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Jasny, Vojtěch (1925-2019) I (e)
Entretien avec Jean Delmas (1963)
publié le vendredi 17 avril 2015

Jasny avant Le Chat
Rencontre avec Vojtěch Jasný (1925-2019)

À propos du Pèlerinage à la Vierge (1961) et de Touha (1958)
Jeune Cinéma n°3-4, décembre 1964


 


Cet entretien a eu lieu à Paris dans les jours qui suivaient le Festival de Cannes 1963.
Un jour, un chat... venait de remporter le Prix spécial du Jury, le plus important après la Palme d’Or (à Buñuel cette année-là). Ce chat magique que nous apportait un cinéaste magicien aurait pu en France - dans le pays de Mèliès - comme ce fut le cas pour tant d’autres pays, donner le grand départ au jeune cinéma tchèque et y atteindre le plus large public... si seulement il avait été distribué.


 

Nous n’avions pas encore vu Un jour, un chat... (1) au moment de cet entretien. Mais nous connaissions "par cœur" les films plus anciens pour avoir vu chacun d’eux trois ou quatre fois. Le plus récemment parvenu en France, à cette date, était Pèlerinage à la Vierge (2) et nous en avions répété entre nous, comme un mot de passe entre copains, le "nos agitateurs" presque aussi souvent et sur le même ton que jadis le "Je veux un bâret", de L’affaire est dans le sac. "Nos agitateurs", ce sont des ouvriers d’usine et des ouvrières qui viennent tous les dimanches au village pour essayer de convertir à la collectivisation des paysans particulièrement coriaces, ce sont de braves gens, on leur laisse le plus de travail possible, mais les paysans en ont assez de les voir, et un beau dimanche, ils se laissent convaincre par les vieux de partir et de refaire à nouveau un pèlerinage à la sainte Vierge oublié depuis des années. Les agitateurs vont donc trouver le village vide. Mais de bons militants doivent être avec les masses... donc au pèlerinage..., donc...
Vojtech Jasny était maintenant devant nous, si semblable à ses films, l’homme sensible et lucide, dont on sait, à l’évidence, qu’il restera fidèle à lui-même, doucement mais sans broncher.

J.D.


Jeune Cinéma : À propos de Pèlerinage à la Vierge, le critique français Pierre Philippe (3) a parlé de l’audience en Tchécoslovaquie comme "d’une indifférence à peine polie"... Est-ce vrai ? Pourtant, à deux reprises, vos films ont représenté votre pays à Cannes... Quel accueil a été réservé là-bas au film ?

Vojtěch Jasný : Tout dépend de quel accueil on parle. Auprès des spectateurs, vraiment excellent, un grand succès. Mais l’accueil politique, auprès de quelques dirigeants, c’est une autre affaire...


 

J.C. : En France, la critique a été surtout frappée par la bonne humeur de l’œuvre. Si quelques-uns ici parlent (à tort) d’une farce et Pierre Philippe (plus justement) d’un fabliau, il semble que c’est en même temps une œuvre politique, et une œuvre politique utile (aussi bien les fabliaux aussi étaient des œuvres politiques, si on emploie le mot au sens large).

V.J. : Oui. Au commencement, il y avait le scénario écrit par Miloslav Stehlik. (4) L’épisode central, c’était que les villageois fuient les agitateurs. Ce qui était fort, c’étaient les personnages, la connaissance des gens de la campagne. Mais cela ne suffisait pas, il fallait, pour en faire un film, y mettre autre chose, et cet "autre chose" que j’ai ajouté, ça a été la mise en présence de deux dogmatismes : le dogmatisme communiste et le dogmatisme de l’Église. Le dogmatisme d’où qu’il vienne, est toujours faux.
L’histoire est traditionnelle. Je n’ai pas beaucoup adapté, pas cherché de nouveaux moyens d’expression, j’ai voulu y mettre des idées. Il y a eu une part d’improvisation. Le film était réalisé en plein air, et l’été chez nous est court. Le film a été tourné en quinze jours, ce qui est un record. Alors, on a pu faire au film en France - et à juste titre - des reproches "techniques", non, plutôt "esthétiques", qu’on n’avait pas faits pour Touha (4). Au fond, j’aurais dû reprendre le scénario de Miloslav Stehlik, qui n’est pas un homme de cinéma. J’aurai fait un film où j’aurais pu m’amuser un peu - comme on dit chez nous, "un film fait avec la main gauche". Mais j’ai été pris par l’importance politique de la question, j’ai voulu agir. Un artiste n’a pas le droit de se reposer... au moins pendant qu’il fait un film. Dans Le Chat et dans Touha, j’ai agi autrement.


 


 

J.C. : Pour revenir au public, quel a été l’accueil chez les paysans ?

V.J. : En général, très bon. Sauf dans quelques milieux catholiques à l’esprit "limité". La question s’est posée aussi pour le segment "Andela" de Touha. J’ai reçu des lettres anonymes et des coups de téléphone, on me disait que le bon Dieu allait me punir. Cela surtout après une interview télévisée, où j’avais dit que je n’aimais ni le dogmatisme religieux, ni le dogmatisme communiste. Les deux se sont unis pour me demander comment j’avais pu faire des films aussi idiots. Pour revenir aux catholiques, il y avait eu des inquiétudes au Comité central du Parti communiste tchèque. On avait craint que les croyants se sentent touchés, et on avait même d’abord décidé de ne pas projeter le film dans les régions catholiques. Mais on y a fait des projections d’essai et le succès a complètement donné tort à ces inquiétudes. Le film a été ressenti comme une chose fraîche et saine.


 


 

J.C. : Sans doute, faudrait-il être bien pointilleux pour prendre au tragique ce jeu de miroir, qui un instant, fait ironiquement croire à un miracle, un vieux paysan. La religion de ses campagnards était bien formelle. Mais il y a aussi ce grand diable qui porte la bannière jusqu’au bout (à un moment où tous les autres se sont déchargés et où, paradoxalement, à part lui, seuls les agitateurs portent les bannières et la sainte Vierge. C’est une chose très sérieuse quand le paysan dit : "Vous ne savez pas ce que c’est, vous autres, que d’arracher, année après année, la terre au marais". Quel a été votre rapport avec lui ? Respectueux ?


 

V.J. : Oui, pour moi, c’est un personnage positif. Il est le plus courageux et il n’est pas dogmatique, il est toujours "contre", mais il a du caractère. Je comprends ce personnage, même si de temps en temps, je m’en moque un peu. Il m’est même beaucoup plus sympathique que le chef des agitateurs, qui n’a pas de caractère, qui fait ce qu’on lui dit de faire, même pas à sa manière, il est bien moins intelligent que le paysan. Celui qui interprète le rôle est un homme très religieux personnellement. Quand je lui ai offert ce rôle, il m’a posé ses conditions : que je ne me moquerai en aucun cas de la foi en Dieu. Pour lui, l’Église ne compte pas beaucoup, ce qui compte, c’est Dieu. Il m’est arrivé quelquefois de lui dire, dans son propre sens, de ne pas se laisser entraîner à exagérer les gesticulations avec sa bannière, parce que je ne voulais pas qu’il puisse faire figure de pantin. Oui, il y a le court instant des bannières brandies entre lui et le chef des agitateurs, c’était pour moi un essai de style, et c’est bien bref.


 

J.C. : Respecter ce personnage, c’est accepter et respecter aussi un comportement paysan dont vous savez la force d’inertie, mais dont vous savez également qu’il évoluera seulement selon ses propres lois.

V.J. : Les paysans qui se sont le plus opposés à la collectivisation, c’étaient souvent de très bons paysans. D’autres ont fait tout ce qu’on leur ordonnait. Les propriétaires moyens ont été écartés, la société villageoise s’est dissociée. Politiquement, c’est normal mais, économiquement, c’est très défavorable. Tandis que ceux qui ont longtemps résisté, quand ils se décident, ça marche. Ils mettent à leur direction les plus capables et finalement, ils imposent le respect aux autorités. J’ai toujours été partisan d’une collectivisation plus lente et fondée sur la qualité des hommes. Je me suis fait longtemps traiter de "libéral". Mais les mesures prises par Kroutchev ne me donnent pas tort.


 

J.C. : Une question ne peut plus guère être différée : Pour avoir si bien senti le monde villageois, pour avoir fait sur lui une comédie, qui pas un seul instant ne tombe dans la vulgarité - alors que chez nous, c’est devenu, hélas ! comme une règle du genre - sans doute, êtes-vous, vous-même, fils de paysan ?

V.J.  : Pas tout à fait. Mais mon père a été instituteur et ma mère institutrice pendant vingt ans dans le même village, à Kelce. C’est bien sûr l’expérience de ce Kelce qui a inspiré Le Chat aussi. Mais Le Chat a été tourné dans un autre Kelce, parce que le décor y était plus beau.


 


 

J.C. : Il faut parler de la fin du film, la marche des deux amoureux dans les blés, vers la "fontaine sacrée", de la rupture de ton qui rappelle l’atmosphère lyrique de Touha. On peut voir dans cette fontaine un symbole de l’éternel paysan, cette fontaine qui, comme tant d’autres, avait été sans doute un lieu de culte païen, qui avait été assimilée par le christianisme, qui maintenant devenait un lieu d’amour , "sans péché". C’est peut-être un peu tiré par les cheveux...

V.J. : Non, la fontaine, c’est seulement la tradition - et j’ai cru comprendre la tradition d’une religion formelle. On me l’a reprochée, c’était dans le scénario, ce n’était pas mon idée et je ne l’aime pas. Seulement comment finir ? La décision dans le film est beaucoup trop subite. Le respect de la vérité aurait exigé que les paysans arrivent jusqu’à l’église du pèlerinage - ou bien qu’ils reviennent au village, peut-être ils auraient pris les fiches. Mais les agitateurs auraient dû encore revenir, et ensuite seulement, ils auraient signé. Ce n’était pas possible dans les limites du film. Alors, il fallait bien finir sur une rupture de ton comme celle-là.


 

J.C. : Parlons de Touha. Le mot est intraduisible. (5)

V.J. : Chaque personnage cherche son sens de la vie. Pour qui n’a plus de désir, d’espoir, la vie n’a plus de sens. Pour l’enfant du premier récit, la Touha, c’est connaître l’inconnu. Le deuxième récit, c’est le désir d’un agronome de 30 ans de connaître un amour jeune et vrai avec une femme, pour toute sa vie. Mais ce n’est pas possible, parce que Lenka a plus de valeur, plus de talent que lui. Son désir à elle, pour l’instant, la conduit ailleurs.


 

J.C. : La troisième nouvelle, c’est l’histoire d’Andela, une femme de la campagne de plus de 40 ans : la "Touha" - en allemand, on traduirait peut-être par "Sehnsucht" - devient nostalgie du passé. Elle n’a pas su s’adapter à la collectivisation et se sent frustrée dans sa fierté de paysanne indépendante. Elle n’a pas su davantage trouver l’amour, et maintenant, quand elle se regarde dans le miroir, elle sait qu’il est trop tard. Ou plutôt, elle n’a pas répondu à l’amour de Michal, mi-ouvrier agricole, mi-vagabond, qui chaque année à la saison des travaux, venait l’aider et l’attendre. Des quatre segments, c’est la moins séductrice et la plus belle, la plus énigmatique.


 

V.J. : D’abord, Andela n’aime pas vraiment Michal. Mais en outre, elle est conservatrice en tout, elle n’a jamais trouvé un amant au même niveau qu’elle, elle n’était pas suffisamment belle. Elle ne peut admettre un Michal comme mari, parce qu’elle se sent "paysanne" et elle considère qu’il appartient à une classe inférieure de travailleurs non-indépendants. Conservatrice en tout, elle pleure aussi sur son champ individuel et en même temps, elle se rend compte qu’elle ne peut pas continuer. Les créatures qui se préservent, qui survivent par exemple à une guerre, sont celles qui ont su s’adapter, c’est une question de chance biologique, pas de morale.


 

Or, le personnage d’Andela existe réellement. C’est une femme que je connais bien, qui a maintenant 60 ans. Elle est très pieuse. Quand j’étais petit garçon, elle m’a appris à monter à cheval, elle chantait pour moi des chansons dont elle composait les vers. Andela m’en a beaucoup voulu quand j’ai fondé le parti communiste dans cette région particulièrement catholique. Elle considérait cela comme une trahison. Mais elle n’a jamais cessé de m’aimer, et moi je l’ai toujours aimée. Elle avait été la meilleure élève de l’école, la famille avait refusé de lui faire continuer ses études. Elle-même était si conservatrice qu’elle n’avait jamais été au cinéma. Quand Touha a été présenté, elle y a été pour la première fois de sa vie. Ensuite, elle m’a écrit, elle avat analysé le personnage, et elle acceptait.


 

J.C. : Ce rapport entre l’auteur et son personnage, c’est sans doute ce qui rend Andela à la fois plus difficile à saisir et plus riche que les autres. L’affection et l’estime que vous lui gardez doivent apparaître. Certains voient, dans la communion du début, une manière de dire qu’Andela ne connaît qu’une communion formelle, et pas une vraie communion avec les autres êtres.

V.J. : Non. Quand Andela communie, c’est un acte très profondément senti et sérieux. Tout ce que fait Andela, elle le fait sérieusement.

J.C. : Cette marge d’interprétation que nous laisse le film, ce droit à l’erreur, cet inachevé des destins, c’est la beauté du film et, sans doute, sa grande nouveauté en un temps où le réalisme socialiste exige que tout soit dit et démontré, que sur chaque rivage, soit dressé une digue.


 

V.J. : On savait bien que j’étais communiste, mais on disait que j’étais "un drôle de communiste".

J.C. Pour Touha, on pourrait parler de charme de poème ou de marbre inachevé.

V.J. : C’est ce que j’ai voulu. Je voulais faire un film qui ait comme un rapport avec la télépathie, sous-entendre les faits, arriver à ce que, dans l’image qui est, on sente ce qui sera. Le cinéma-vérité est assez loin de moi. En combinant le point de vue psychologique avec le point de vue social, je voudrais montrer ce qui est au-delà des mots, me risquer dans une région qui est encore mal explorée.

Propos recueillis par Jean Delmas
Paris, avril 1963.

Jeune Cinéma n°3-4, décembre 1964

1. Un jour, un chat... (Az prijde kocour) de Vojtěch Jasný (1963), Prix spécial du jury au Festival de Cannes 1963.

2. Le Pèlerinage à la Vierge (Procesí k panence) n’est jamais sorti en salles en France. Mais, après son séjour en Tchécoslovaquie en janvier 1964, la Fédération Jean-Vigo acquit et distribua Touha et Le Pèlerinage à la Vierge de Vojtech Jasny. Cf. Andrée Tournès, "La Fédération Jean-Vigo", Jeune Cinéma n°291, septembre-octobre 2004.

3. Pierre Jean Philippe, né le 12 novembre 1931,
en tant que critique, a collaboré essentiellement à la revue mensuelle Cinéma (de 1956 à 1967) et à Positif (entre 1956 et 1996). Par ailleurs, il a réalisé 5 films.
Cf. dans Jeune Cinéma, son entretien avec Vojtech Jasný, à propos de Un jour, un chat...

4. Miloslav Stehlik (1916-1994) est un dramaturge tchèque, également acteur et directeur de plusieurs théâtres au long de sa vie. Son œuvre est consacrée aux transformations révolutionnaires des villages et des villageois après la guerre.
Sa pièce, Procesí k Panence, date de 1961. La même année, il l’a coscénarisée avec Vojtěch Jasný.

5. Touha (Désir) de Vojtěch Jasný (1958) a été présenté en sélection officielle en compétition au Festival de Cannes 1959. Il a obtenu le Prix de la meilleure sélection, ex-æquo avec Le Songe d’une nuit d’été (Sen noci svatojanske) de Jiří Trnka.
Le film comporte quatre histoires, chacune située dans l’une des quatre saisons : O chlapci, který hledal konec sveta ; Lidé na zemi a hvezdy na nebi ; Andela ; Maminka.


* Le Pélerinage à la Vierge (Procesi k Panence). Réal : Vojtech Jasný ; sc : V.J. &
Miloslav Stehlik ; ph : Jaroslav Kucera ; mu : Milos Vacek ; mont : Jan Chaloupek. Int :
Václav Lohniský, Martin Tapák, Marcela Martínková, Václav Trégl, Josef Kemr, Frantisek Filipovský, Martin Ruzek, Jirina Bohdalová, Karel Effa, Vera Tichánková, Stella Zázvorková (Tchécoslovaquie, 1961, 82 mn).

* Touha (Désir). Réal : Vojtěch Jasný ; sc : V.J. & Vladimír Valenta ; ph : Jaroslav Kucera ; mont : Jan Chaloupek ; mu : Svatopluk Havelka. Int : Václav Babka, Jana Brejchová, Jirí Vala, Otto Simánek, Vera Tichánková, Václav Lohniský, Vladimír Mensík, Vlastimil Brodský, Ilja Racek (Tchécoslovaquie, 1958, 91 mn).



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