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Tous les garçons et les filles (2022)
Deux courts métrages
publié le mercredi 5 janvier 2022

par Nicole Gabriel
Jeune Cinéma en ligne directe

Pauline asservie de Charline Bourgeois-Taquet (2018)
Mauvais garçons de Élie Girard (2020)

Sortie le mercredi 5 janvier 2022


 


Il y eut, en 1993-1994, une série télé d’Arte qui s’intitulait "Tous les garçons et les filles de leur âge". Sous ce titre yéyé écourté sort aujourd’hui un "programme" qui assemblent deux courts métrages d’auteurs différents mais qui, dans une certaine mesure, se ressemblent. L’un, Pauline asservie de Charline Bourgeois-Taquet, a pour protagonistes deux "copines", tandis que l’autre, Mauvais garçons de Élie Girard, met en scène deux "copains". Dans le cas qui nous occupe, les garçons et les filles, réalisateurs comme comédiens, ont dépassé la trentaine. Ils n’ont d’adolescent que le look et le comportement.


 

Ladies first. Le film de Charline Bourgeois-Taquet s’ouvre sous le signe de Éric Rohmer. Pauline (Anaïs Demoustier) ne va pas à la plage, elle se rend dans la maison de campagne familiale, au milieu du vignoble bordelais. Elle est en compagnie de Violette, qui tient le rôle de la confidente, à l’instar des soubrettes dans les pièces de Pierre Carlet de Chamblain de Marivaux. Il faut dire que la cinéaste a fait des études de lettres avant de travailler dans l’édition et qu’elle est une inconditionnelle de Roland Barthes : "Le grand sujet, pour moi, c’est l’amour. J’avais envie depuis longtemps d’écrire quelque chose à partir des Fragments d’un discours amoureux, livre que j’ai lu et relu et qui, à chaque fois, me passionne… ". Le film a donc une dimension personnelle assumée.


 

On se souvient des passages dans lesquels Roland Barthes décrit par le menu la torture de l’espoir du coup de téléphone et de la paralysie qu’il induit : "L’angoisse d’attente, dans sa pureté, veut que je sois assis dans un fauteuil à portée de téléphone, sans rien faire". Celle-ci se double d’un sentiment de colère contre l’Absent. "Faire attendre : prérogative constante de tout pouvoir, passe temps millénaire de l’humanité". La trouvaille de Charline Bourgeois-Tacquet consiste à transporter cet état de manque à l’ère du smartphone et du texto, autrement dit d’un appareil qui rend ubique ce laps de temps et permanente la souffrance.


 


 

Le Fort-Da freudien, (1) dans sa version moderne, est, littéralement, sans voix puisque ce sont uniquement des caractères lumineux qui s’affichent ou non, apparaissent et, quelquefois, se perdent. Dommage, cependant, que le sujet soit uniquement traité sur le mode de la comédie. Au détriment, selon nous, de l’émotion.


 

La petite musique de Éric Rohmer, on la trouverait plutôt dans les Mauvais garçons de Élie Girard, autre admirateur de l’auteur des Comédies et proverbes. On retrouve d’ailleurs, au cœur de son film, l’objet transitionnel qu’est le portable. Aucune références explicite chez lui, mais une ouverture comme celle d’une nouvelle dite par la voix d’un narrateur. Il était une fois trois amis inséparables depuis leur premier jour de lycée. Un texto apprend aux deux autres que Victor ne viendra pas à leur rendez-vous rituel du vendredi au kebab "Les Mille et une nuits". L’absent va devenir père. Les deux autres continuent à se voir, selon la ronde des saisons, de février à novembre, le temps de la gestation. Que font-ils ? Ils zonent, comme ils disent. Ils se racontent. Ils parlent échographie, avortement, paternité. Et surtout filles. De celles qu’ils draguent sur les sites de rencontres.


 

Après un rideau de pluie initial, les deux amis errent toujours de nuit, dans une ville sans nom qui s’avère être la capitale de l’ancien duché de Lorraine. Le faubourg où se déroule l’action - ou l’inaction - est légèrement poisseux, dominé de teintes ocre et brunes. Ce non-lieu rappelle, dans son désenchantement, celui du Retour à Forbach de Régis Sauder (2017). (2)


 


 

Le court métrage est servi par deux acteurs remarquables : Aurélien Gabrielli, à la dégaine du "djihadiste mâtiné clochard" et Raphaël Quenard, irrésistible avec sa gestuelle féline et ses intonations dauphinoises. Le premier énonce avec la distance d’un Pierrot lunaire un texte très écrit, tandis que le second paraît constamment improviser. Tous deux viennent du théâtre. Le film tient du Kammerspiel. La scène pivot a d’ailleurs lieu dans l’arrière-boutique de leur bar préféré. Les deux amis en viennent aux mains. La bagarre déclenchée par une série de sms vire à l’étreinte. Le temps d’un soupir, le film effleure le mélodrame.

Nicole Gabriel
Jeune Cinéma en ligne directe

1. Le Fort-da est le nom donné par Sigmund Freud à l’expérience du jeu de la bobine observé chez un enfant. Il la rapporte dans son ouvrage Au-delà du principe de plaisir, Paris, Payot, 1920.

2. Retour à Forbach de Régis Sauder (2017).


* Pauline asservie. Réal, sc : Charline Bourgeois-Tacquet ; ph : Noé Bach ; Nobuo Coste ; déc : Clara Noël ; cost : Rachèle Raoult ; Int : Anaïs Demoustier, Sigrid Bouaziz, Coline Béal, Léonard Bourgeois-Tacquet, Ambre Dubrulle, Grégoire Montana-Haroche, Bernard Cupillard (France, 2018, 24 mn).

* Mauvais garçons. Réal, sc : Élie Girard ; ph : Laurent Brunet ; mont : Cyrielle Thélot ; mu : Yann Tambour ; déc : Aurette Leroy ; cost : Julia Didier. Int : Jonas Bloquet, Aurélien Gabrielli, Lenny Kefif Pierrel (France, 2020, 40 mn).



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