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Italia, le feu, la cendre (2021)
de Céline Gailleurd & Olivier Bohler
publié le mercredi 15 mars 2023

par Francis Guermann
Jeune Cinéma n°420-421, mars 2023

Sortie le mercredi 15 mars 2023


 


Le cinéma muet italien a été d’une richesse et d’une variété inouïes, culminant à son âge d’or, à la veille de la Première Guerre mondiale, puis s’engloutissant progressivement dans les profondeurs du fascisme au cours des années vingt, dans l’illusion d’un ordre nouveau, en réalité dans le chaos qui mènera au second conflit mondial. Plus de dix mille films furent tournés avant 1930, dont il ne reste, selon les historiens, qu’environ 15 % visibles aujourd’hui.


 


 

La réussite du projet de Céline Gailleurd & Olivier Bohler tient en leur approche originale : raconter ce cinéma en archéologues, dévoilant ce qu’il en reste avec délicatesse, comme si nous découvrions pour la première fois ces images enfouies dans les cinémathèques, abîmées par le temps, forcément lacunaires. Il s’agit d’une démarche autant poétique que scientifique, car en effet, si le travail historique et la documentation sont incontestables et considérables (même malgré quelques raccourcis dus à la condensation des faits et la juxtaposition des films), la révélation se fait par touches légères.


 


 

La belle voix de Fanny Ardant fait revivre les propos de protagonistes, de témoins disparus et ayant écrit sur le cinéma de cette époque (pas des moindres : Luigi Pirandello, Ricciotto Canudo, Giovanni Pastrone, Antonio Gramsci, Louis Delluc, Francesca Bertini, Federico Fellini, et bien d’autres), tandis que des cartons jalonnent le récit, tantôt informatifs, tantôt poétiques, (Ô douleur, ai-je rêvé ma vie ?).


 


 

La formidable capacité à documenter que possède le cinéma ou la photographie est ici battue en brèche. Plutôt qu’assigner le film à sa fonction de témoin, ce qui consiste aussi à lui dénier - en la circonstance et sans doute provisoirement - sa valeur d’œuvre en permettant sa fragmentation à souhait, la démarche des auteurs est celle d’une recréation. En utilisant librement le matériau sans chercher à expliciter systématiquement ou donner des références, ils créent un équilibre plus délicat, esthétiquement plus recherché, plus fécond aussi par la qualité onirique de leur travail.


 


 

Alors, lorsque ces foules antiques apparaissent dans des décors grandioses, que brûle Rome dans un désastre de monuments s’écroulant, que l’enfer apparaît dans un déluge de feu, que Lyda Borelli "bouleverse la notion même d’amour" (Gramsci) et chavire le spectateur avec son regard-caméra, que Za-la-mort évolue, libre et violent, que Maciste est indestructible, la première chose à faire est de tenter de comprendre ce cinéma excessif, son époque, son importance dans l’inconscient collectif et dans l’histoire des représentations.


 


 

Enfin, le film souligne les liens du cinéma avec la situation politique et sociale de l’Italie, entre l’édification nationale du Risorgimento (exaltation du courage et de la nation), la colonisation, la guerre, l’arrivée du fascisme et la Marche sur Rome en 1922. L’extrême porosité du cinéma aux événements en fait un miroir : quand Mussolini envahit les écrans et impose ses ciné-journaux, Maciste devient briseur de grève.


 


 

Le feu et la cendre, c’est le destin du cinéma. Lorsque la diva Lyda Borelli mit un terme à sa carrière en 1918 en se mariant avec le comte Cini, celui-ci, dit-on, racheta toutes les copies de ses films et les jeta à la mer. Et en 1943, en pleine débâcle, les troupes allemandes mirent la main sur les plus grandes collections de films muets italiens, les transportèrent en Allemagne où, mal entreposés à Babelsberg, ils finirent par disparaître dans les flammes d’un incendie spontané.

Francis Guermann
Jeune Cinéma n°420-421, mars 2023


Italia, le feu, la cendre. Réal, sc, mont : Céline Gailleurd & Olivier Bohler ; mont : Céline Gailleurd, Olivier Bohler, Léo Richard, Thomas Glaser
 ; voix : Fanny Ardant & Isabella Rosselini ; mu : Lorenzo Esposito Fornasari. Avec Lyda Borelli, Pina Menichelli, Francesca Bertini, André Deed, Polidor (Italie-France, 2021, 94 mn). Documentaire.



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