perpétuent un temps plus ou moins long, selon cette divine grâce qu’est la circulation fluide entre un esprit et son époque, un talent pour l’enchaînement des idées, la sensation de l’altérité, une sorte de duplicité instinctive. Rien à voir avec quelque pillage que ce soit opéré par un voleur qui demeure sec.

À propos de duplicité, on a repensé également à David Copperfield (1850), le 8e roman de Charles Dickens, où il s’autorise pour la 1ère fois à parler à la première personne, sans que ce soit pour autant une autobiographie. Le récit commence par une interrogation du narrateur : "Serai-je le héros de ma propre histoire ou quelque autre y prendra-t-il cette place ?"

Le dernier livre de Bob Dylan serait une sorte d’exposition de sa méthode d’existence poétique, une explication plus complète, via les chansons populaires qui ont traîné au coin des rues.
Un texte (d’où qu’il vienne) résonne en lui et l’entraîne. Le voilà qui enchaîne, avec ses mots, avec son organisation à lui.
C’est le contraire d’un cadavre exquis, où on ignore ce qui précède et où survient donc la création hasardeuse du collage.
Lui il sait ce qu’il y a avant, il sait d’où "ça" vient. "À quoi ça vous fait penser demande le psy ?" Lui il sait. Ni voleur, ni menteur, ni imposteur.

Ce dernier livre - peut-être effectivement le dernier - serait presque une réponse à son interrogation de 1967, dans All along the watchtower, il y a près de 60 ans.

There must be some kind of way out of here
Said the joker to the thief
There’s too much confusion
I can’t get no relief
Business men they drink my wine
Plowmen dig my earth
None will level on the wine
Nobody of it is worth
No reason to get excited
The thief he kindly spoke
So let us talk falsely now
The hour’s getting late

Anne Vignaux-Laurent
Jeune Cinéma en ligne directe

1. Il existe une version audio, où les textes sont dits par Bob Dylan, Jeff Bridges, Steve Buscemi, John Goodman, Oscar Isaac, Helen Mirren, Rita Moreno, Sissy Spacek, Alfre Woodard, Jeffrey Wright, Renée Zellweger.

2. Cf. L’émission de Charles Ficat, L’amour des livres, du 3 décembre 2022, avec Lucien Logette et Denis Feignier.

3. Il faut rappeler que Bob Dylan, Prix Nobel de littérature 2016, n’a écrit que 3 livres, une petite œuvre imprimée disparate. Mais plus de 600 chansons.

4. "Bob Dylan, ce voleur", Jeune Cinéma en ligne directe.

5. Robert Shelton, Bob Dylan, sa vie et sa musique. "Like a Rolling Stone", traduction de Jacques Vassal, Paris, Albin-Michel, 1987.

6. Mickaël Perre, "Deleuze et le rock : la référence à Bob Dylan dans les Dialogues" (2018) in Implications philosophiques


 


Bob Dylan, The Philosophy of Modern Song, New York, Simon & Schuster, 2022. Philosophie de la chanson moderne, traduction de Jean-Luc Piningre, Paris, Fayard, 2022, 352 p.



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