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Ciment, Michel (livre)
Jane Campion par Jane Campion (2014)
publié le lundi 28 mars 2022

par Anne Vignaux-Laurent
Jeune Cinéma n°363, décembre 2014

Michel Ciment, Jane Campion par Jane Camion, Éditions Cahiers du cinéma, 2014.
Édition actualisée et augmentée en 2022.
Prix 2014 du meilleur album sur le cinéma du Syndicat français de la critique de cinéma.


 


 


Le livre est paru au printemps 2014, a été célébré en mai à Cannes, a reçu son accueil critique en juin. Et puis l’été est passé par là et la masse des nouvelles parutions l’a éclipsé.
Il s’agit pourtant d’une véritable somme sur une grande cinéaste vivante. Jane Campion a seulement sept longs métrages à son actif en 20 ans, mais, de Sweetie (1989) à Bright Star (2009), chacun a été un événement marquant à sa sortie. En outre sa filmographie comporte une série télévisuelle de six heures, Top of the Lake (2013), œuvre de maturité et de synthèse, dont on a le sentiment qu’elle est aussi porteuse d’un univers à la fois neuf et en germination. Tout y a du poids, tout y est vision, les vastes paysages, les rythmes lents, l’intrigue mystérieuse.
Dans son ouvrage, Michel Ciment analyse chacun des films, y compris ses courts métrages mal connus, et les accompagne des entretiens qu’il a réalisés avec elle depuis le début, ainsi que de photos et de documents qui témoignent d’un vrai compagnonnage avec la réalisatrice entre 1989 et 2013.

Il s’agit aussi d’un ouvrage particulier dans la bibliographie de Michel Ciment. Car, s’il a rencontré presque tout ce qui compte dans le cinéma américain, c’était toujours des hommes. Et, à ce sujet, ce qui est peut-être le plus intrigant, dans ce livre de poids, c’est la préface.

L’œuvre de Jane Campion, du fait de sa diversité, fait éclater la notion d’auteur, alors même qu’elle est d’une totale autonomie. C’est paradoxal. Michel Ciment s’emploie donc à la replacer dans un univers de création cohérent, dans une époque, dans un courant. Il l’associe à quelques réalisateurs "nés" au cinéma dans les mêmes années : Joel et Ethan Coen, Tim Burton, Steven Soderbergh, Quentin Tarantino. Il le fait avec une grande pertinence.

Or cet exercice est périlleux - il le reconnaît lui-même en trouvant, par ailleurs, pour identifier son héroïne, deux géniales catégories poétiques : "l’ange du bizarre", et la "femme des Antipodes".

En fait, il manque une pièce au puzzle, que Michel Ciment a du mal à cerner. Cette femme, qui parle des femmes, qui aime les femmes, ne combat pas les hommes et joue dans leur cour, est difficile à caser. Impossible de lui coller l’étiquette féministe puisqu’elle ne combat pas. Par ailleurs - Michel Ciment prend la peine de le faire remarquer - elle est hétérosexuelle.

Le secret de cette mini-impasse intellectuelle, certes habilement contournée, mais irréductiblement masculine, tient dans une toute petite nuance. Michel Ciment, à deux reprises, parle de LA femme, celle si bien décrite par tel ou tel. Et de citer ceux qui sont censés avoir parlé de cette inoxydable figure abstraite qui emprisonne les femmes réelles : Michelangelo Antonioni, George Cukor, Ingmar Bergman.
Or, élément basique de tout surgissement du féminin, fût-il venu des Antipodes ou de quelque singularité, depuis plus de quarante ans, il faut se souvenir que personne ne parle plus de LA femme, mais DES femmes. Et que nul n’empêche plus désormais les spectateurs de voir l’errance de Monica Vitti, la folie de Bibi Andersson, ou le jungle red de Norma Shearer, comme des trajectoires spécifiques, s’abreuvant aux mœurs du temps, mais non essentialistes.

Or, là, sans doute, peut être trouvée la vraie cohérence de l’œuvre de Jane Campion, aux apparences disparates. Elle raconte des destins, des corps, des émotions, des époques, les pays de femmes toutes différentes, aux innombrables facettes, qui appartiennent au féminin, donc au genre humain, avant d’appartenir au genre femelle, dont "l’essence" s’est évaporée depuis bien longtemps. Cette préface n’est pas seulement émouvante, elle est aussi une bonne nouvelle : les passerelles entre hommes et femmes ne cesseront plus de se multiplier, comblant le ravin qui les séparait.

Quoiqu’il en soit, ce livre est aussi l’ouvrage de référence sur Jane Campion, définitive pour l’instant, en attendant la suite de cette œuvre polysémique. (1)

Anne Vignaux-Laurent
Jeune Cinéma n°363, décembre 2014

1. Jane Campion est la première réalisatrice lauréate de la Palme d’or, pour La Leçon de piano (The Piano) en 1993.
En 2022, elle vient d’obtenir l’Oscar de la meilleure réalisation pour The Power of the Dog (2021), sa dernière œuvre, réalisée après 8 ans de silence.


Michel Ciment, Jane Campion par Jane Camion, Paris, Éditions Cahiers du cinéma, 200 images en couleur et noir et blanc, comprenant des photographies de famille et des documents de travail inédits issus des archives de Jane Campion, 2014, 224 p.
Édition actualisée et augmentée en 2022.



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